Pénuries alimentaires, crise sanitaire et rupture politique : le naufrage vénézuélien

La situation catastrophique du Venezuela inquiète l’Amérique latine et fragilise la position du président Nicolas Maduro. Accusé d’avoir mené le pays à sa ruine, le successeur d’Hugo Chavez (1999 -2013) n’est pourtant pas prêt à quitter son poste et a réussi à reporter le référendum sur sa révocation suscitant encore davantage de colère de la part de l’opposition (1).

La crise du pétrole s’est teintée au Venezuela d’un aspect particulièrement violent. La chute des prix de l’or noir, sur lequel une majeure partie de l’économie vénézuélienne s’appuyait, a entraîné une inflation record. Selon le FMI elle devrait atteindre 720 % cette année. La structure même de l’économie vénézuélienne, conjuguée à la corruption, a installé dans le pays un chaos profond et durable. Les membres de l’OPEP, réunis à Alger mercredi 28 septembre, sont parvenus à trouver un accord sur la baisse de la production afin de faire remonter les prix du pétrole. Cette décision renforce le rôle de l’OPEP dont l’efficacité réelle était contestée ces dernières années en raison de son incapacité à faire émerger des solutions à la baisse du cours du baril. Le ministre du Pétrole vénézuélien Eulogio Del Pino a souligné le rôle de Nicolas Maduro dans ces accords, qui constituent pour le président une chance de retrouver un soutien parmi la population. Il est cependant peu probable que cet accord suffise à tranquilliser les Vénézuéliens qui subissent un chaos économique inédit dans l’histoire récente de ce pays.

Hyperinflation galopante et pénurie alimentaire

L’inflation a vidé les caisses de l’Etat, l’empêchant d’importer les produits nécessaires à la vie des 31 millions de Vénézuéliens confrontés à une pénurie sans précédent. Le Venezuela n’est pas un pays producteur, il importe tous les produits nécessaires à la consommation : farine, riz, huile, viande, sucre, papier hygiénique mais aussi médicaments. Or, sans dollars pour acheter ces produits à l’étranger, impossible d’approvisionner les marchés. Dès lors, les magasins se vident et les entreprises s’arrêtent de fonctionner, à l’instar du brasseur Polar qui a dû cesser ses activités faute de devises suffisantes pour importer du malt. Le Venezuela est aujourd’hui en passe de retrouver un niveau de PIB par habitant inférieur à celui du début des années soixante (2). Alors que le marché noir s’amplifie et que les pillages de supermarché se multiplient, la misère s’installe.

Aujourd’hui, près de 80 % des produits alimentaires manquent tout comme 76 % des médicaments et 81 % du matériel médical (3). Impossible dans cette situation de continuer à vivre normalement, comme Helena Hernandez Vazcones qui confie à L’Obs – Le plus avoir fui son pays. Elle raconte qu’il faut désormais faire la queue durant 12h pour espérer obtenir un peu de riz, ou se confronter au marché noir où un kilo de fromage atteint le prix de 342€. Se réfugier au Chili est devenu la seule solution à une situation sans espoir, « les gens commençaient à contracter des prêts à leur banque et à augmenter leur limite de découvert juste pour pouvoir manger » (3). D’autres forcent les cordons de police pour passer la frontière colombienne et s’approvisionner en vivres.

La crise sanitaire s’accentue

La situation sanitaire est aussi particulièrement inquiétante, le manque de nourriture et de médicaments provoque une augmentation de la malnutrition chez les enfants. Selon William Barrientos, vice président de l’Assemblée du Comité pour la Santé, environ 20 % des enfants au Venezuela sont touchés par la malnutrition. Il estime que 75 % de la population ne mange que deux fois par jour ou moins (4). L’insuffisance de médicaments et de matériel médical pose problème aux malades chroniques qui nécessitent des soins quotidiens comme les personnes diabétiques ou souffrant de maladies graves. Selon la Fondation anticancéreuse, la mortalité liée au cancer a progressé de 5 % depuis 2012. Les maladies tropicales telles que le chikungunya ne se soignent plus qu’avec des tisanes de citronnelle à cause de la pénurie de paracétamol. Les hôpitaux manquent de tout et sont incapables de soigner correctement leurs patients. L’absence de berceaux et de lits d’hôpitaux oblige ainsi les nouveaux nés à dormir dans des cartons (5). Malgré cette crise sanitaire d’ampleur inégalée, le président Nicolas Maduro a refusé que le pays s’ouvre à une aide humanitaire internationale, accusant le secteur privé de mener une « guerre économique » afin de déstabiliser pouvoir en place (6).

