Libye, état des lieux : comment sortir de l’impasse ?

Le 26 avril se tenait à l’auditorium de l’Institut du Monde arabe le troisième « Rendez-vous de l’actualité », portant cette fois-ci sur la Libye. Ces rendez-vous, organisés par le Collège de France, l’AFP, France Médias Monde et France Culture, ont lieu tous les derniers mercredis du mois et tentent de décrypter l’actualité du monde arabe. Pour cette session, les intervenants étaient Patrick Haimzadeh, chercheur indépendant et ancien diplomate français à Tripoli, spécialiste de la Libye, et Christophe Ayad, rédacteur en chef du service international du journal Le Monde. Le débat était modéré par Acil Tabbara, journaliste à l’Agence France Presse.

Après un diaporama de photos de la Libye réalisées par des reporters de l’AFP et une brève présentation des intervenants par Acil Tabbara, Patrick Haimzadeh prend la parole. Il demande d’abord à la salle si des Libyens sont présents. Réponse négative, mais il nous explique qu’il faut être conscient du décalage de cette conférence avec la réalité, il paraît tellement plus simple d’en discuter autour d’une table depuis la France que sur place en vivant la situation.

Le moment libyen

Le chercheur nous explique qu’il faut faire la différence entre un moment révolutionnaire et une issue révolutionnaire. Par exemple en Egypte, il y a eu une révolution mais à 360° puisque l’issue a été un retour à la case départ. En Libye, le seul véritable moment révolutionnaire a été la chute de Kadhafi; depuis on assiste à une logique de guerre civile mais sans qu’elle se soit développée en réelle guerre civile ouverte.

Les médias et les politiques parlent souvent de « chaos » pour décrire la situation actuelle libyenne mais ce terme laisse entendre que l’on a des acteurs irrationnels, des tribus qui se battent entre elles alors qu’en réalité, s’il y a effectivement une fragmentation des acteurs, chacun est totalement rationnel. Le fait que le tissu social tribal a résisté fait une grande part de la spécificité du mouvement libyen. Kadhafi a dû faire marche arrière de nombreuses fois car il était conscient du pouvoir tribal et des possibles conséquences sur son propre pouvoir. On peut même dire que Kadhafi était un « dictateur faible », beaucoup lui tenaient tête, ce n’était pas le dictateur omnipotent qu’on a dépeint. On se rappelle notamment de l’histoire des infirmières de Benghazi, ville qui a toujours été opposée au régime, lorsque des enfants avaient été contaminés au virus VIH, l’accusation avait été portée par la ville et non par le régime.

Pour P. Haimzadeh, le « moment libyen » a des causes structurelles telles que la jeunesse, qui voulait plus d’ouverture et en avait « ras-le-bol du dictateur », et les inégalités croissantes qui donnaient une impression de marginalisation à une partie de la population. Mais aussi une cause conjoncturelle puissante des révolutions tunisienne et égyptienne qui ont entraîné la révolte libyenne.

En 2011 on n’a pas une seule guerre civile mais une infinité de guerres civiles, avec des acteurs éclatés comme des rivalités entre villages. La logique de guerre civile est telle que le local prime sur le national, ce qui permet de mieux comprendre la fragmentation actuelle. Les lignes idéologiques très fortes qui avaient provoqué des fissures après la révolution sont en train de disparaître au profit d’alliances qui se recomposent dans les deux camps. Aujourd’hui, on a de façon schématique deux pouvoirs. D’un côté, un pouvoir à l’Est qui se construit autour d’une sociologie tribale avec une cohésion sociale assez forte et homogène qui soutient le maréchal Haftar et son organisation militaire. De l’autre côté, un pouvoir à l’Ouest plus fragmenté qui ne parvient pas à trouver de consensus.

