Foi, Unité, Discipline

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« Nul ne peut servir deux maîtres », comme le disait fort sagement un grand homme originaire de Nazareth. Il faut toutefois croire que les adages du Nouveau Testament portent assez peu du côté des stages de formation de l’Inter-Services Intelligence (ISI) ou plus officiellement Direction pour le renseignement inter-services, la principale agence de renseignements de la République islamique du Pakistan, et la seule à véritablement mériter cette appellation de prestige.

Régulièrement pointée du doigt pour son rôle supposé d’« État dans l’État », son soutien constamment renouvelé aux talibans afghans ainsi que ses liens troubles avec la nébuleuse jihadiste (dont Al-Qaïda et la Lashkar-e-Toiba), l’ISI s’est pourtant imposée comme un élément prépondérant dans la stratégie anti-terroriste des services occidentaux, et particulièrement de la CIA. Utilisée dans les années 1980 comme courroie de transmission pour les financements à destination des moudjahidines afghans dans le cadre de leur lutte contre l’envahisseur soviétique, l’ISI a ensuite représenté le principal interlocuteur de Washington dans son alliance historique avec le Pakistan. Dans la mise en œuvre de la « guerre contre le terrorisme » faisant suite aux attentats du 11 septembre 2001 (mais déjà théorisée plusieurs décennies auparavant, entre autres par Ronald Reagan), les services pakistanais ont ainsi démantelé des dizaines de cellules djihadistes et arrêté plusieurs centaines d’éléments radicaux  tout en ouvrant la voie à des frappes de drones américaines sur le sol national, particulièrement dans les zones tribales du Nord-Waziristan.

Mais comme la plupart des alliances pensées pour des objectifs de court et moyen terme, la relation entre le Pakistan et ses partenaires occidentaux n’a jamais cessé de se dégrader tout au long des années 2000. Dans les couloirs feutrés des bureaux d’Islamabad, on supporte avec de plus en plus de difficultés les opérations clandestines de la CIA sur le territoire national, les injonctions des experts de Langley sur la gestion de la lutte contre le terrorisme ainsi que ce sentiment chronique d’être utilisés par les services occidentaux sans prise en compte des intérêts fondamentaux du Pakistan, notamment dans le cadre de sa rivalité régionale avec l’Inde. Du côté des renseignements occidentaux, on doute très sérieusement de la viabilité de cette alliance de trente ans avec l’ISI, tant les détournements des fonds qui lui ont été alloués et son soutien actif aux talibans afghans (pour qui les zones tribales du Nord-Ouest du Pakistan constituent un refuge privilégié) sont des secrets de polichinelle. Fascinée par les interminables histoires d’espions et les coups de billard à trois bandes, la presse internationale n’a jamais cessé de poser invariablement la même question : pour qui roule vraiment le Pakistan ? En mai 2015, le brillant journaliste spécialiste des questions de renseignement Seymour Hersh avait même produit un article haut en couleurs, avançant la théorie selon laquelle l’opération “Trident de Neptune” (ayant conduit à l’exécution d’Oussama Ben Laden) menée par la « Team Six » des Navy Seals le 2 mai 2011 avait été mise en scène en coopération directe avec les services pakistanais, contrairement à la version toujours défendue par Washington d’une action intégralement américaine.

Assaut du complexe de Ben Laden à Abbottabad, tel que représenté dans le film “Zero Dark Thirty” de Kathryn Bigelow (2013)
Assaut du complexe de Ben Laden à Abbottabad, tel que représenté dans le film “Zero Dark Thirty” de Kathryn Bigelow (2013)

Il est vrai que la présence du leader historique d’Al-Qaida à Abbottabad, dans un compound sécurisé à quelques centaines de mètres de la principale académie militaire du Pakistan avait de quoi faire glousser entre deux réunions dans les salons cossus des ambassades. En revanche, il y a matière à douter fortement que les officiels américains aient pris le risque de laisser l’ISI gérer ne serait-ce qu’une infime fraction de l’opération, tant les relations avec les services américains étaient, déjà à l’époque, considérablement entamées. A tel point que les services pakistanais, excédés devant le maintien des frappes de drones et le rapprochement progressif entre les Etats-Unis et l’Inde, ont même un temps envisagé une réorientation stratégique, alternativement en direction des Européens, de la Chine, de la Russie (1) et même – comble de l’hérésie – de l’Iran chiite. Un désamour que les agences de renseignement occidentales – en particulier la CIA –  n’ont toutefois jamais laissé conduire à une rupture totale avec le Pakistan, tant le pays est considéré (à tort ou à raison) comme un partenaire essentiel dans la lutte contre la production idéologique et l’expansion du djihadisme non seulement dans la région, mais également au niveau mondial.