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Des nouveaux-nés dans des cartons, dans un hopital vénézuélien © Manuel Ferreira https://twitter.com/manuelferreiraG/status/778609396121235457

Jeu politique bloqué

La crise économique n’a fait que davantage révélé les fragilités du régime chaviste et renforcé la crise politique qui mettait déjà à mal le président Nicolas Maduro. Désormais en minorité, le camp des chavistes s’accroche néanmoins au pouvoir. L’opposition, réunie dans la coalition de la Table pour l’unité démocratique (MUD, centre droit) et majoritaire au Parlement, avait voté un référendum réclamant son départ prochain. Mais selon le Conseil national électoral (CNE) le vote « pourrait avoir lieu au milieu du premier trimestre 2017 ». Or, ce calendrier tardif est un revers pour les anti-chavistes. Car pour que des élections anticipées aient lieu, le référendum devait se tenir d’ici au 10 janvier 2017, avant la quatrième année du mandat de Nicolas Maduro, et être couronné de succès. L’opposition s’est donc remobilisée pour maintenir la pression sur le pouvoir et accuse la CNE de retarder le processus pour protéger le président. En effet, si la révocation de Nicolas Maduro avait lieu plus tard dans l’année, elle n’entraînerait que son remplacement par le vice-président, poste actuellement occupé par Aristobulo Isturiz, issu du même parti et ce jusqu’à la fin de son mandat en 2019. Le renversement du pouvoir chaviste tant espéré par l’opposition semble ainsi moins plausible.

De plus, rien ne permet de dire que cette opposition est soutenue par la population. Même si le bilan du président Maduro est très critiqué, le MUD ne présente pas de réel projet alternatif crédible et fédérateur. L’opposition paraît unie dans son rejet du chavisme mais regroupe en réalité un ensemble très hétéroclite composé d’une trentaine de partis politiques (7). Les conditions réunies pour une sortie de crise, qui nécessiterait une restructuration de l’économie, une amélioration pérenne des conditions de vie et un programme solide pour le développement du pays, sont donc loin d’être acquises.

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Venezuela : le processus de référendum révocatoire ©Nicolas Ramallo Gustavo Izus, AFP

http://www.lepoint.fr/monde/venezuela-l-opposition-veut-y-croire-malgre-un-referendum-tardif-23-09-2016-2070671_24.php#

Manifestation historique

Avec la crise économique et la misère qu’elle entraîne, la population vénézuélienne manifeste sa colère dans les rues de Caracas. Les médias parlent de « manifestation historique » et de rues « noires de monde » lors du mouvement massif du 1er septembre (8). Près d’un million de personnes dans la rue selon le MUD appellent à la destitution du président. « Si le gouvernement étouffe le référendum, il y aura une explosion sociale », a déclaré à l’AFP Henrique Capriles, l’un des leaders de l’opposition « On ne la souhaite pas, mais on ne peut demander à ceux qui ont faim d’être rationnels » (9). Le MUD a appelé à une nouvelle manifestation le 12 octobre afin d’exiger que le référendum demandant la révocation du président socialiste Nicolas Maduro soit organisé avant la fin de l’année, unique possibilité de déclencher des élections anticipées. Pour le journal vénézuélien El Nacional, cette mobilisation a montré « clairement, non seulement à tout le Venezuela, mais aussi au monde entier, que le rejet populaire à l’égard du gouvernement ne fait que grandir jour après jour » et que si les autorités s’entêtent à ignorer ce mouvement  « elles ne feront que continuer à enchaîner les erreurs, les maladresses et les souffrances infligées à une nation qui n’en peut plus qu’une bande de médiocres et d’improvisateurs la contraigne à la faim, aux maladies, et à voir s’effondrer les perspectives d’avenir » (10). A n’en pas douter, le Venezuela est loin d’être sorti de cette triple crise qui condamne la population à « essayer de survivre par tous les moyens possibles, en dehors de la loi » (3).

Garance Muñoz

(1) http://abonnes.lemonde.fr/ameriques/video/2016/09/16/penuries-alimentaires-manifestations-repression-pourquoi-le-venezuela-s-enfonce-dans-la-crise_4999068_3222.html?xtmc=venezuela&xtcr=5

(2) https://blogs.mediapart.fr/yves-besancon/blog/021016/le-venezuela-au-bord-du-precipice

(3) http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1534590-files-d-attentes-penurie-de-medicaments-et-cadavres-en-pleine-rue-j-ai-fui-le-venezuela.html

(4) http://www.miamiherald.com/news/nation-world/world/americas/venezuela/article93889342.html

(5) http://www.liberation.fr/planete/2016/09/21/venezuela-dans-les-hopitaux-des-cartons-en-guise-de-berceaux_1505567

(6) http://www.liberation.fr/planete/2016/05/31/au-venezuela-la-sante-en-etat-d-urgence_1456444

(7) https://blogs.mediapart.fr/yves-besancon/blog/021016/le-venezuela-au-bord-du-precipice

(8) http://www.francetvinfo.fr/monde/venezuela/video-au-venezuela-manifestation-monstre-contre-le-president-maduro_1805421.html

(9) http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20160830.AFP6077/venezuela-l-opposant-capriles-met-en-garde-contre-explosion-sociale.html

(10) http://www.courrierinternational.com/une/venezuela-une-manifestation-massive-sans-peur-et-dans-la-paix

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