Sanders et Corbyn : deux vieux dans le vent.

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L’élection de Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste britannique (Labour) et la montée dans les sondages du sénateur du Vermont et candidat à la primaire du Parti démocrate américain, Bernie Sanders, constituent deux événements inattendus dans la vie politique de ces deux pays. Les États-Unis et le Royaume-Uni ne sont pas connus pour être des bastions de la gauche radicale, pourtant Sanders et Corbyn gagnent en popularité grâce à un discours résolument ancré à gauche.

      Two old school lefties ? / Deux gauchos à l’ancienne ?

En plus d’être des hommes politiques à contre-courant de la tendance lourde d’une droitisation de la vie politique de leurs pays depuis ces trente dernière années, Corbyn et Sanders partagent un profil relativement inédit sans être des nouveaux venus en politique.

En effet, ces deux hommes sont des vieux routiers de la politique étasunienne et britannique. Bernie Sanders a 74 ans, il est parlementaire du Vermont depuis près de 25 ans ; après avoir été député à la Chambre des représentants entre 1991 et 2007, il est aujourd’hui sénateur du même État depuis 2007. De son côté, Jeremy Corbyn a 66 ans, il est député à la Chambre des communes depuis plus de 32 ans. Il est le représentant d’Islington North dans la banlieue nord de Londres, la plus petite circonscription du Royaume-Uni.

Sanders se définit lui-même comme un « socialiste démocrate ». Bien qu’il ajoute l’adjectif « démocrate » pour clarifier son refus du socialisme « à la soviétique », le terme de « socialiste » reste assimilé dans l’imaginaire collectif américain au communisme bolchevik, une véritable insulte et un argument résolument disqualifiant pour tout prétendant à la Maison Blanche. Corbyn se définit lui aussi comme un « socialiste démocrate », une petite révolution dans un New Labour ayant définitivement tourné le dos à la terminologie socialiste avec le tournant blairiste de la fin des années 1990.

Sanders et Corbyn, que certains comparent à Alexis Tsipras du parti grec Syriza ou à Pablo Iglesias du parti espagnol Podemos, ne partagent ni la jeunesse, ni le charisme de leurs homologues de gauche de l’Europe du sud. Corbyn avec son allure de vieux professeur d’histoire et Sanders celle d’un prof de math ne sont pas à proprement parler télégéniques. Pourtant, leurs discours séduisent via les nouveaux médias notamment les réseaux sociaux et ils touchent en premier lieu les plus jeunes qui, au-delà de l’apparence, s’intéressent au contenu de leurs propos. Une preuve de leur popularité parmi les jeunes générations est le nombre croissant de jeunes militants qui ont rejoint leurs équipes de campagne, leur hyper-activité sur les réseaux sociaux et les affluences dans les meetings à faire pâlir d’envie les autres poids lourds en campagne.

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       Réformer par l’intérieur : deux hipsters dans des partis mainstream ?

Sanders et Corbyn partagent beaucoup de points communs, tous les deux appartiennent aux grands partis de centre-gauche de leurs pays respectifs, les Démocrates et les Travaillistes, dont l’orientation générale s’est clairement écartée des idéaux dont ils se réclament. Tous deux apparaissent comme des ovnis, des marginaux au sein de leur propre formation voire des « résidus » d’une vieille gauche dont les jours seraient comptés. Participer à des primaires ou se maintenir au sein d’un parti aussi éloigné de leurs convictions peut amener à s’interroger sur leur intégrité ou la pertinence de leurs stratégies. Pourtant Sanders comme Corbyn n’ont cessé de s’opposer aux courants dominants de leurs formations et ils récoltent aujourd’hui les fruits de ce non-alignement. Corbyn est l’archétype du parlementaire britannique indépendant insoumis à la discipline partisane. Il a voté plus de 500 fois à l’encontre des consignes de vote du Labour, il s’est opposé à l’invasion de l’Irak en 2003 promue par Tony Blair, le Premier ministre issu de son propre parti. Sur la question irakienne, Sanders s’était lui aussi opposé à l’intervention militaire dès le début alors que sa concurrente Hillary Clinton l’avait soutenue, une prise de position que l’équipe de Sanders ne manque pas de rappeler aujourd’hui. Notons la particularité du cas Sanders, bien qu’il participe à la primaire démocrate il est enregistré comme « sans étiquette » au Sénat.