Une position centrale dans l’appareil d’Etat

Mais l’Inter-Services Intelligence n’a malheureusement rien d’une entité à la trajectoire linéaire. Intimement liée à l’évolution politique du Pakistan et aux logiques claniques qui président aux intérêts des huiles des forces armées pakistanaises, elle forme un ensemble protéiforme où les partisans des autorités en place côtoient quotidiennement les aventuriers tentés par la douce éventualité d’un putsch (2). On trouve aussi ceux qui par intérêt ou par conviction se montrent de fervents supporters d’un soutien feutré aux Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), les principaux mouvements de talibans pakistanais opérants essentiellement dans les zones tribales au nord-ouest du pays.

Malgré l’orientation politique (très) relativement pro-américaine du pays, l’ISI reste une structure à part, bien loin de nos conceptions usuelles en matière de renseignement. Elle est d’abord une institution militaire, dont les 19 directeurs généraux successifs depuis 1959, de Riaz Hussain à Rizwan Akhtar (nommé en octobre 2014) sont tous issus du sérail de l’armée pakistanaise. Si le recrutement admet bien entendu les simples citoyens, les instances dirigeantes de l’ISI veillent toutefois très attentivement à se rendre imperméables à tout effet de « civilianisation » susceptible de remettre en cause l’emprise des forces armées sur les services. En juillet 2008, le gouvernement  du Premier ministre Youssouf Raza Gilani avait par ailleurs tenté de ramener directement l’ISI sous l’égide du Ministère de l’Intérieur. Sans grand succès, puisque la décision a été annulée quelques heures plus tard, par le biais d’un communiqué évoquant laconiquement le renforcement de la coopération inter-services. Preuve s’il en est qu’il suffit d’un peu de pédagogie bien ciblée pour que le politique assimile rapidement la notion de rapport hiérarchique. Le même schéma est valable au niveau institutionnel : si l’on s’en réfère au texte consolidé de la Constitution de la République islamique du Pakistan, et en particulier son article 243, l’ensemble des forces armées (ISI comprise) est subordonné à l’autorité du gouvernement fédéral. Le Président et le Premier ministre sont en théorie placés à la tête de la chaîne de commandement. Mais la réalité du terrain se révèle quant à elle bien moins reluisante, puisqu’il s’avère que l’ISI fonctionne très largement en vase clos par rapport au pouvoir exécutif, auquel elle ne rend que très épisodiquement des comptes alors que la loi le lui ordonne très explicitement. Benazir Bhutto, Première ministre de 1988 à 1990, puis de 1993 à 1996, fut d’ailleurs l’une de celles qui s’en plaignirent avec le plus de véhémence, précisant que les officiers de l’ISI ne l’entretenaient que du strict minimum en matière de sécurité nationale. Ce sera elle qui attribuera le doux sobriquet d’ « Etat dans l’Etat » au plus célèbre des services de renseignement pakistanais, dont on soupçonne toujours l’implication dans l’attentat-suicide ayant coûté la vie à Bhutto alors en campagne en 2007.

De plus, à l’inverse de l’essentiel des services occidentaux, le Pakistan ne pose en matière d’opérations aucune distinction entre ce qui relève de l’action extérieure et intérieure, toutes deux centralisées dans un service unique. Là où de manière schématique (puisque la réalité est toujours bien plus complexe), un pays comme la France réservera l’action à l’étranger à la DGSE et subordonnera celle sur le territoire national à la DGSI, l’ISI exercera à elle toute seule les deux compétences. Cette caractéristique centralisatrice des services de renseignement pakistanais est primordiale, tant elle implique une interconnexion permanente entre la politique extérieure du Pakistan et ses tensions internes. On pourrait même avancer que malgré les origines britanniques de l’ISI, ce mode de fonctionnement la rapproche bien plus d’une agence de renseignements comme le KGB soviétique (qui lui non plus n’opérait aucune distinction claire) que du MI6 cher à Ian Fleming et John Le Carré … D’un autre côté, le champ d’action des services de renseignement se retrouve ainsi considérablement étendu, et l’autorise à se positionner en épine dorsale du fonctionnement de l’infrastructure sécuritaire du pays, en autonomie quasi-totale par rapport aux instances politiques et sans contre-pouvoir institutionnel susceptible de rééquilibrer la balance. Il est à noter qu’en 1948, l’ISI avait été créée conjointement avec un Bureau de renseignement militaire (Military Intelligence, MI) et un Bureau du renseignement (Intelligence Bureau, IB) directement placé sous la direction du Ministre de l’Intérieur. Toutefois, et après plusieurs périodes de tension, les deux services ont été progressivement marginalisés et siphonnés par l’ISI qui de par son caractère « multi-rôles » (et bien qu’en théorie limitée aux affaires strictement militaires) disposait dès l’origine d’un avantage considérable sur ses rivaux.

