L’influence de l’Iran en Irak depuis l’opération « Iraqi Freedom »

« La géographie et la culture de l’Irak et de l’Iran sont inséparables. Bagdad est notre capitale, le centre de notre culture et de notre identité, aujourd’hui comme par le passé. ». Cette phrase, prononcée lors d’un discours en mars 2015 par Ali Younesi, ancien Ministre du renseignement iranien et actuellement conseiller spécial du Président pour les minorités ethniques, montre que l’Irak occupe une place centrale dans la politique étrangère de l’Iran.

Comme le souligne Bernard Hourcade dans son ouvrage Géopolitique de l’Iran, l’Irak « ressemble à l’Iran par bien des points : riche en pétrole, multiethnique, à majorité chiite, héritier d’une civilisation antique et islamique [] ».Pourtant, les deux pays se sont longtemps entre-déchirés notamment lors de la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988.

 

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Unités de mobilisation populaire (Hashd al Shaabi)

L’opération Iraqi Freedom, menée en 2003 par une coalition d’Etats dirigée par les Etats-Unis afin de renverser le régime de Saddam Hussein, a marqué un tournant dans les relations entre les deux pays. L’Iran a d’abord craint que les Etats-Unis décident d’intervenir ensuite sur son territoire puis, bien qu’opposé à toute intervention étrangère par principe, il a vu dans le renversement du régime irakien l’occasion de déployer son influence en Irak.

Sous quelles formes ces influences se sont-elles matérialisées en Irak ? A quel point le régime de Bagdad est-t-il influencé par Téhéran ?

  •      Une influence politique non négligeable

Comme l’explique Mohammad Reza-Djalili, professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève, « le levier le plus puissant dont dispose l’Iran pour interférer dans les affaires irakiennes est le chiisme. Environ 60% de la population d’Irak étant chiite, il est évident que Téhéran est pour ainsi dire naturellement enclin à rentabiliser cet atout en utilisant tous les liens qu’il entretient traditionnellement avec les chiites irakiens et qu’il a singulièrement développés, sur tous les plans, depuis plus de deux décennies. »

Les liens de l’Iran avec les partis politiques chiites irakiens sont plus anciens que l’opération Iraqi Freedom. Cependant, le renversement du régime de Saddam Hussein a permis aux alliés politiques irakiens de l’Iran d’accéder au pouvoir. Il y a deux principaux partis politiques chiites en Irak : le Conseil Suprême Islamique Irakien (CSII) et le parti Al-Dawa islamique (PDI). Le premier entretient des liens solides avec l’Iran depuis les années 1980. C’est le principal parti politique représenté à l’Assemblée nationale constituée après l’intervention de 2003, et il est membre de l’Alliance Irakienne Unifiée (AIU), groupe parlementaire ayant remporté la majorité des voix à la suite des élections législatives de 2005. Le parti Al-Dawa islamique participe lui aussi au régime de transition en 2003 et à l’AIU. Nouri Al-Maliki, Premier ministre irakien de 2006 à 2014 réputé proche de l’Iran, dont il partage les conceptions idéologiques, est issu de ce parti.

L’Iran a par ailleurs fortement influencé les élections législatives de 2010. Bien que la « Liste nationale irakienne » d’Iyad Allaoui soit arrivée en tête des suffrages, l’Iran a fait obstacle à la nomination de ce dernier comme Premier ministre en enjoignant à l’« Alliance de l’Etat de droit » de Nouri Al-Maliki – lequel fut soutenu ensuite par Téhéran – et à l’« Alliance nationale irakienne » d’Ibrahim Al-Jafari de fusionner. 

Par la suite, Haïder Al-Abadi, Premier ministre irakien depuis 2014, prend ses distances vis-à-vis de l’Iran.

Selon François Nicoullaud, ambassadeur de France à Téhéran de 2001 à 2005, Haïder Al-Abadi, Premier ministre irakien depuis 2014, « ne veut pas apparaître comme une marionnette de l’Iran et se pose en défenseur de l’indépendance de l’Irak. » Sa nomination peut être vue comme un recul de l’influence de l’Iran, ou comme un calcul politique de ce dernier consistant à calmer les ardeurs interconfessionnelles pour lutter contre Daech. Haïder Al-Abadi mène en effet une politique plutôt tolérante. Il a ainsi satisfait l’une des revendications de la population irakienne qui a manifesté à l’été 2015 pour réclamer la fin du système politique mis en place par les Etats-Unis, fondé sur des quotas en fonction des confessions. A cette occasion, la population irakienne a également dénoncé l’influence de l’Iran sur les affaires intérieures de l’Irak en scandant « L’Iran dehors ! Bagdad reste libre ! »

Il faut également souligner le rôle de l’ayatollah Ali Al-Sistani, figure majeure du chiisme en Irak, lequel rejette le velayat-e faqih[1] iranien (gouvernement du Guide), c’est-à-dire la primauté des religieux sur le pouvoir politique. De ce point de vue, l’Irak pourrait représenter un rival de l’Iran en tant que leader du monde chiite.