Ainsi, par leur hostilité décennale aux équipes dirigeantes de leurs partis, par leur âge et par leur absence de charisme, Sanders comme Corbyn ne figuraient pas au début de cette année parmi les prétendants les plus sérieux aux charges qu’ils convoitaient, loin de là… Leur présence dans la course électorale, que ce soit pour la Maison Blanche ou le 10 Downing Street, relevait plus pour leurs opposants de l’acte de présence, de la participation pour la forme voire de la caution démocratique plutôt que d’une concurrence sérieuse.

Et pourtant… Alors que Corbyn était bien loin dans le classement des bookmakers au début de cette année et qu’il avait obtenu les parrainages à l’arrachée de la part de membres du Labour qui espéraient déstabiliser des concurrents internes à moindre frais, il a été élu au premier tour le 12 septembre dernier à la tête du parti travailliste avec 59,5% des voix.

Sanders n’était, au début de l’année 2015, qu’un amuseur de galerie pour nombre de responsables démocrates, un atypique sans danger dont la présence servait de garantie de diversité dans une primaire démocrate monopolisée par Hillary Clinton quand les rivaux Républicains se multipliaient comme des petits pains dans la course à l’investiture du Grand Old Party. Aujourd’hui, Sanders est considéré comme une menace sérieuse à la jusqu’à alors toute-puissante ex-Secrétaire d’État d’Obama et ex-Première dame des États-Unis.

Sanders incarne ainsi l’anti-establishment, il surfe sur les valeurs d’intégrité et de proximité en jouant du contraste avec sa concurrente, la représentante de la dynastie Clinton. Le sénateur du Vermont met en avant son refus de financer sa campagne par les fameux PACs (Political Action Committee) comme gage d’indépendance, ainsi l’essentiel des fonds de sa campagne ne proviennent pas des grandes entreprises des secteurs de la finance ou de l’énergie mais de simples sympathisants ou d’institutions plus modestes. Corbyn a lui aussi mené campagne avec des fonds limités, il a beaucoup misé sur sa distance avec le vieil appareil travailliste comme argument d’honnêteté et cette stratégie a porté ses fruits.

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        Quand la gauche retrouve la parole.

Sanders et Corbyn ont des profils similaires et des parcours semblables sans être identiques ; au niveau programmatique, leurs points communs sont nombreux. En tête de leurs argumentaires, on trouve une même opposition aux politiques d’austérité, au capitalisme dérégulé, une même volonté de mettre au pas le monde financier et de faire intervenir l’État dans l’économie, ainsi que les mêmes appels à lutter contre le réchauffement climatique et à être solidaire avec les réfugiés…

Une rhétorique populiste dangereuse ou irréaliste et naïve pour les uns, une bouffée d’air frais et de bon sens pour les autres, leurs discours ne laissent pas indifférents. Si ce type de discours n’a jamais totalement disparu de la vie politique de ces deux pays, leur visibilité s’était réduite comme peau de chagrin face à la domination du discours néo-libéral dans le débat public depuis Reagan et Thatcher. En 2015, ces discours dénonçant les inégalités, appelant à réguler Wall Street et la City, à un système fiscal davantage progressif, à investir dans l’éducation publique, à contrer le mouvement de privatisation de toujours plus de biens publics, trouvent un auditoire chaque jour plus important.

On peut comprendre ce « retour » en grâce d’une gauche de la gauche par les conséquences de la crise financière et économique de 2008 qui continuent à se faire sentir malgré des indicateurs macro-économiques indiquant une reprise globale notamment aux États-Unis. L’indécence des profits réalisés par les banques d’investissement et les assureurs alors que nombre de ménages sont toujours prisonniers du surendettement, donne une réalité tangible en écho aux discours de Corbyn et de Sanders. La paupérisation croissante de la classe moyenne constitue le moteur du ralliement à ces deux leaders. L’autre facteur qui explique la dynamique en leur faveur est la faillite, ces dernières années, des courants dominant leurs formations politiques. Le blairisme a liquidé l’héritage de gauche au sein du New Labour et le parti travailliste en paye les frais aujourd’hui. La défaite de Miliband cette année s’explique en partie par l’impossibilité de faire une réelle différence avec le programme de David Cameron. En Écosse, jusque là bastion travailliste, les électeurs se sont tournés en masse vers le parti nationaliste (SNP- Scottish National Party) déçu par le programme de Milliband, ils lui ont coûté sa majorité à Westminster. Dans le cas américain, la distinction entre Démocrates et Républicains est historiquement ténue. Malgré certains discours d’Obama aux accents redistributifs, la dominante du programme démocrate reste depuis plusieurs décennies bien éloignée des propositions de Sanders, ces dernières étant bien plus « libérales » au sens américain c’est-à-dire plus radicales.