L’opacité étant de mise, il existe assez peu de données techniques précises sur le service, même si l’on sait par exemple que ses effectifs sont assez largement démesurés par rapport au pouvoir d’influence réel du Pakistan, avec selon les chiffres entre 10 000 et 15 000 agents et collaborateurs. Et on suppose aisément que ce chiffre ignore une part non négligeable des relais dont peut disposer l’ISI dans la société pakistanaise, notamment au sein de la police et de l’administration. Sur le plan interne, le service n’a de plus aucune hésitation à débaucher des officiers issus des autres branches de la communauté du renseignement pakistanaise, en recourant à une de ses meilleures armes : son attractivité professionnelle. Sa centralité et son rôle de « carrefour » inter-services amènent ainsi de nombreux membres des forces armées à considérer une nomination au sein de l’ISI comme une forme d’ascension hiérarchique, en même temps que politique et financière. Ce fut le cas emblématique du général Hamid Gul, directeur général de l’ISI de 1987 à 1989,  farouche partisan d’une politique de la fermeté face à l’Inde et qui était à l’origine issu du Bureau de renseignement militaire. Le même qui au début des années 2000 n’hésitera pas à accuser les Etats-Unis et Israël d’être les véritables organisateurs des attentats du 11 septembre …

“Delenda est New Delhi” : une identité forgée dans la lutte contre l’Inde

Pour mieux comprendre, il est nécessaire de remonter jusqu’aux origines de l’agence, lors de sa création en 1948 à la suite de l’indépendance du Pakistan issue de la partition avec l’Inde de 1947. Fondée par le major-général Robert Cawthorne, officier britannique d’origine australienne, l’ISI (comme son nom l’indique explicitement) fut pensée dans l’idée d’assurer une coordination plus efficace dans la collecte et le traitement du renseignement au sein des différentes branches de l’armée pakistanaise. Il est d’ailleurs communément admis que l’agence doit très largement son existence aux divers retours d’expérience et aux désastres stratégiques enregistrés par les forces armées lors de la sanglante guerre ayant opposé le Pakistan et l’Inde entre 1947 et 1948, avec pour enjeu principal les revendications territoriales des deux pays sur la région du Cachemire, majoritairement peuplée de musulmans.

Carte des zones d’influence actuelles dans la région du Cachemire (Source : Collection de cartes de l’Université d’Austin)
Carte des zones d’influence actuelles dans la région du Cachemire (Source : Collection de cartes de l’Université d’Austin)

Pendant près de trois décennies, les ressources, la vocation et la raison d’être de l’ISI seront quasi-intégralement dévolues à la lutte contre l’Inde et à la protection des intérêt pakistanais dans la région du Cachemire, notamment au cours des deux autres guerres qui l’opposeront à sa rivale en 1965 et en 1971 (qui aboutit à l’indépendance du Pakistan oriental, sous le nom de Bangladesh). De manière générale, il est impossible de comprendre les réactions et les décisions de l’ISI (du soutien aux moudjahidines afghans jusqu’à celui des talibans) sans garder en tête que la question du Cachemire et de l’adversaire indien structure profondément l’identité des services depuis leur création jusqu’à aujourd’hui. En dépit du fait que les premières générations de responsables militaires pakistanais – qui restent les plus marquées par les conflits avec l’Inde –  comme le field marshal Ayub Khan ou le général Zia-ul-Haq aient désormais cédé la place à des éléments plus jeunes (dont Pervez Musharraf est sans doute le meilleur représentant (3)), mais aussi beaucoup plus imprévisibles, les services de renseignement pakistanais restent profondément imprégnés par le but qui a présidé à leur création. De plus, la volonté affichée de la sphère civile de reprendre le contrôle sur les principaux leviers du pouvoir, avec l’élection successive en 2008 et 2013 de deux présidents issus du monde des affaires et non plus du sérail de l’armée ne manque pas de crisper les responsables militaires pakistanais. Ces derniers sont certes désormais plus en retrait, mais toujours aussi peu accoutumés au fait que soit contestée leur emprise réelle sur la direction du Pakistan.