Comme le résume Bernard Hourcade dans son ouvrage précité, « l’Iran est un Etat ami de la république d’Irak gouvernée par la majorité chiite, mais sa forte influence est loin d’être une tutelle.»

  •      « Au-delà de la diplomatie » (Reidar Visser)

L’influence militaire iranienne se matérialise en Irak sous deux formes : d’une part, à travers la force spéciale al Qods (qui signifie « Jérusalem » en persan) dirigée par le très charismatique et expérimenté général Qassem Soleimani, et d’autre part par l’intermédiaire des milices chiites irakiennes.

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Emblème de la Force Al Qods

La force al Qods, créée en 1980 durant la guerre Iran-Irak (1980-1988) est une branche assez particulière de la force armée des Gardiens de la Révolution (Pasdaran). Présentée comme l’élite des Pasdaran, elle dispose aussi bien d’unités spéciales de combat que de moyens de renseignement classiques, diplomatiques, etc… Bien qu’il n’y ait pas de sources concordantes à ce sujet, Bernard Hourcade estime, dans son ouvrage Géopolitique de l’Iran (2016), que cette unité spéciale, directement rattachée à l’ayatollah (Guide Suprême) Ali Khamenei, disposerait de 3000 à 5000 hommes. Forte de ses nombreuses opérations extérieures (Bosnie, soutien logistique aux kurdes irakiens sous Saddam Hussein, Liban, Baloutchistan), on peut aisément comprendre pourquoi al Qods a soutenu dans un premier temps les milices chiites irakiennes à partir de 2003 avant d’intervenir directement sur le sol irakien à partir de 2012 face aux premières batailles remportées par Daech.

Actuellement, la force al Qods est présente au sud-ouest de Mossoul (province de Ninive) et a pour objectif la reprise de la ville de Tall Afar en soutien aux autres milices chiites irakiennes, notamment les « Unités de mobilisation populaire » (Hashd al Shaabi). Cette ville, localisée à 60 km à l’ouest de Mossoul, est stratégique car son contrôle permettrait de couper l’un des principaux axes de ravitaillement venant de Syrie, scindant de fait en deux le territoire contrôlé par Daech.

Le général Qassem Soleimani s’est du reste rendu à Bagdad fin octobre 2016, afin de superviser les combats et de discuter du rôle de la force Al Qods dans la reprise la ville. La présence militaire iranienne est ici vitale pour le régime car le contrôle de la ville et des environs permettrait à la République islamique de sécuriser un corridor logistique entre la Syrie et l’Irak.[2]

Par ailleurs, les Pasdaran intègrent à leurs forces des troupes étrangères (afghanes, pakistanaises chiites), Téhéran se posant de fait en protecteur des chiites – lesquels sont menacés par Daech. Ces troupes sont principalement envoyées en première ligne sur le front, que ce soit en Irak ou en Syrie. Les avis divergent en revanche quant aux procédés de recrutement de ces hommes. D’aucuns avancent que les Afghans chiites qui fuient déjà un conflit acceptent de s’enrôler parmi les Pasdaran par simple idéologie (et aussi bien entendu en échange d’un salaire). Didier Chaudet, spécialiste de la géopolitique eurasiatique, estime qu’un tiers des migrants afghans enrôlés dans les Pasdaran sont présents en Iran depuis plus de la moitié de leur vie et se sentent en conséquence iranien.

Enfin, d’aucuns estiment que ces migrants subissent des pressions pour rejoindre les rangs des gardiens de la révolution, lesquels soutiennent au premier plan les milices chiites irakiennes.

En dépit du financement de nombreuses milices chiites dont les Brigades Badr (brigades directement basées sur la doctrine islamique iranienne, le velayat-e faqih) ainsi que celle du jeune ayatollah irakien Moqtada Al Sadr, l’activité iranienne se retrouve confrontée au nationalisme (chiite) irakien.

