La puissance du narcotrafic en Colombie face à l’Etat entre 1980 et 1995

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Source : nwnoticias.com

Au gré des années, Pablo Escobar est devenu une figure mythique. Une littérature conséquente ainsi que de nombreux films se sont intéressés à l’histoire de ce baron de la drogue à la tête d’un empire colossal. L’exemple le plus frappant est le récent succès rencontré par la série Narcos, produite par Netflix et dont le titre renvoie aux narcotrafiquants, ou trafiquants de drogue, très présents dans la culture latino-américaine.


Ceux-ci s’organisent fréquemment en cartels de la drogue, qui constituent la version criminelle d’une association d’oligarques en vue de maîtriser l’ensemble d’un marché. En Colombie, durant l’époque Escobar, deux puissants cartels se partageaient l’ensemble du trafic de cocaïne à destination des pays occidentaux : les cartels de Medellin et de Cali. Concomitant à l’explosion du trafic de cocaïne au début des années 1980, l’âge d’or de ces cartels s’étend jusqu’à leur déclin total en 1995.

  • Les cartels : des économies criminelles structurées

La puissance de ces cartels s’explique en partie par leur organisation. Ils sont nés par l’association des pionniers de la production et du trafic de la cocaïne en Colombie afin d’être les plus efficaces sur le marché. Ainsi formés, ils contrôlent toutes les étapes du trafic, de la transformation de la coca importée du Pérou et de Bolivie jusqu’à la vente, en grande majorité aux États-Unis. Le cartel de Medellín est créé en 1976 par Pablo Escobar, Gonzalo Rodríguez Gacha, les frères Ochoa et Carlos Lehder. La spécificité du cartel est l’emploi des sicarios, tueurs à gages originaires de quartiers populaires, afin de protéger leurs activités et d’effectuer certaines missions. Ces tueurs peuvent constituer des sortes de milices. Le cartel de Cali est créé en 1977 par les frères Rodríguez Orejuela et José Santacruz Londoño, rejoints dans les années 1980 par Hélmer “Pacho” Herrera. Il est plus discret puisqu’il camoufle le trafic de cocaïne par des activités de commerce légales. Il dirige par exemple la chaîne de pharmacies Drogas la Rebaja qui compte 400 magasins répartis dans 28 villes colombiennes. Cette organisation permet aux cartels d’avoir une certain mainmise sur le territoire colombien, notamment dans la partie Sud du pays, où se trouve la forêt amazonienne. Les cartels y installent aisément des laboratoires tant le contrôle de cette partie du territoire échappe à l’Etat. Les narcotrafiquants investissent également dans l’achat de terres, ils possèderaient ainsi en 1988 un million d’hectares (1). Cette maîtrise du territoire permet aux cartels d’accroître leur influence sur certaines régions. Gonzalo Rodriguez Gacha, un associé du cartel de Medellín qui a bâti sa notoriété sur la violence, finance ainsi des forces armées dans le Moyen Magdalena, la zone d’Uraba ou encore le département de Cordoba, ce qui lui permet de s’assurer que le trafic de drogue ne soit pas perturbé.

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Medellin. Source : Flickr

La puissance économique des cartels est très importante pour une organisation criminelle bien qu’il soit difficile de la quantifier précisément du fait de sa nature économique souterraine. Les revenus de la drogue en Colombie, également appelés “narcodollar”, représenteraient ainsi entre 2 et 6% du PIB du pays(2) entre 1980 et 1989. La fortune de Pablo Escobar peut également nous donner une idée du poids économique des cartels puisque de 1987 à sa mort en 1993, il figure au classement Forbes des cent milliardaires les plus riches du monde avec une fortune estimée à 3 milliards de dollars en 1988. La richesse du narcotrafic est telle qu’elle a même été bénéfique sur certains points pour l’État. En effet, les ressources économiques apportées par le narcotrafic ont permis de réduire l’impact de la crise de la dette tout en dynamisant certains secteurs, comme celui de la construction à Medellín. Toutefois, ces avantages sont très limités, notamment par le fait que les narcotrafiquants ne paient pas de taxes. Cette richesse s’explique par le monopole qu’ont les cartels colombiens sur la vente de cocaïne. Dans les années 1980, au moins 80% de la cocaïne vendue dans le monde provenait du cartel de Medellín.