Libye
Carte de la Libye, CIA, Pline, 2011

Christophe Ayad nous raconte ses impressions de reportage lorsqu’il se retrouve à Benghazi en 2011. Il découvre alors réellement la Libye car ses visites précédentes étaient trop encadrées par le régime pour prendre connaissance du pays. Il est frappé d’y croiser une jeunesse très occidentalisée, très ouverte sur le monde, disant être coupée de tout mais qui a en fait beaucoup voyagé et vit bien mieux que dans les pays voisins. Le pays, qui a beaucoup de pétrole et est donc plutôt riche, devrait jouir d’une grande prospérité de la même manière que le Koweït ou Dubaï aux yeux des jeunes Libyens. Mais le manque d’infrastructures et de liberté d’entreprendre bloquent le pays dans une stagnation économique, ce qui provoque la colère des jeunes qui aimeraient vivre dans un pays ressemblant à Dubaï. C. Ayad insiste sur l’impression de persécution que les jeunes ressentent, alors qu’ils ont un niveau de vie plutôt satisfaisant. Ils en veulent beaucoup à Kadhafi d’avoir ouvert le pays à l’immigration subsaharienne qu’ils accusent de voler leur travail, alors qu’aucun Libyen ne serait prêt à faire le travail qu’on confie aux Africains. Kadhafi n’avait pas construit de gouvernement mais un pouvoir centralisé. Sans ce pouvoir, la Libye n’est plus qu’une myriade de petits États presque féodaux et auto gérés. Il n’avait pas établi d’Etat de droit donc tout changeait tout le temps : les règles du commerce, ce qu’on a le droit d’importer ou d’exporter, et ces changements permanents rendaient fous les gens, surtout dans une cité aussi commerçante que Benghazi où les gens sont cultivés et entrepreneurs. L’intervention de Kadhafi dans la nuit du 19 au 20 mars 2011 est en fait une opération de communication, ce n’est absolument pas le massacre qui a été décrit. La colonne kadhafiste est rentrée dans la ville, a pris des photos et est partie immédiatement, seulement pour pouvoir dire que Benghazi est tombée. Kadhafi était un homme intelligent et pervers, il niait les tribus tout en les utilisant ; il niait l’Etat tout en construisant un pouvoir régalien fort. C’est pourquoi il est très difficile aujourd’hui de mettre en place un nouveau système centralisé dans un pays qui fonctionne à l’échelle locale. On parle de chaos et de situation pire qu’en Syrie mais en réalité ça n’a rien à voir, le taux de mortalité est bien inférieur en Libye qu’en Syrie. Il y a une incertitude quant à l’avenir mais la situation est bien moins atroce du point de vue humanitaire.

Emballement médiatique et hypocrisie occidentale

Patrick Haimzadeh souligne qu’il n’est pas du tout un adorateur de Kadhafi mais qu’il était contre l’intervention occidentale car il n’y avait pas eu toutes les tentatives diplomatiques possibles. Il critique l’hypocrisie du régime français qui dénonce le régime de Kadhafi alors qu’on tentait de lui vendre des Rafales quelques mois auparavant. Les Britanniques reconnaissent que l’engagement était irréfléchi et la couverture médiatique faussée : on a annoncé 5 000 morts les 10 premiers jours alors qu’il y en avait seulement 150; 6 000 combattants à Syrte alors qu’il y en avait seulement 1 500. La célèbre chaîne de télévision Al Jazeera avait fait passer un homme libyen comme un témoin sur place d’avions qui bombardent le pays alors même qu’il était dans les locaux de la chaîne. Il y a eu un véritable emballement médiatique qui a accéléré la situation.

En Libye, un particularisme très fort existe mais les Libyens se sentent néanmoins libyens et veulent un système fédéral. Ils ne veulent pas se séparer, on observe un attachement à la terre très fort. La négociation se fait entre l’Est et l’Ouest, les gens se parlent quotidiennement. Il existe en fait un certain « art libyen » de faire la guerre à l’aide des mécanismes spéciaux de médiation et de pacification pour conserver le tissu social. Le système de contrôle social permet une limitation de la violence. C’est cette forme particulière qui explique en partie l’échec total de l’ONU car elle a une vision étatique de règlement par le haut alors qu’en Libye les choses se feront par le bas. Les Libyens sont aujourd’hui en train de reconstruire un fonctionnement politique qui leur est propre duquel émergera à terme un nouveau modèle.

Christophe Ayad confirme que les envoyés de l’ONU sont démunis face à la situation. Ils ont tenté d’étudier et de comprendre en quelques mois un système qui est extrêmement complexe sans même se rendre en Libye, l’échec est donc assuré. Il souligne aussi les incohérences de la position de la France, en effet le ministère de la Défense considère le maréchal Haftar comme un outil efficace contre les djihadistes alors que le ministère des Affaires Étrangères souhaiterait d’abord reconstruire le pays. La DGSE a par exemple envoyé des hommes cet été, mais trois de ses hommes ont été abattus en hélicoptère et ont donc été découverts.