En ce sens, bien que l’armée du Mahdi de Moqtada Al Sadr ait été financée et soutenue au début de son activité en 2003 par Téhéran, son jeune leader a souhaité, sûrement pour des raisons politiques, s’éloigner du giron iranien en critiquant avec véhémence l’ingérence iranienne. Les manifestations chiites à Kerbala non imputées à Moqtada Al Sadr, ayant pour slogan – déjà précédemment évoqué – « l’Iran dehors, Bagdad reste libre ! » vont également dans ce sens. Les Irakiens critiquent cette « milicisation » de l’Etat.

Enfin, d’aucuns avancent que l’Iran n’a pas les moyens de soutenir deux voire trois fronts – si l’on tient compte du financement et de l’appui logistique iranien auprès des milices Houthis. Présent en Syrie en soutien au régime de Bachar Al Assad, l’Iran peut-il également financer un effort de guerre à moyen et long termes en Irak ?

  •      L’Irak, partenaire économique de premier plan de l’Iran ?

Depuis 2003, l’Iran est un des principaux partenaires commerciaux de l’Irak. Quelques chiffres permettent d’en rendre compte : les échanges commerciaux entre les deux pays se sont élevés en 2015 à 14 milliards de dollars (par comparaison, ils s’élevaient en 2010 à 8 milliards de dollars). En mars 2015, les produits importés d’Iran ont représenté 40,94% du marché national irakien. Par ailleurs, l’Iran couvrirait entre 5 et 10% des besoins en électricité de la population irakienne, ce qui rendrait l’Irak en partie dépendant de l’Iran.

Il faut préciser que, dans ce partenariat économique étroit, l’Iran est en position de force. En effet, l’Etat iranien favorise les exportations à destination de l’Irak en accordant des aides aux entreprises et taxe lourdement les produits importés d’Irak, de sorte que la balance commerciale soit largement à son avantage. Il bénéficie aussi des difficultés rencontrées par le secteur agricole irakien depuis 2003 qui obligent l’Irak à importer des produits alimentaires. Enfin, la supériorité de l’Iran s’explique par le fait que ses exportations sont plus diversifiées que celles de l’Irak, ce dernier exportant, depuis 2003, principalement du pétrole.

L’influence économique de l’Iran se manifeste également par les investissements massifs de celui-ci en Irak (par exemple, construction d’hôpitaux à Kerbala et Nadjaf). Environ 70% des exportations iraniennes de services techniques et d’ingénierie sont destinés à l’Irak pour la construction d’infrastructures. Téhéran désire ainsi, par le biais des deux villes saintes chiites irakiennes, qui accueillent chaque année un grand nombre de pèlerins iraniens -1,2 millions en 2010 –, renforcer les liens économiques entre les deux pays.

L’Irak est depuis 2003 et l’intervention de la coalition, le premier partenaire commercial de l’Iran. Les intérêts divergent cependant et, bien que Téhéran soit largement implantée chez son voisin, une concurrence importante se fait ressentir.

Par exemple, dans la région de Bassora sur la question du pétrole, l’Iran se trouve être en nette concurrence avec l’Etat irakien. Un ressentiment économique émerge aussi des populations chiites de Bassora qui ne bénéficient pas des retombées économiques du pétrole, accusant coup sur coup Bagdad ou Téhéran.

Enfin, la concurrence est accrue avec la présence d’acteurs régionaux (Turquie, Arabie saoudite qui finance les milices sunnites, Emirats arabes unis), mais aussi d’acteurs internationaux. Les Etats-Unis, présents depuis 2003 et malgré le « retrait » de 2011, restent un acteur majeur. Ils ont en effet mis en place une politique dite de « containment » pour contrer les velléités régionales.

La chute du régime sunnite bassiste offre ainsi divers leviers d’influences supplémentaires à l’Iran en Irak. Téhéran a pu replacer ses pions, renforcer une présence certes déjà existante, mais jusqu’à présent marginale. Toutefois, son influence n’est pas sans borne et il n’est pas dans son intérêt de favoriser sur place l’expansion d’un régime exclusivement chiite. Cela risquerait par ricochet de faire perdre de son autorité au régime.