Corbyn et Sanders profitent d’un boulevard à gauche déserté par l’establishment de leur parti, ils surfent également sur le mécontentement d’une classe moyenne en voie de disparition et des couches plus modestes dont l’exclusion se maintient et s’accentue. Malgré cette dynamique favorable, Corbyn et Sanders font tous les deux face à de sérieux obstacles.

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Sticker de la campagne de Bernie Sanders « Feel the Bern », disponible sur le site officiel de campagne de Bernie Sanders

        Le péril rouge.

Dans ces deux pays temples du libéralisme économique, dont l’un est une monarchie à la société très hiérarchisée et au conservatisme bien implanté et l’autre une superpuissance capitaliste fondée sur les valeurs de la réussite individuelle, les discours socialisants suscitent une forte défiance.

Sanders et Corbyn font à cet égard l’objet d’attaques virulentes, bien que Corbyn soit bien plus ciblé que Sanders. En effet, Sanders fait l’objet d’attaques de la part de l’équipe Clinton qui reste assez désarmée quand lorsque celui-ci revendique le qualificatif de « socialiste ». Les Républicains sont davantage occupés à s’écharper entre eux et voient Sanders comme un problème pour Hillary Clinton, donc un atout pour eux.

De son côté, Corbyn concentre un nombre impressionnant d’attaques depuis son élection. A la différence de Sanders, Corbyn est en première ligne, il est à la tête du Labour et doit former son shadow cabinet, le gouvernement de l’opposition. Étant bien plus proche de l’exercice des responsabilités que Sanders, Corbyn fait logiquement plus peur à ses adversaires qui se déchaînent contre lui à travers une campagne de diabolisation.

Courrier International relève cette offensive médiatique de la part des journaux conservateurs visant Corbyn, dans l’article « Royaume-Uni : Jeremy Corbyn adulé mais surtout détesté par la presse ». Dans cette charge anti-Corbyn les accusations se multiplient, Le Monde décrypte les arguments bancals de Caroline Fourest qui dépeint Corbyn comme un homme aux relents antisémites et un ami de Poutine ou encore un sympathisant du Hezbollah et de l’IRA dans l’article « Jeremy Corbyn a-t-il des amis intégristes ? ». Dans un pays où la Reine est une institution quasi intouchable, l’élection à la tête du principal parti d’opposition d’un homme ayant toujours affirmé ses sentiments anti-monarchistes provoque un scandale. Que Corbyn ait porté une veste rouge lors de l’enterrement de la reine mère ou qu’il n’ait pas chanté l’hymne « God save the Queen » plus récemment, la presse torie utilise tous les arguments pour s’attaquer à Corbyn faisant de lui un dangereux républicain voire un futur Cromwell.

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Corbyn est donc installé à la tête du Labour, un parti qui enregistre de nombreuses adhésions depuis son élection. Mais face à l’offensive de la presse conservatrice, Corbyn aura bien du mal à résister et à s’imposer comme un crédible au 10 Downing Street. En plus de l’hostilité de la presse Corbyn fait face à une opposition résolue à l’intérieur même de son propre parti, il dispose du soutien de très peu de parlementaires travaillistes et la grande majorité de l’appareil du parti travaille déjà à le renverser.

Sanders sera-t-il un Trump démocrate, un buzz de campagne électorale, ou va-t-il continuer son ascension dans les sondages ? Sanders a fait une montée spectaculaire au cours de l’été, des sondages le mettent maintenant devant Hillary Clinton dans l’Iowa et le New Hampshire. Pourtant même si, cas exceptionnel, il remportait l’investiture démocrate, les chances pour qu’un « socialiste » assumé s’installe dans le bureau ovale sont proches de zéro.

Mais la politique ne se mesure pas seulement aux victoires électorales à court terme. Le simple fait que deux hommes de cette stature avec le peu de moyens dont ils disposent relativement à leurs opposants en interne et avec le type de discours qu’ils portent parviennent à obtenir une audience voire le leadership de leur parti constitue un changement majeur en soi. Feu de paille ou début d’un renouveau des gauches britanniques et étasuniennes, les cas Corbyn et Sanders resteront des phénomènes politiques marquant l’année 2015.

Nicolas Sauvain

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