Vers une perte du leadership de l’Arabie saoudite au Moyen-Orient ?

Vers une perte du leadership de l’Arabie saoudite au Moyen-Orient ?

Une étudiante de l’ANAJ a présenté succinctement les enjeux majeurs de l’Arabie saoudite dans un Moyen-Orient en recomposition. Elle déplore le fait que de trop nombreuses analyses s’inscrivent dans un temps court, ce qui ne permet pas de saisir de manière satisfaisante la complexité géopolitique de la zone et en particulier du Royaume saoudien. Ce dernier est un acteur majeur des relations internationales du point de vue géopolitique et économique. David Rigoulet-Roze, enseignant chercheur au cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO), nous fait part de son analyse dans la première partie de la conférence et Sébastien Wesser, chercheur au CERVEPAs de l’Université Sorbonne Nouvelle, prend la suite.

Pour David Rigoulet-Roze, la puissance saoudienne repose principalement sur deux piliers : le pilier religieux et le pilier économique. Le premier se base sur le mainmise du Royaume saoudien sur les deux villes saintes que sont La Mecque et Médine. Le second est fondé sur les ressources pétrolières qui ont permis à l’Arabie saoudite de devenir le royaume de l’or noir depuis les années 1930. Ces éléments sont à la base de sa fortune théologique et économique et expliquent son leadership au Moyen-Orient voire au delà, dans la communauté musulmane notamment auprès de la population sunnite.

Questionner le leadership de l’Arabie saoudite paraît, en partie, paradoxal au regard des événements récents. Ces derniers peuvent être vus comme la réaffirmation du Royaume par la figure de Mohammed Bin Salman, actuel ministre de la Défense, vice prince héritier et second vice Premier ministre. La coalition de fin mars 2015 contre les Houthistes;  celle, sunnite, de 34 pays, créée en décembre 2015; ainsi que le Conseil économique du Royaume qui a permis la prise en main par Bin Salman de la compagnie pétrolière Saudi Aramco – première compagnie pétrolière mondiale – ont renforcé la puissance saoudienne. Cette compagnie possède d’énormes réserves et une capitalisation potentielle de 3400 milliards de dollars. Parallèlement, la logique baissière du prix du pétrole initiée par le Royaume au cours de l’été 2014 est, elle aussi, paradoxale. Cette baisse a des conséquences pour le pays et peut témoigner d’un besoin de liquidités signifiant une diminution du leadership. Toutefois, elle peut également permettre un regain de puissance. En effet, l’Arabie saoudite a des coûts de production inférieurs aux autres pays. La baisse des prix lui permet tout de même de couvrir ses coûts et de gagner des parts de marché. C’est également un moyen de limiter l’indépendance énergétique des États-Unis – la mise en place des infrastructures pour l’exploitation du gaz de schiste devient de moins en mois rentable. Quant au pilier religieux, il est contesté par les pays chiites notamment avec le dernier pèlerinage à la Mecque qui a causé la mort de centaines de croyants. Ces pays remettent en cause la mainmise saoudienne.

David Rigoulet-Roze questionne donc la solidité de ces piliers. La légitimité du Royaume est induite par la gestion des deux lieux saints. Selon David Rigoulet-Roze, cette appropriation est un avatar inattendu de l’Histoire. Une alliance se forme entre la famille de Mohammed Ibn Saoud (1710 – 1765) et Mohammed ben Abdelwahhab. Ce dernier prescrit une innovation dans le sunnisme : le wahhabisme voit le jour. Sur le plan rituel, le wahhabisme est très orthodoxe et littéraliste. Les wahhabites ne se qualifient pas de la sorte, ils se perçoivent comme les véritables musulmans, ce qui pose problème aux autres sunnites. L’Arabie saoudite est donc une entité théologico-politique singulière qui resurgit avec Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud dit Ibn Saoud (1880 – 1953) quand il reconquiert le territoire et s’empare des deux lieux saints en 1924 et 1925. Les Saoudiens bénéficient des taxes sur le pèlerinage et le Royaume devient le coeur religieux de l’islam. Le roi se considère comme le protecteur des lieux saints.

