Miracle en Bohème (Mirakl), Josef Skvorecky

Miracle en Bohème (Mirakl) par Josef Skvorecky

Contexte de rédaction

              Josef Skvorecky est un écrivain tchécoslovaque, né en 1924 et décédé en 2012 au Canada où il émigre en 1970. Il appartient donc à une génération baptisée la « génération jazz », passionnée par l’essor de ce nouveau style de musique. Skvorecky connait la Tchécoslovaquie occupée par l’Allemagne, il a 21 ans quand elle est libérée en 1945 par les soviétiques. En 1956 il devient rédacteur pour la revue Littérature mondiale. Il publie Les Lâches en 1958, son deuxième roman. Cependant le roman –ainsi que les futures publications de l’auteur et ses collaborateurs- est interdit de publications pendant plusieurs années par le régime communiste. Skvorecky devra alors attendre la détente de 1963 pour publier son roman de nouveau, qui sera un best-seller. L’Escadron Blindé suivra puis Miracle en Bohème vient clore la trilogie en 1972 alors que Skvorecky est déjà au Canada où il exerce le métier de professeur de littérature. C’est Milan Kundera, auteur tchécoslovaque qui prononce en 1967 un discours lors du 4ème Congrès de l’Union des écrivains tchécoslovaques, qui signe la préface de ce roman qui revient sur le Printemps de Prague et apporte un regard cynique sur cette révolution bien différente de la révolution parisienne de Mai 68, pourtant sa contemporaine.

Cadre du roman

                Miracle en Bohème a pour élément essentiel de sa trame une enquête lancée par le rédacteur d’un journal catholique –Juzl- et le narrateur, Danny Smiřický, enseignant à l’École sociale de Kostelec. Ces deux hommes se penchent en effet sur un « miracle » survenu dans une chapelle –basé sur un fait divers s’étant réellement produit en 1949- lorsqu’une statue de Saint Josef bouge lors du sermon dominical. Le prêtre qui célébrait la messe est ensuite arrêté par la police d’Etat et accusé d’avoir mis en place un mécanisme afin de faire croire au miracle. Il est alors torturé et meurt dans les prisons staliniennes. Cette intrigue permet à l’auteur de poser dès le début de son roman un contexte d’opposition frontale entre l’Eglise et le régime communiste. En effet, le prêtre Doufal est incarcéré sur la base de ce pseudo-miracle qui est en vérité un prétexte utilisé par la police d’Etat dans le but de se débarrasser d’un homme d’Eglise populaire. Cela s’explique à l’heure où les chrétiens sont les bêtes noires des communistes, car par trop influencés par leur religion qui se positionne alors comme une force d’opposition au régime imposé par les bolchéviques.  

                Le roman alterne entre anecdotes débutant en 1949 –année du miracle- jusque dans les années 50, et rétrospective sur l’année 1968. Le narrateur est en effet présent dans l’Eglise –assoupi pendant la messe- lors du miracle. Le narrateur fait partie des intellectuels tchèques ayant eu l’occasion de voyager dans les années 50 et donc de faire l’expérience du modèle occidental. Il a donc un regard critique et sceptique sur la révolution dont l’apogée est atteinte en 1968 mais dont l’origine remonte à plusieurs dizaines d’années. Il est un personnage essentiel, supposément une représentation autobiographique de l’auteur, qui fait figure du « cynique type » tchèque face à cette révolution, elle-même initiée par des sceptiques. Aussi bien Skvorecky que Kundera dans la préface font état d’une révolution lente, construite et dont les acteurs essentiels ne sont pas les étudiants mais plutôt les intellectuels adultes qui souhaitent faire prévaloir la culture traditionnelle tchèque sur la culture russe imposée et sont empreints d’une lassitude face au régime communiste.

Une opposition frontale entre communisme et religion, à l’origine de tortures et de meurtres dissimulés

             Dès la mise en place d’un régime communiste en 1945 après la libération de Prague et durant toutes les années 1950, la religion devient l’ennemi principal de l’Etat. Le personnage de Juzl incarne le catholique croyant en lutte constante contre les affronts faits à sa foi qui tentent de démystifier, décrédibiliser voire de diaboliser des personnages influents de l’Eglise catholique. Le Père Doufal, pourtant prêtre dans un village peu peuplé et dont les principaux auditeurs sont des vieilles femmes, est ainsi considéré comme une menace par la police d’Etat. Celui-ci, convaincu de la véracité du miracle est alors incarcéré pour être torturé (on lui arrache les ongles) et forcé à avouer un crime qu’il n’a pas commis et dont la machination est celle des agents de la police du régime communiste. Il ne cède pas et devient alors un martyre de sa religion. Dans les faits présentés officiellement en 1949 cependant, le père Doufal a simplement été interrogé et meurt d’un ulcère à l’estomac. Cet exemple est représentatif de la façon de procéder de l’Etat tchécoslovaque durant les années 50, durant lesquelles les disparitions, les actes de torture et les fausses confessions se succèdent, non seulement à l’encontre des croyants mais également de tous ceux qui n’appartiennent pas à la classe prolétarienne, dont Marx vante la capacité de pouvoir.