Un autre problème est la mise en place d’un trafic de migrants à travers le pays. On vend et on revend les réfugiés qui arrivent en Libye qu’on parque dans des camps. Considérés comme des vaches à lait, les passeurs et trafiquants tirent tout ce qu’ils peuvent d’eux en les faisant travailler ou jusqu’à ce que leurs familles envoient de l’argent pour leur libération. Puis on les met dans des rafiots qui coulent s’ils n’ont pas la chance d’être découverts par des ONG. Les migrants payent en fait non seulement leur passage mais aussi leur liberté. Des dizaines de milliers de personnes passent en Libye chaque semaine et sont confrontés à cette situation.

Patrick Haimzadeh souligne le fait que la Libye n’a pas les moyens de construire des camps de migrants comme cela est demandé par l’Union Européenne car d’une part il n’y a pas d’Etat pour s’en occuper et d’autre part le racisme anti-africain subsaharien est très fort.

Pour conclure, il propose des solutions pour sortir de l’impasse libyenne. Il affirme d’abord qu’il faut limiter les interventions occidentales et les ingérences dans le domaine militaire sont à proscrire car on modifie les données locales et on complique la situation. Il explique ensuite qu’il faut préserver les institutions qui fonctionnent comme la National Oil Company et la Banque centrale, qui sont deux institutions indépendantes qui ont continué à fonctionner et continuent de rémunérer les fonctionnaires. Il faut dissocier le pouvoir politique des services publics car ces dernières, notamment l’eau et l’électricité, fonctionnent bien.

Questions :

Peut-on expliquer l’intervention française en Libye par un désir de vengeance personnelle de la part du président Nicolas Sarkozy ?

Patrick Haimzadeh ne croit pas à la thèse de la vengeance. En février 2011, la France était décrédibilisée sur le plan international, Michèle Alliot Marie, alors ministre des Affaires Étrangères, avait proposé d’aider Ben Ali à mater les révoltes en Tunisie. La France est restée un soutien de Ben Ali jusqu’à ce qu’il parte, se positionnant en ennemie de la révolution qu’elle n’a pas su voir venir. La Libye était donc une occasion de se refaire une image internationale, et était considérée comme un coup facile car on pensait que la situation était similaire à celles en Tunisie et en Egypte, ce qui montre la méconnaissance du gouvernement français de Kadhafi, qui avait dit qu’il mourrait en Libye. La différence avec la Tunisie et l’Egypte réside dans le fait qu’en Libye des personnes ont été prêtes à défendre le régime en prenant les armes donc la guerre civile a duré plus longtemps. La France a aussi surévalué les capacités militaires des insurgés.

Pour Christophe Ayad, il y a un aspect personnel dans la mesure où Kadhafi et Assad étaient les deux personnes sur qui Sarkozy avait misé en début de mandat.

Que peut-on dire de l’implantation de Daech en Libye, à Syrte ?

Pour Patrick Haimzadeh l’implantation à Syrte de l’Etat islamique n’est pas un hasard, c’est une ville où le tissu social est très endommagé, certains quartiers ressemblent même à Berlin en 1945.

Peut-on réellement établir un état des lieux en Libye sans étudier le pourtour saharien et analyser la situation au sud saharien ?

Selon Patrick Haimzadeh la communauté touareg est extrêmement divisée, le désert fait fantasmer mais en réalité il n’y a pas de camps installés dans le désert mais seulement en périphérie des villes. Il n’y a pas de foyers de Daech en constitution dans le désert, c’est un lieu de passage mais les combattants n’ont pas les moyens de s’y implanter. Une prise de contrôle dans le Sud du pays serait difficile, car cette région est constituée de zones immenses avec beaucoup de trafic sur lequel ces groupes peuvent se financer.

Pour Christophe Ayad, les États fragiles et pauvres au sud de la Libye où Kadhafi jouait un rôle important de régulation, c’est à dire au Tchad, au Niger et au Mali, ont été déstabilisés par la chute du régime. Il ne s’agit pas d’idéaliser la période Kadhafi, mais en supprimant le dictateur, on a enlevé à la fois la cause d’instabilités et les solutions à ces instabilités.

Garance Muñoz

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