Entre le début des années 1950 et la fin des années 1970, l’ISI reste une institution gardée relativement sous contrôle du gouvernement, en grande partie grâce aux leviers dont disposait le régime militaire du général Ayub Khan de 1958 à 1972, qui se distinguera par ailleurs par un usage immodéré des moyens des services dans le renforcement de sa position interne. Tradition qui lui survivra très largement. L’année 1972 voit arriver à la tête de l’État Zulfikar Alî Bhutto, fondateur du Parti du peuple pakistanais et père de Benazir Bhutto (qui occupera deux fois la fonction de Premier ministre avant son assassinat en 2007), ce qui correspond toutefois à une montée en puissance pour les services de renseignement avec le lancement d’un projet visant à doter le Pakistan de l’arme nucléaire. L’objectif était encore une fois de doter le pays de capacités lui permettant de rivaliser avec l’Inde, qui dans le même temps développait un programme similaire et lorgnait à l’époque bien plus volontiers du côté de Moscou que de celui de Washington. New Delhi détenait par ailleurs dans les années 1960-1970 le titre de premier pays pour les exportations d’armements soviétiques en dehors du Pacte de Varsovie … C’est en bonne partie pour cette raison que dès leur création, le Pakistan et l’ISI commencent déjà à recevoir les généreux subsides du gouvernement américain dans le cadre du financement de la lutte anti-communiste. Précisons toutefois que même sans avoir été sévèrement réprimé par les gouvernements successifs, le timide Parti communiste pakistanais crée en 1948 n’aurait dans tous les cas probablement pas pu obtenir une assise solide dans le pays. Ce qui n’empêche pas ni la CIA, ni le SDECE français ou le MI6 britannique d’assurer la formation de nombreux officiers de l’ISI.

ISI Money ou le trésor de guerre des années afghanes

Ce n’est toutefois qu’à partir de 1979, lorsque l’Union Soviétique se décide à envahir l’Afghanistan pour y assurer le maintien d’un gouvernement communiste arrivé au pouvoir l’année précédente, que l’ISI va réellement acquérir ses lettres de noblesse et se rétablir de la perte du Bangladesh. La guerre en Afghanistan constitue une occasion pour le Pakistan de travailler sur son deuxième objectif prioritaire : sécuriser le front ouest. Le but de la manoeuvre consiste à installer si possible des dirigeants favorables aux intérêts du pays, mais aussi et surtout d’éviter à tout prix que s’y manifeste un régime trop proche de l’Inde, son adversaire oriental. Comme quoi, la crainte séculaire de devoir se battre sur deux fronts n’est pas prête de passer de mode … Afin de contrebalancer les menées soviétiques en Afghanistan, les Etats-Unis, d’abord sous le gouvernement de Jimmy Carter (qui n’a pas toujours été le pacifiste débonnaire que l’on connaît) puis sous celui de Ronald Reagan décident d’allouer plusieurs milliards de dollars à la formation et à l’armement de la résistance afghane, incarnée par les fameux « moudjahidines » sur lesquels viendront très rapidement se greffer les talibans. Toutefois, afin de diminuer l’exposition de la CIA, les services pakistanais sont directement sollicités par Washington afin de recevoir les fonds américains. Tout au long des années 80, ce seront donc quasi-exclusivement des officiers de l’ISI qui assureront l’entraînement des combattants afghans et la création des lignes d’approvisionnement pour la livraison des équipements. Le Pakistan alors dirigé par Zia-ul-Haq bénéficie ainsi d’une avantageuse opportunité géopolitique en effectuant un travail de sape en Afghanistan à peu de frais, mais aussi et surtout financière, puisque des milliards de dollars transitent désormais entre les mains des services de renseignement, que ceux-ci sont libres d’injecter selon leur bon vouloir, le contrôle américain sur leur utilisation étant, cela va sans dire, relativement lâche. Il est aujourd’hui toujours difficile d’évaluer quelle a été l’ampleur des détournement effectués par les services secrets pakistanais qui, littéralement inondés d’argent frais, n’ont pas hésité un seul instant à raffermir leur pouvoir sur le plan intérieur bien loin de la seule lutte contre l’ours russe …