  • La déstabilisation d’un État en crise de légitimité

Depuis les années 1970, l’État colombien apparaît faible et enfoncé dans une crise permanente. Affectée par des grandes disparités sociales, la société est politiquement démotivée et ne croit plus en l’État. De plus, le début des années 1980 marquait l’écoulement d’une seconde décennie d’installation de guérillas en Colombie. Elles alimentent le cycle de la violence et affaiblissent l’État malgré une prise de  conscience de la situation par ce dernier, comme le montre la volonté de parvenir à un cessez-le-feu durant l’ère du président Belisario Betancur.

Face à la montée du narcotrafic et de la violence qu’il engendre, cette légitimité s’est encore davantage amenuisée. À Medellin, on recense jusqu’à 22% des homicides totaux du pays en 1990. En plus de cette violence quotidienne, l’Etat subit des attaques symboliques qui écornent  gravement sa légitimité. Ainsi, pour s’être opposés aux trafiquants de drogue, le ministre de la justice Rodrigo Lara Bonilla et le candidat à l’élection présidentielle Luis Carlos Galan sont assassinés respectivement en 1984 et 1989.

Enfin, dans ses rares tentatives de négociations avec les cartels, l’État apparaît faible à l’image de son accord avec Pablo Escobar en 1991. Alors en quasi guerre civile, l’Etat présente l’incarcération du parrain comme une victoire alors que celle-ci se déroule dans les termes demandés par Escobar, au sein d’une prison où jacuzzi et terrain de football côtoient sa garde personnelle. Pensée par le baron lui-même, “La Catedral” incarne l’impuissance de l’Etat face au trafic de drogue. Devant cette incapacité de l’Etat à régler le problème, l’opinion publique fait preuve d’un fatalisme qui se traduit par l’expression récurrente “nadie puede con la cocaina” (“personne ne peut rien contre la cocaïne”). Ainsi, un sondage commandé par la ville de Medellin en 1991 révèle que 70% des habitants ne font pas confiance à l’armée, 84% à la police et 90% aux partis politiques.

Face à cette faiblesse de l’Etat, les cartels infiltrent la société en profondeur, notamment au travers de la politique. Parmi les méthodes utilisées, on notera le financement des campagnes politiques de candidats libéraux ou conservateurs, l’intimidation de leurs adversaires au moyen de kidnappings et de meurtres ou encore le dévoilement public du financement des campagnes de ces mêmes opposants dans le but de jeter l’opprobre sur eux.

Pablo Escobar, venant lui-même d’un milieu très populaire, se considère comme un “Robin des Bois moderne” aux aspirations politiques. Grâce aux narcodollars, il finance l’opération “Medellin sans taudis” qui aboutit à la construction de 500 maisons dans un quartier défavorisé de la ville et délaissé par les autorités. Autour de ce succès qui l’érige au rang de héros parmi les classes populaires, il construit une campagne dans le but de se faire élire comme délégué suppléant de l’Antioquia, région de Medellin, en 1982.  S’il a atteint cet objectif, il est cependant poussé à la démission un an plus tard à cause des soupçons planant autour de la véritable nature de ses affaires.

Malgré cet échec, il installe un contrôle sur la société via la stratégie du “plata o plomo”, littéralement l’argent ou le plomb. Fondée sur l’intimidation, elle est appliquée avec différents interlocuteurs par le cartel de Medellin. Ainsi, on assiste à un quasi blocage de la justice colombienne de 1982 à 1984 qui, intimidée, n’ose même plus traiter des affaires ordinaires. Pour se protéger, la Cour Suprême de la Justice du pays va jusqu’à saborder l’action gouvernementale en invalidant à deux reprises, en 1986 et 1987, le traité d’extradition vers les Etats-Unis qui était l’arme ultime de l’État dans sa lutte contre les narcotrafiquants.