La contestation récente du fondateur de Daesh, Abou Omar al-Baghdadi, n’est pas la première. Quelques exemples sont cités pendant la conférence :

  • En 1979 a lieu la prise de la Mecque issue de la revendication d’une véritable identité sunnite soi-disant perdue. Une prise d’otage a lieu lors du pèlerinage, le bilan est lourd. Il s’agit d’un choc important pour les Saoudiens, contestés dans leur « sunnicité ». Le lancement du djihad en Afghanistan a permis de rassurer les Saoudiens qui ont peur de l’hégémonie chiite.
  • En juillet et août 1987, des émeutes fomentées par des pèlerins iraniens conduisent à une violente répression : 400 morts dont 300 Iraniens. Le danger n’est pas interne : la mise en cause de la légitimité de l’Arabie saoudite est externe.
  • En janvier 2016, l’Arabie saoudite et l’Iran rompent leurs relations comme ils l’avaient fait en 1991. L’Iran est le principal rival confessionnel et économique du royaume. L’Arabie saoudite craint un retour de la puissance iranienne sur la scène régionale dans le prolongement de l’accord signé sur le nucléaire et la puissance pétrolière iranienne.

L’Arabie saoudite et les États-Unis sont liés par des accords notamment le Pacte de Quincy. Le monopole du pétrole saoudien est consacré aux États-Unis en échange de la protection américaine. Cette alliance est renouvelée en 2005 mais sa nature et sa profondeur ont été paralysées par les attentats du 11 septembre. Cette relation entre les deux pays a conduit à la sollicitation de la manne saoudienne pour contrer les velléités communistes en Afghanistan et celles du nationalisme arabe au cours de la Guerre Froide.  

L’Arabie saoudite utilise l’arme pétrolière pour financer une branche du sunnisme : le wahhabisme. Cela met en lumière le lien entre la puissance financière et pétrolière. Une confusion est notamment entretenue par le royaume : la promotion du wahhabisme se trouve consubstantielle à l’identité du pays. Cette manne financière représente 65 milliards de dollars en 1980 et 185 milliards de dollars l’année suivante.

D’autres exemples de mobilisation des ressources financières sont visibles. Pendant la Guerre Froide, à la demande des États-Unis, l’Arabie saoudite fait plonger le cours du baril à moins de 10 dollars pour saigner à blanc l’économie russe qui fonctionnait déjà sur les hydrocarbures. De nos jours, le royaume concurrence la viabilité de l’indépendance énergétique des Américains qui tentent de développer le gaz de schiste.

Sébastien Wesser prend ensuite la parole. Il souhaite insister sur deux points : l’économie et les relations avec Washington.

En ce qui concerne l’économie, différents paramètres sont à prendre en compte. Tout d’abord, la démographie est un des enjeux de l’Arabie saoudite. Cette dernière est peuplée d’une majorité de jeunes – la moitié de la population a moins de 25 ans, deux tiers ont moins de 30 ans – et a crû de manière exponentielle ces vingt-cinq dernières années. Les Saoudiens ont amélioré leur qualité de vie et ont un PIB comparable à celui des pays occidentaux. Par ailleurs, le Printemps arabe a été le catalyseur des questions de l’emploi. L’augmentation des salaires des fonctionnaires a conduit à une augmentation du budget de l’État, sachant que 90% de la population travaille dans le secteur public. Par ailleurs, 90% des emplois privés sont occupés par des étrangers. Dans le secteur public, le travail est plus rémunérateur et plus protecteur que dans le secteur privé. La loi pour nationaliser les emplois alourdit également les dépenses budgétaires. La question des réformes est envisagée pour contrer l’insécurité juridique à laquelle font face les entreprises étrangères qui souhaitent travailler ou investir en Arabie saoudite.

L’Arabie saoudite est la première économie de la région mais des phénomènes nouveaux voient le jour. Le déficit se creuse depuis deux ans. Il ne représente que 5,8% du PIB en 2015, mais c’est une tendance lourde dans un pays où le budget de l’État est rigide du fait des nombreux salaires, retraites et subventions versés aux citoyens. En outre, les réserves en devises étrangères diminuent : elles passent de 750 milliards en 2014 à 630 milliards en 2015. L’Arabie Saoudite tente de définir un budget plus efficace en coopération avec le FMI. Toutefois, le royaume est fortement dépendant des revenus pétroliers et la consommation de son propre pétrole soulève la crainte d’une fin de l’exportation pétrolière d’ici vingt ans.

Pour les finances publiques, un double problème se pose. Le premier est celui du coût de la politique de défense qui représente un quart du budget saoudien. Le second réside dans la « diplomatie du chéquier ». Le royaume déverse des milliards de dollars aux pays partenaires comme l’Egypte, le Pakistan, les pays du Maghreb ou les puissances occidentales. Sébastien Wesser questionne la soutenabilité de cette philosophie.

La seconde partie de ses propos concerne la relation que l’Arabie saoudite entretient avec les Etats-Unis. Cette relation est ancienne et basée sur une alliance militaro-économique. Le pétrole bon marché doit pouvoir alimenter le monde contre la protection militaire états-unienne conséquente et définitive. Il s’agit d’une relation pragmatique avec un partage des intérêts communs et un travail bilatéral des élites de Washington et de Riyad.