Mais malgré l’ampleur de leur soutien, les Etats-Unis ne sont pas les seuls à mettre la main à l’ouvrage pendant les années afghanes. Des contrées telles que l’Arabie saoudite s’empressent elles aussi de faire transiter de généreux subsides à destination des moudjahidines, en partie via les services secrets pakistanais, qui d’une situation de relative dépendance dans les années 60-70 ne tardent pas à jouir d’un confort financier inespéré. Dès le début  de la guerre contre l’Union Soviétique, les transactions sont aussi assurées en dehors de l’influence de l’ISI mais avec sa bienveillante indifférence par de richissimes personnalités opérant depuis Riyad. Parmi elles, on trouve un jeune homme plein d’avenir, en déplacement constant entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et l’Afghanistan, où il créera avec Abdallah Azzam le fameux Bureau des services en 1981, puis Al-Qaida en 1988 afin d’optimiser les circuits de financement : un certain Oussama Ben Laden. Fils du milliardaire d’origine yéménite Mohammed Ben Awad Ben Laden, celui-ci fait bénéficier aux talibans de considérables sommes d’argent, fruits des entrées dont il dispose dans les hautes sphères de la société saoudienne, en plus d’un important flux de volontaires internationaux venus des quatre coins du monde arabe, dont la Palestine, l’Algérie et l’Egypte. C’est le moment de se souvenir de quelques succulents articles de la presse occidentale du début des années 90, comme cette interview d’Oussama menée par Robert Fisk où le leader d’Al-Qaida est décrit à l’image des fantasmes de toute une époque : un noble guerrier du désert maniant aussi bien l’AK-47 que le sabre courbé, ayant débarrassé l’Afghanistan du matérialisme bolchevique et qui pousse le vice jusqu’à faire de l’humanitaire au Soudan …

Durant les années 80, l’ISI finance des milliers de combattants volontaires venus de tout le monde musulman pour participer au djihad contre l’envahisseur soviétique. Ci-dessus, l’un d’entre eux : le saoudien Oussama Ben Laden (Date inconnue)
Durant les années 80, l’ISI finance des milliers de combattants volontaires venus de tout le monde musulman pour participer au djihad contre l’envahisseur soviétique. Ci-dessus, l’un d’entre eux : le saoudien Oussama Ben Laden (Date inconnue) Sipa Press

L’ère de toutes les compromissions : des talibans à Al-Qaida

Sous l’influence de ces sponsors saoudiens, l’ISI a ainsi financé et favorisé la construction de plusieurs centaines de madrassas islamiques à destination des volontaires moudjahidines dans le nord-ouest du Pakistan, en particulier dans les zones tribales souvent à seulement quelques dizaines de kilomètres de la frontière afghane. C’est de là que leur viendra le nom de “talibans”, qui en langue pashto signifie littéralement “étudiants”. Une infrastructure d’écoles religieuses qui reste encore solidement installée aujourd’hui, et qui n’a pas manqué de s’intégrer dans la formation des combattants de la Seconde guerre d’Afghanistan de 2001 à 2014. D’après la journaliste d’investigation britannique Carlotta Gall qui possède de nombreuses sources au sein des services de sécurité pakistanais, la madrassa d’Akora Khattak, située dans la province de Khyber Pakhtunkhwa  au nord-ouest du Pakistan, aurait vu passer près de 95 % du personnel taliban combattant en Afghanistan lors de la dernière guerre. Souvent localisées au coeur des zones les moins bien contrôlées par le gouvernement, ces institutions fonctionnent en vase clos et n’ont en général nul besoin de l’assentiment des services de renseignements, qui ont tout intérêt à laisser la situation pourrir tant leur exécration pour le régime afghan mis en place par l’ISAF (International Security Assistance Force) en 2001 est grande. Hamid Karzai, président de la République depuis sa création jusqu’en 2014, avait même commis l’outrage de signer un accord de coopération stratégique avec l’Inde en 2011 pour l’entraînement des officiers supérieurs de l’armée afghane dont près de 350 sont actuellement en formation dans les écoles militaires indiennes, ce qui n’avait pas manqué de faire enrager le Pakistan contre ses alliés occidentaux.