Olivier Roy, dans Le Figaro, décrivait de manière assez nette cette situation : « En fait, l’intérêt de l’Iran est d’avoir un Irak où les chiites jouent un rôle majeur, mais qui reste un Etat unifié et ne dispose pas de forces militaires menaçantes. L’Iran a donc tout intérêt à ce que la démocratie s’installe en Irak, sauf si cela donne trop d’idées à la population iranienne… »

Héloïse Abdalan
Guilhem Ducournau

 

[1] Expression signifiant « Conservateurs de la jurisprudence » en droit musulman.

[2] Saleh Hamid, Why is Iran’s Qassem Suleimani requesting to fight in Iraq’s Tal Afar, AlArabiya.net – 27 octobre 2016

Bibliographie :

  • Ouvrages et revues

– « Iran, le retour », Questions internationales, n°77, janvier-février 2016

-HOURCADE Bernard, Géopolitique de l’Iran – Les défis d’une renaissance, 2016

-NIVAT Anne, Lendemains de guerre en Afghanistan et en Irak, 2004

VISSER Reidar, « L’Iran, l’Assemblée suprême pour la révolution islamique en Irak et la lutte pour le contrôle de Bassora », in Les Cahiers de l’Orient, n°87,  Septembre 2007.

-FOISSEY Xavier, « Bilan de la politique chiite de l’Iran dans le monde arabe depuis la chute de l’Irak baasiste – L’Iran souhaite-t-il un ou plusieurs autres États chiites dans le monde arabe ? », mémoire de géopolitique dans le cadre du séminaire Géopolitique du grand Moyen-Orient (Collège interarmées de défense), avril 2005

  • Sites Internet

– ALABBASI Mamoon, « L’Iran continue de se vanter de son influence régionale », Middle East Eye, 10 mars 2015  [http://www.middleeasteye.net/fr/reportages/liran-continue-de-se-vanter-de-son-influence-r-gionale-568166085]

-ABEDIN Mahan, « Quel rôle joue l’Iran en Irak ? », Middle East Eye, 9 janvier 2015 [http://www.middleeasteye.net/fr/opinions/quel-r-le-joue-l-iran-en-irak-1627354364]

– KARAGIANIS Emmanuel, « L’ascension de l’Iran en tant que puissance régionale : le rassemblement des chiites et ses limites », Revue de l’OTAN [http://www.nato.int/docu/review/2016/Also-in-2016/iran-regional-power-tehran-islamic/FR/index.htm]

-DUFOUR Thierry, « L’influence de l’Iran au travers du chiisme », Diploweb.com, octobre 2006 [http://www.diploweb.com/forum/dufour06101.htm]

-KIZILBOGA Fatma, « L’Iran étend son emprise sur l’Irak », Le Figaro.fr, 17 juillet 2011 [http://www.lefigaro.fr/international/2011/07/10/01003-20110710ARTFIG00219-l-iran-etend-son-emprise-sur-l-irak.php]

-NAYOUF Mamduh, « Irak – Les fondements de la stratégie iranienne », Le Courrier du Maghreb et de l’Orient, octobre 2015 [http://lecourrierdumaghrebetdelorient.info/iraq/irak-les-fondements-de-la-strategie-iranienne/]

-MAKINSKY Michel, « Téhéran et l’Irak : positionnement diplomatique, engagement sur le théâtre irakien », Les clés du Moyen-Orient, 6 mars 2015 [http://www.lesclesdumoyenorient.com/Teheran-et-l-Irak-positionnement.html]

-ALANI Feurat, « Insurrection citoyenne en Irak contre la corruption et la mainmise iranienne », Orient XXI, 24 août 2015 [http://orientxxi.info/magazine/insurrection-citoyenne-en-irak,0991]

-DJALILI Mohammad-Reza, KELLNER Thierry, « Iran-Irak : quelles relations ? », Diploweb.com, 29 janvier 2012 [http://www.diploweb.com/Iran-Irak-quelles-relations.html]

-DARAGAHI Borzou, SPIEGEL Peter, « Iran’s elite and mysterious fighters », Los Angeles Times, 15 février 2007 [http://articles.latimes.com/2007/feb/15/world/fg-quds15]

  • Emission radio

– « L’Iran a plus d’influence en Irak que les Américains et plus d’influence en Syrie que les Russes », Camille GRAND sur RFI le 3 juin 2015 dans l’émission L’invité du matin [http://www.rfi.fr/emission/20150603-camille-grand-ancien-conseiller-diplomatique-ministere-defense]

  • Entretien

-Entretien avec M. François Nicoullaud, ambassadeur de France à Téhéran de 2001 à 2005, réalisé le 13 octobre 2016 (25 minutes)

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