Par ailleurs, la gauche colombienne, fortement opposée au narcotrafic, et les journalistes sont systématiquement persécutés, à l’image du seul élu de gauche au conseil municipal de Medellin, Gonzalo Alvarez Henao, qui survit à 7 attentats. La profondeur de l’infiltration des cartels est parfois édifiante, comme le montre l’exemple d’Envigado, fief d’Escobar près de Medellin, dont l’ex-maire et une conseillère municipale ont été fortement suspectés d’être liés à l’organisation. Pis, la police de la ville a au moins assassiné 800 personnes au nom du cartel. Enfin, l’Eglise, très influente en Colombie du fait de la grande proportion de catholiques au sein de la population, n’a jamais dénoncé le cartel publiquement et accepte même ses généreuses donations.

  • Les limites de l’illégalité face à la puissance étatique

Pendant longtemps, les actions populistes et la persécution de la presse menées par le cartel de Medellin lui permettent de préserver la population de ses réels agissements. Mais le phénomène des sicarios prenant de l’ampleur, il finit par échapper au contrôle du cartel et la violence qui touche les zones sous son contrôle prend des proportions inquiétantes. 1988 va marquer un tournant dans l’histoire des cartels puisque Medellin et Cali se déclarent la guerre pour le contrôle total du trafic alors qu’ils étaient jusque-là en situation de duopole.

Le cartel de Medellin déclare également une guerre ouverte à l’État durant les années 1989 et 1990 qui s’achèvera avec l’emprisonnement d’Escobar. Les méthodes du cartel se font de plus en plus brutales et l’opinion publique finit par haïr les cartels, les isolant encore davantage. On compte ainsi près de 315 attentats à la bombe durant les six premiers mois de 1990 ainsi que 600 victimes de voitures piégées durant les deux années de guerre. Des évènements tels que l’attentat du Vol 203 Avianca qui tue 110 personnes en plein vol ou les meurtres massifs de policiers en pleine rue finissent de retourner l’opinion publique à propos des narcotrafiquants. Le cartel de Medellin est d’autant plus affaibli par ce statut d’indésirable que ces deux années de guerre ouverte ont profondément altéré sa puissance économique.

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Cesar Gaviria, Président de la Colombie de 1990 à 1994. Source : El Colombiano

Face à l’affaiblissement des narcotrafiquants, l’État s’est affirmé pour reprendre en main la situation et lutter contre le narcotrafic et la corruption. Il se modernise ainsi,  durant la présidence de Cesar Gaviria, à travers un renforcement et une professionnalisation de la police et de la justice. Dans les années 1990, les forces de police sont ainsi régulièrement “purgées”(3) pour éviter la corruption. En 1991, la nouvelle Constitution “prévoit la création d’un poste de procureur général de la nation, à la tête du ministère public, chargé notamment de lutter contre la corruption des fonctionnaires et des élus”(4). A ce poste, Alfonso Valdivieso parvient à faire emprisonner deux ministres, à en placer trois en liberté surveillée, à faire arrêter huit députés tandis que cent-soixante-dix font l’objet d’une enquête judiciaire. L’État tente également de reprendre un contrôle du territoire, avec par exemple l’envoi de forces armées dans certaines zones du Sud du pays déclarées “zones spéciales d’ordre public”.

L’État colombien reçoit dans cette lutte l’aide des États-Unis, très engagés dans la lutte contre le narcotrafic dans le but de protéger leur pays, qui en est le principal consommateur. La Drug Enforcement Administration (DEA), service de la police fédérale des États-Unis est créée en 1973 pour lutter contre le narcotrafic. Le Bureau international des stupéfiants et de l’application de la loi, créé en 1978, lutte également contre la corruption, en participant ainsi au renforcement de la police et de la justice(5). Les États-Unis s’appuient également sur l’activité de certains groupes paramilitaires, comme le groupe “Los Pepes” (“Persécutés par Pablo Escobar”), ennemis de Pablo Escobar que la CIA a financé au début des années 1990(6).