Tout au long des années 1980, les services finançaient et entraînaient activement les réseaux de moudjahidines afghans qu’ils laissaient transiter par le Pakistan en tirant avantage de la porosité de la frontière, dans la zone de la ligne Durand. Les services construisirent de cette manière des relations privilégiées avec certains individus de marque, et conservent aujourd’hui encore de solides liens chez tous les vétérans de la Première guerre d’Afghanistan. On pense particulièrement à des gens comme Gulbuddin Nekmatyar, fondateur du parti Hezb-e-Islami (dont la structure inspirera la création du GIA algérien en 1992) qui dans le cadre de sa lutte contre l’URSS recevra plus de 600 millions de dollars d’aides américaines (en estimations basses) via le Pakistan, mais lancera un émouvant appel au djihad dès 2002 avant de faire acte d’allégeance à Al-Qaida en 2006. On songe aussi à Djalâlouddine Haqqani, figure majeure des insurgés afghans, allié fidèle des talibans et de leur leader, mais aussi fondateur du fameux réseau Haqqani, dont le fils Seraj est encore aujourd’hui le commandant. S’il bénéficie lui aussi des largesses américaines, le réseau Haqqani n’aura toutefois aucun scrupule à déclarer le djihad contre l’Occident (placé sur le même plan que l’envahisseur soviétique) dès le début des années 90. Structure de combattants indépendante et sophistiquée, il est notoirement connu pour ses liens étroits avec l’ISI, qui le considère toujours épisodiquement comme un allié de poids dans le cadre de sa lutte contre l’Inde. L’organisation qui sait apprécier les échanges de bons procédés le lui rend par ailleurs assez bien, puisqu’elle a organisé diverses attaques contre les infrastructures et implantations indiennes présentes en Afghanistan. En retour, les services pakistanais ont toujours éprouvé une tolérance fortuite pour les diverses emprises que possède le réseau Haqqani sur le territoire national, notamment dans le Nord-Waziristan, où le gouvernement fédéral ne s’est jamais distingué par l’intensité de sa présence.  Les Etats-Unis en sont ainsi réduits à effectuer des frappes de drones sur les membres du réseau présents dans la région contre l’avis des autorités locales, ce qui outre un effet désastreux sur l’opinion publique au Pakistan a pour conséquence de dégrader considérablement les relations avec les officiels de l’ISI, qui jurent par tous les dieux qu’ils n’ont aucune forme de lien avec les embarassants membres du réseau Haqqani.

La question des relations des services pakistanais avec Al-Qaida et les autres groupes djihadistes est plus complexe que le cas directement avéré des talibans, même en considérant des faits comme la mort du journaliste Daniel Pearl en 2002. Enquêtant précisément sur cette question, il fut kidnappé et assassiné par les membres d’un improbable groupuscule islamiste, le « Mouvement de Jeunesse National pour la Souveraineté du Pakistan », dont l’un des membres, Omar Sahid Cheikh, aurait travaillé avec l’ISI dans les années 1990.  En 2007, lors de l’assaut donné sur la célèbre Mosquée Rouge d’Islamabad dirigée par les frères Ghazi (dont on soupçonne d’avoir entretenu des liens sporadiques avec Al-Qaida), où s’étaient retranchés plusieurs étudiants islamistes armés, le président Pervez Musharraf écarte l’ISI avec laquelle il a toujours eu des relations exécrables et donne la priorité des opérations au Bureau de renseignement militaire ainsi qu’aux forces spéciales du SSG (Special Service Group). Peut être à raison, puisque après coup, un centre de transmission est découvert sous la mosquée, dont les fils sont directement reliés au quartier général de l’ISI situé à quelques centaines de mètres de là … Bien souvent, le lien se distingue par son caractère indirect : des personnalités comme le Mollah Omar, dont on a retrouvé après l’assaut d’Abottabadd les extraits d’une correspondance avec Oussama Ben Laden et Ayman Al-Zaouahiri, sont ainsi très bien connues des instances dirigeantes de l’ISI, tout en ayant des connexions avérées avec des membres d’Al-Qaida. C’est aussi le cas d’individus comme Hafiz Mohammad Saeed, membre fondateur de la Lashkar-e-Toiba (LET), créée en 1988 lorsque le théâtre afghan perdit en intensité et que l’ISI orienta tous ses moyens vers le financement de groupes séparatistes dans la région du Cachemire, son éternelle obsession géopolitique. Il reste que c’est ce même groupe que l’on tient pour responsable des attentats de Bombay perpétrés en 2008, et que l’ISI s’est retrouvée bien en peine lorsqu’il s’est agit de nier tout lien avec des individus qu’elle avait déjà soutenus par le passé.

Les attentats de Bombay du 26 au 29 novembre 2008 avaient entraîné la mort de près de 170 personnes, et New Delhi a toujours soupçonné l’ISI d’être à l’origine de leur organisation
Les attentats de Bombay du 26 au 29 novembre 2008 avaient entraîné la mort de près de 170 personnes, et New Delhi a toujours soupçonné l’ISI d’être à l’origine de leur organisation