Les attentats du 11 septembre représentent un choc et une rupture pour les Etats-Unis. Treize des dix-neuf terroristes étaient saoudiens. Les Américains qui n’avaient jamais pensé qu’un pays allié pouvait les attaquer sont désormais méfiants envers l’Arabie saoudite. Cette défiance est alimentée par un rapport présenté par la Commission du renseignement du Congrès concernant les intérêts étrangers sur le territoire américain. Ce rapport, toujours classifié, accréditerait un soutien de personnalités saoudiennes à la préparation des attentats sur place. Combien de temps ces pages peuvent-elles être classifiées, questionne Sébastien Wesser, avec la présence de Wikileaks ?

L’élection de Barack Obama marque un tournant dans les relations avec Riyad. En 2011 lors du Printemps arabe, les pays avaient deux lectures différentes de la situation : un abandon de Moubarak par les États-Unis vu comme une trahison, ce qui a causé la panique dans les chancellerie du Golfe persique, ou la volonté des États-Unis de favoriser les mouvements de démocratisation. Cette volonté s’oppose aux vues politiques de l’Arabie saoudite qui a participé à la répression lors de l’épisode du Bahreïn. En 2011 et 2012, aux États-Unis le sentiment que le royaume allait prendre la place de l’Égypte dominait, alors que l’Arabie saoudite ne considère plus les États-Unis comme un soutien fiable à 100%. Les États-Unis ont émis la volonté d’un rééquilibrage entre le sunnisme et le chiisme. L’attitude des États-Unis à l’égard de l’Iran lors des discussions sur le nucléaire en est l’exemple le plus marquant. Le Royaume a vu d’un mauvais œil le fait que l’Iran revienne sur la scène internationale et l’a perçu comme une volonté de remplacement par les États-Unis qui travaillent pourtant au maintien des relations diplomatiques.

Dans un premier temps, l’Arabie saoudite avait décidé de baisser le prix du pétrole pour que le pétrole iranien n’arrive pas sur le marché. Pour ce faire, Riyad a inondé le marché du pétrole. Cela a des conséquences majeures : cela met en danger l’industrie du gaz de schiste américain et laisse entrevoir des faillites dans ce secteur où des banques américaines sont engagées. Un risque de crise systémique est à envisager. Sébastien Wesser interroge le degré d’acceptation des Etats-Unis vis-à-vis de cette politique. De plus, la politique guerrière de Riyad commence à inquiéter : alimentation des conflits au Yémen ou en Syrie. Se pose la question d’une éventuelle suspension des ventes d’armes à Riyad.

L’Arabie saoudite se rend compte que sa relation avec les États-Unis se dégrade, c’est pourquoi elle se rapproche du Pakistan, allié historique. Elle essaye de financer ce partenaire contre un engagement en hommes et en moyens. Pour l’heure, même si des tensions sont constatées entre les deux pays, la sécurité repose sur le parapluie américain : le Royaume est dépendant des États-Unis.

La politique étrangère saoudienne impose une lecture confessionnelle des conflits au Moyen-Orient en finançant certains groupes s’il le faut. Ces groupes ont contribué à la déstabilisation de l’Irak et ont alimenté une guerre. Il en va de même en Syrie. En ce qui concerne la politique du chéquier, Riyad s’est souvent appuyé sur des contrats militaires. Entre 2004 et 2007, l’Arabie saoudite était, en termes d’accords de vente, le deuxième pays au monde dans les pays émergents avec 23,6 milliards de dollars. Entre 2008 et 2011, le Royaume est le premier pays pour l’achat de matériel militaire et les États-Unis représentent 90% des parts de ce marché.

Par ailleurs, Riyad ne croit pas que l’accord sur le nucléaire empêchera l’Iran d’avoir la bombe atomique et souhaite, dès lors, la posséder également. Des velléités de développement nucléaire ont été constatées en 2014. Une possible alliance avec le Pakistan dans ce secteur laisse craindre le pire pour la région et entrevoir une prolifération nucléaire.

Dans sa conclusion, Sébastien Wesser cite les éléments démontrant que la perte du leadership de l’Arabie Saoudite est actée : la politique économique risquée, une stratégie régionale dangereuse et une relation déclinante avec les États-Unis plus qu’inquiets. Sébastien Wesser émet quelques solutions. Il préconise une production pétrolière raisonnée, l’initiation de réformes économiques indispensables pour engranger des devises, de revenir sur la politique étrangère trop clivante, de consolider l’architecture de la politique de défense, de former la jeunesse saoudienne et de redéfinir une politique régionale.

Carole Cocault

ClasseInternationale

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