Le prolétariat contre les Autres, la bataille du communisme marxiste

                Dans ce roman, le cadre d’une Ecole sociale permet de mettre en évidence l’implication du marxisme dans le quotidien des jeunes étudiantes et l’application des règles qui en découlent, imposées avec plus ou moins de convictions par le corps enseignant. Ainsi, Smiřický est un cynique. Apolitique, non-adhérent au Parti, celui-ci se consacre bien plus aux relations extra-scolaires avec ses étudiantes qu’à des tentatives d’adhésion idéologique quelle qu’elle soit. Il se contente ainsi de garder les apparences afin de ne pas être menacé par le régime mais assiste à toutes les évolutions de la société tchécoslovaque avec passivité et scepticisme. A l’inverse, les personnages d’Ivana –la directrice de l’école- et de Milada –professeur de russe- sont des femmes actives dont les luttes diffèrent. Ivana est un personnage à fort instinct maternel qui souhaite avant tout la réussite de ses étudiantes et le prestige de son école. Elle utilise les formules de Marx « les moins mauvaises » afin de se plier aux contraintes idéologiques du régime mais son adhésion au marxisme trouve comme limite ses instinct de protection les plus primaires. A l’inverse, Milada est entièrement dédiée à l’idéologie soviétique. Alors que le père d’une étudiante est accusé d’avoir tenté de planifier l’assassinat de responsables régionaux, le fait que celui-ci soit un koulak –un paysan riche- justifie selon la professeure de russe une dureté dont « les bolchéviques ont su faire preuve » quant au sort de l’étudiante. Celle-ci prend ainsi la condamnation du paysan et ses complices –pourtant tous innocents et pardonnés dont plusieurs à titres posthumes après 1968- comme prétexte afin de tenter d’empêcher toutes les étudiantes de quatrième année non prolétaires de se présenter à l’examen final. Les étudiantes sont soupçonnées dès lors que leurs familles sont plus riches que le prolétaire moyen et forcées de renier leur famille afin d’espérer faire des études et obtenir une place dans la société communiste. L’auteur –à travers le narrateur- présente cependant ceci comme une mascarade puisque les promesses faites par les étudiants ou l’école afin de suivre les directives du Parti sont approuvées sans vérification de l’exécution de celles-ci.

Les acteurs du Printemps de Prague

                Dans ce roman, les acteurs principaux de la révolution de 1968 sont essentiellement les intellectuels, les écrivains. Le narrateur appartient à cette catégorie puisque dans les passages narrés en 1968, celui-ci fait référence à sa carrière d’auteur de comédies musicales. Les congrès de l’Union des écrivains tchèques fleurissent et se font procès des leurs ayant accepté de se plier à la censure soviétique. Les protestations contre l’omniprésence du communisme dans les journaux se font croissantes et portent leurs fruits en restaurant la place des intellectuels dans le débat public. En effet, l’année 1968 marque un tournant dans la vie des intellectuels tchèques : les maisons d’édition –catholiques notamment- rouvrent, on restaure la réputation des écrits qualifiés de trahison envers le régime. Malgré le constat d’un âge d’or culturel -Danny est lui-même auteur à succès-, le narrateur ne peut se départir de son manque de croyance vis-à-vis des changements politiques mis en place par le régime : « pendant vingt ans on avait présenté les choses comme si le Parti n’avait jamais rien fait de mal et que, par la suite, lorsque Dieu sait pourquoi, il s’était mis à laver son linge sale en public, on ne nous accordait qu’un seul droit : celui de s’extasier sur cette lessive ». Skvorecky nuance ainsi l’idée d’un retour à la pluralité des opinions annoncée par le gouvernement de Dubcek.

Les étudiants prennent également une place dans le débat et la remise en cause du pouvoir mais ils sont présentés ici comme des inconscients, cependant chargés des expériences et injustices subies par leur famille et leurs parents. Les jeunes adultes revendiquent alors un changement de rapport avec le pouvoir étatique, le dirigeant doit être à l’écoute du dirigé, prendre en compte ses revendications et les critiques de l’opinion publique. Cette réorganisation du pouvoir repose essentiellement sur la liberté de parole donc d’opposition politique, et le retour de ceux qui avaient fui à l’étranger.

Opinion personnelle sur le roman

                Le style de rédaction du roman de Skvorecky le rend agréable à lire dans la mesure où celui-ci repose essentiellement sur la forme anecdotique pour exposer les faits. L’alternance entre les faits datant de 1949 et des années 1950, et les faits résultant du printemps de Prague rend toutefois l’extraction d’une logique historique compliquée. Le fil conducteur du roman –soit l’enquête du Miracle- est intéressant dans la retranscription qu’il fait du rapport de force évolutif entre l’Eglise et le communisme. Les anecdotes autres précisent la multiplicité des facteurs ayant conduit au phénomène qu’on connait sous le nom de Printemps de Prague mais dont l’origine est une évolution s’étendant à bien plus d’une saison. Ainsi sont envisagés les caractères sociaux, politiques, culturels et idéologiques des changements dont l’apogée se situe en 1968. Skvorecky retranscrit avec une fluidité déconcertante le cynisme tchèque aussi bien face à la culture soviétique qu’on leur a imposée qu’à la transition qui semble s’amorcer avec Dubcek. On finit la lecture de Miracle en Bohème avec des sentiments confus. Le roman est souvent comique bien que basé sur des faits aussi violents que la torture ou les exécutions arbitraires. De même, le changement de l’année 1968 est si nuancé qu’il est finalement difficile de croire en une véritable révolution. La précision des propos tenus par tous les caractères secondaire rend difficile l’identification des personnages ayant réellement existé et des personnages fictionnels. Ces témoignages –vrais ou faux- sont cependant riches en détails du quotidien qui permettent une meilleure assimilation de l’atmosphère régnant en Tchécoslovaquie de 1949 lors du printemps de Prague.

 Apolline Ledain

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