Loin de parler d’une seule et même voix d’un point de vue politique, les services de renseignement pakistanais semblent au contraire particulièrement divisés dans leurs relations avec les groupuscules islamistes et les organisations terroristes dont il est aussi fort possible qu’ils aient perdu le contrôle après avoir présidé à leur création. De plus, certaines factions considèrent probablement que des alliances de circonstance peuvent efficacement servir les intérêts géopolitiques du Pakistan (et souvent parallèlement leurs intérêts personnels), ou servir de béliers contres les personnalités politiques trop récalcitrantes. Et à ce petit jeu, les services ont jusqu’ici toujours eu l’avantage. A l’inverse, il serait biaisé d’ignorer les importants efforts consentis par les forces armées pakistanaises depuis 2004 dans leur lutte contre les implantations talibanes locales, et notamment le TTP, mais aussi contre les diverses organisations d’inspiration djihadiste (comme le Lashkar-e-Islam), dont certains membres ont récemment prêté allégeance à l’État islamique. De son côté, l’ISI a tout intérêt à assurer un service minimum dans ce domaine, puisque le Pakistan est, pour le maintien de son infrastructure de sécurité, très largement tributaire des milliards de dollars d’aides diverses octroyées par les Etats-Unis depuis le second mandat de George Bush en 2004. Relativement pragmatiques, les services pakistanais ne semblent avoir qu’une seule fixette idéologique (et elle est toutefois de taille) : celle de l’Inde. Jamais véritablement constante, l’attitude de l’ISI par rapport aux talibans et aux groupes djihadistes est donc probablement liée au jeu des factions et des circonstances, bien plus qu’à une quelconque doctrine qui serait figée dans le marbre et appliquée uniformément par chacun de ses membres.

Travailler avec le Pakistan et l’ISI : savoir ou se faire avoir

Alors que faire, comme dirait le camarade Vladimir Illitch ? Toutes les péripéties contées ici sont parfaitement connues des services de renseignements occidentaux, qui depuis des années savent relativement bien à quoi s’en tenir avec leurs homologues pakistanais. A ce sujet, on se souviendra d’ailleurs de la violente charge contre l’ISI de l’amiral Michael Mullen, lors d’une visite en Afghanistan en 2011. Pourtant, rien n’a jamais véritablement acté une rupture entre l’Occident et le Pakistan, principalement parce que l’ISI a parfaitement compris qu’il fallait convaincre ses alliés qu’elle leur était indispensable, objectif qu’elle a pendant des années tenu de manière très honorable. De facto, une rupture de contact avec les services pakistanais entraînerait un nombre de difficultés particulièrement complexes à mesurer, notamment en matière d’identification des individus à risques : qui se souvient encore que Mohammed Merah avait été dûment signalé par l’ISI à la DGSE comme candidat potentiel au djihad lors de son séjour touristique à Lahore et Islamabad en août 2011 ? De la même manière, si l’ISI à intérêt à maintenir le statut quo en Afghanistan, il serait assez naïf de sa part de compter sur la fidélité intangible des talibans, parfaitement conscients du caractère circonstanciel de cette alliance et dont la fibre nationaliste (et pas uniquement islamiste) tend à ne pas porter au panthéon un pays qui ne songe qu’à la marginalisation de Kaboul. Et peu importe que l’homme assis sur le trône soit Hamid Karzai ou le Mollah Omar. Selon le journaliste Steve Coll, l’ISI opérerait près d’une dizaine de stations de manière permanente en Afghanistan. En 2012, un rapport confidentiel de l’OTAN réalisé à partir d’interrogatoires de plusieurs dizaines de leaders talibans résumait assez bien cet état de faits, entre coopération de circonstance et forte inimité. Un de ces leaders, opérant dans la province de Konar, témoigne : « Les Pakistanais savent tout. Ils contrôlent tout. Je ne peux même pas pisser contre un arbre sans qu’ils soient là en train de regarder. Les Talibans ne sont pas soumis à l’Islam. Ils sont soumis à Islamabad ». Ambiance …

Rizwan Akhtar, nouveau directeur général de l’ISI depuis octobre 2014
Rizwan Akhtar, nouveau directeur général de l’ISI depuis octobre 2014

La situation connaît toutefois de remarquables évolutions depuis le début de l’année. La nomination de Rizwan Akhtar à la tête de l’ISI en 2014 signe l’arrivée d’un officier dont le rapport avec l’exécutif est complexe, particulièrement avec le Premier ministre Nawaz Sharif. Mais quel directeur général de l’ISI a déjà eu des relations apaisées avec le pouvoir ? Formé à l’académie militaire américaine de Westpoint, Akhtar s’est distingué par la violence de la répression qu’il a menée contre les militants talibans et les gangs criminels de Karachi. Il tient également des positions hétérodoxes sur la sécurité du pays, se montrant par exemple partisan d’un rapprochement agressif avec l’Inde afin d’organiser la lutte contre le terrorisme de manière plus efficiente.