Avec la chute de la tête pensante du cartel de Cali, Gilberto Rodríguez Orejuela, en 1995, c’est la fin des cartels géants capables de déstabiliser l’Etat colombien. En effet si le trafic était à l’époque entre les mains de trois ou quatre grands cartels, la Colombie compte aujourd’hui de 40 à 80 organisations de taille moyenne. Pour retrouver une forme du crime organisé capable de rivaliser avec la puissance étatique de nos jours, nul besoin de quitter le continent puisque les cartels mexicains en sont l’exemple le plus contemporain.

Corentin MANÇOIS
Louise RIGAL

(1) PÉCAUT, Daniel, “Trafic de drogue et violence en Colombie”, Cultures et conflits, n°3, automne 1991, pp. 141-156

(2) Selon les chiffres de la Banque mondiale, le PIB colombien s’établissait à 33.4 milliards de dollars américains en 1980 et 39.54 milliards en 1989.

(3) DABÈNE, Olivier, “Les narcodémocraties andines”, Les Etudes du CERI, n°20, septembre 1996

(4) id.

(5) GALLICE, Benoît, LEGOUTEIL, Christophe, Approche géographique et stratégique du narcotrafic en Amérique du Sud et de ses acteurs comme facteur de violence dans le continent, site irenees.net, 2008

(6) “Columbian Paramilitaries and the United States : “Unraveling the Pepes tangled web”, Colombian Government Both Recipient and Target of U.S. Intelligence, National Security Archive Electronic Briefing Book, n° 243, par Michael EVANS, février 2008

Bibliographie :

– DABÈNE, Olivier, “Les narcodémocraties andines”, Les Etudes du CERI, n°20, septembre 1996

– ROCHA GARCIA, Ricardo, “Les répercussions du trafic de drogue en Colombie”, Tiers-Monde, vol. 43, n° 172, 2002, pp. 915-937

– PÉCAUT, Daniel, “Trafic de drogue et violence en Colombie”, Cultures et conflits, n°3, automne 1991, pp. 141-156

– GOUËSET, Vincent, “L”impact du “narcotrafic” à Medellín”, Cahier des Amériques latines, Université Paris 3, Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latines, 1992, pp. 27-52

– LABROUSSE, Laurent, FIGUEIRA, Daurius, CRUSE, Romain, “Évolutions récentes de la géopolitique de la cocaïne”, L’Espace Politique, n°4, 2008

– VARGAS MEZA, Ricardo, “Narcotrafic, conflit armé et sécurité : une perspective à partir du cas colombien”, L’Ordinaire des Amériques, n°216, 2014

– ARANGO, Horacio, MUNERA, Luis Francisco, DE ROUX, Francisco, “Colombie état de guerre, laboratoires de paix”, Etudes, n°399, novembre 2003, pp. 441-452

– PORET, Sylvaine, “L’impact des politiques répressives sur l’offre de drogues illicites. Une revue de la littérature théorique”, Revue économique, vol. 57, mai 2006, pp. 1065-1091

– CONESA, Pierre, “Les relations internationales illicites”, Revue internationale et stratégique, n°43, mars 2001, pp. 18-25

– DELPIROU, Alain, MACKENZIE, Eduardo, Les cartels criminels. Cocaïne et héroïne : une industrie lourde en Amérique latine, Paris, Presses Universitaires de France, “Criminalité internationale”, 2000, 238 p.

– GALLICE, Benoît, LEGOUTEIL, Christophe, “Approche géographique et stratégique du narcotrafic en Amérique du Sud et de ses acteurs comme facteur de violence dans le continent”, site irenees.net, 2008

– ATEHORTUA CRUZ, Adolfo León, “Les organisations du trafic de drogue en Colombie”, Cultures et conflits, mars 2006

– TOURYALAI, Halah, “Watching Netflix’s Narcos ? Here’s Pablo Escobar In Forbes’s First-Ever Billionaire Issue In 1987”, Forbes, 15 septembre 2015

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