L’armée pakistanaise a de plus lancé une offensive de grande ampleur au Waziristan, principalement dirigée contre les implantations des TTP après le sanglant massacre du 16 décembre 2014 perpétré par un commando taliban dans une école de Peshawar, avec la mort de 141 personnes, dont 132 enfants. Le 15 mai dernier, les forces pakistanaises se sont décidées à entrer au Nord-Waziristan (ce qu’elles s’étaient toujours refusées à faire), pénétrant ainsi le centre névralgique de l’organisation des groupes talibans au Pakistan. On imagine mal ces opérations avoir lieu sans une approbation minimale des instances dirigeantes de l’ISI. Celles-ci ont par ailleurs approuvé au même moment un inattendu accord de coopération sur le partage d’informations entre leurs propres services et le NDS, les services de renseignements afghans. Rien ne sert de se leurrer : l’objectif reste toujours le même (à savoir jeter l’Afghanistan hors de la sphère d’influence de l’Inde). Mais rien n’empêche les moyens de changer, pas plus que les alliés … Quant aux services occidentaux, ils maintiendront probablement toujours cette relation en dents-de-scie à court et moyen terme, sûrement convaincus du fait qu’une rupture serait parfaitement irréaliste d’un point de vue opérationnel, que leurs collègues de l’ISI seront toujours aussi peu fiables, mais qu’entre deux invectives et trois coups de gueule, la coopération inter-services permettra de préserver l’essentiel. Ce qui s’apparente à un voeu pieux puisque l’ISI n’a jamais véritablement cessé de soutenir, à intensité variable, les ennemis du grand Satan qu’on nomme Occident. Laissons donc Carrie Mathison de la série Homeland et un de ses collègues de la CIA conclure avec la meilleure des expertises sur le sujet :

« – I just finished running background on Faisel. Three trips to Lahore in the last 18 months.

– For what purpose ?

– Unclear. I put in a call to Pakistani intelligence.

– Nah, I don’t trust those fuckers … »

Mian Kursheed, Reuters

(1) Le 16 avril 2015 à Moscou a d’ailleurs eu lieu une rencontre entre le ministre de la Défense de la Fédération de Russie Sergeï Choïgou et son homologue pakistanais Khawaja Asif. L’entretien a débouché sur un accord portant sur une coopération renforcée dans l’industrie de la Défense, mais aussi et surtout sur l’organisation d’exercices militaires communs, à l’image de ce que la Russie fait déjà avec les forces armées chinoises. Pour Moscou, il s’agit d’un étonnant renversement d’alliances, les services de renseignements russes conservant encore un souvenir vivace des menées de l’ISI contre l’Armée Rouge dans les années 80.

(2) Particulièrement mouvementée, l’Histoire du Pakistan au XXème siècle est rythmée par la régularité des coups d’État militaires, qui n’influent toutefois jamais sur le caractère répressif des différents régimes qui s’y succèdent : Ayub Khan en 1958, Zia-ul-Haq en 1977 (avec le soutien des hauts gradés des forces armées) et Pervez Musharraf lui-même en 1999, pour ne parler que des tentatives réussies. Au total, le pays cumule un nombre record de 70 ans passés sous loi martiale.

(3) Après une brillante carrière au sein de l’institution militaire, Pervez Musharraf (alors général quatre étoiles) est nommé à la tête des forces armées pakistanaises en 1998. L’année suivante, il renverse le Premier ministre Nawaz Sharif et n’organise de nouvelles élections qu’en 2002. Elu président de la République, il restera au pouvoir jusqu’en 2008 (en reprenant l’habit civil en 2007), où il perd les élections législatives face au Parti du peuple pakistanais. Exilé à Dubaï puis à Londres, il fonde en 2010 la Ligue des musulmans de tout le Pakistan et retourne sur le sol national en 2013, malgré de nombreuses menaces de mort lancées par les mouvements talibans. Les affaires judiciaires auxquelles il doit aujourd’hui faire face ont considérablement compromis sa crédibilité auprès de l’opinion publique pakistanaise.

Boîte noire :

Coll Steve, Ghost Wars : The Secret History of the CIA, Afghanistan and Bin Laden, from the Soviet Invasion to September 10, 2001, Penguin Press, 2004.

Kepel Gilles [dir.], Al-Qaida dans le texte: Écrits d’Oussama ben Laden, Abdallah Azzam, Ayman al-Zawahiri et Abou Moussab al-Zarqawi, PUF, 2008.

Kiessling Hein, Faith, Unity, Discipline : The ISI of Pakistan, Hust (à paraître en octobre 2015).

Hédi Zerai

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