Les enjeux de l’estimation des ressources énergétiques

    

Comme l’a dit Niels Bohr, prix Nobel de physique en 1922 : “l’art de la prévision est très difficile surtout lorsqu’il a trait à l’avenir” [1].  Publiées par des entreprises privées, des États ou encore des organisations internationales, les estimations des ressources énergétiques sont aujourd’hui au cœur de nombreux débats quant à leur véracité, leur fiabilité et à l’usage qu’il convient d’en faire. Lorsque l’on nous assène de tableaux, graphiques et autres diagrammes alarmants (ou au contraire très rassurants) les chiffres utilisés sont rarement bien définis. Dans la majorité des cas, ils font référence à l’énergie primaire, c’est-à-dire “un potentiel énergétique brut” [2] portant particulièrement sur les énergies fossiles. Or, certaines estimations jouent sur les définitions, les chiffres, les apparences : rien n’est jamais limpide très longtemps.

Les premières difficultés qui entourent l’estimation des ressources énergétiques résident dans le choix des sources et des données sur lesquelles se baser pour produire des estimations.  La manipulation des chiffres et les différentes lectures des estimations constituent un second problème. Toutefois les enjeux géopolitiques associés aux estimations des ressources énergétiques expliquent bien souvent les chiffres trouvés et donnés, ils sont de quatre ordres : politique, économique, financier et écologique.

Sur quelles données s’appuyer pour dresser un bilan ? Y a-t-il un monopole de l’information en ce qui concerne les ressources énergétiques ?  Quelles unités de mesure choisir pour quelles énergies ?

La question des sources est cruciale  quant à la véracité des informations. A l’échelle européenne, les données les plus fiables proviennent essentiellement de la Commission européenne et de son office de statistique Eurostat. Pour les données internationales, l’AIE, l’Agence Internationale de l’Énergie, fait autorité. Le BP Statistical Review of World Energy, rapport publié chaque année, est également un document de référence bien qu’il fasse débat puisqu’il est émis par une compagnie pétrolière, ce qui peut engendrer des conflits d’intérêts sur les estimations.  En effet il semble paradoxal qu’une compagnie pétrolière puissent produire des informations sur ce qui fait également son profit, sa valeur ajoutée.  Le pétrole, pour les statistiques,  est mesuré en tonne-équivalent-pétrole (TEP) et les réserves de gaz naturel sont reportées en milliards de mètre cubes (GM3). La capacité de l’électricité se mesure en mégawatts (MW) tandis que la production d’électricité se mesure en térawatt/heure (TWh). Ces mesures sont communément admises, cependant les termes utilisés pour qualifier les ressources varient, ainsi les dénominations de certaines ressources sont parfois trompeuses et ne renvoient pas aux mêmes réalités.

En ce qui concerne les énergies fossiles et les énergies renouvelables, il faut ainsi être vigilant à la distinction entre les ressources, c’est-à-dire la quantité du produit brut dans le sol, et les réserves ou quantités récupérables. Les dénominations se doivent d’être encore plus précises lorsqu’elles ont trait aux hydrocarbures. En effet, on distingue les réserves prouvées (techniquement exploitables et rentables économiquement avec une probabilité supérieure à 90%), les réserves probables (probabilité d’exploitation ≥ 50%) et les réserves possibles (probabilité d’exploitation ≤ 10%).

Toutes les estimations ne sont pas claires quant aux réserves dont il est question. De plus, la hausse des prix encourage à la prospection de nouvelles ressources pétrolières et à la réévaluation des estimations à la hausse. D’ailleurs, l’envolée du prix du baril pendant la crise de 2008 atteste de la valeur et de l’importance du pétrole. En effet, le baril de pétrole brut avait atteint 130 dollars pour la première fois en mai 2008 (alors qu’il valait moins de deux dollars en 1970).

Existe-t-il une manipulation des chiffres ? Quelles sont les véritables perspectives d’avenir en matière énergétique ? Peut-on réellement en avoir connaissance ? Quelles estimations pour quelles marges d’erreur ?

Des économistes du Massachussets Institute of Technology ont remarqué que les scénarios concernant les ressources énergétiques annoncés par le passé se sont très souvent révélés erronés. On peut par exemple penser aux estimations du Club de Rome, un groupe de réflexion international, dans le Rapport Meadows de 1972. Celui-ci prévoyait un épuisement des ressources pétrolière sous une trentaine d’années, ce qui n’est pas arrivé [3]. Par ailleurs, les quantités extractibles sont difficiles à déterminer au début de l’exploitation des ressources fossiles pour des raisons techniques. Les firmes ont donc tendance à faire des estimations pessimistes et à réévaluer ces chiffres à la hausse chaque année. De plus, selon N. Mazzucchi, docteur en géographie économique, « il résulte [des] avancées technologiques une augmentation continuelle des ressources connues”[4]. La technologie devient de plus en plus pointue et précise permettant de “trouver” toujours plus de ressources, mais elle n’est pas la seule variable à prendre en compte lors de la réévaluation des ressources.

En plus des difficultés techniques à évaluer les ressources, des pratiques comme le “massage” des données – la modification de l’hypothèse de départ d’un scénario pour changer les résultats – compliquent la lecture des estimations. En effet, certains organismes décident d’abord du message à diffuser et ajustent ensuite leurs données pour parvenir au résultat escompté. Ce procédé est très dommageable pour les sociétés et influe sur les représentations collectives à travers des scénarios truqués. Les scénarios sont pourtant indispensables pour lire ou analyser les estimations et orienter les politiques énergétiques. On distingue trois types de projections énergétiques :

  • les prévisions tendancielles qui dessinent l’évolution la plus probable si les tendances retenues se prolongent et les politiques énergétiques sont effectivement mises en œuvre ;
  • les prévisions prospectives qui mettent en scène des images contrastées, reflétant des contraintes et des politiques énergétiques diverses ainsi que leurs conséquences sur l’offre et la demande énergétiques ;
  • les prévisions normatives qui se fixent des objectifs et un horizon selon des conditions techniques, économiques et organisationnelles pour atteindre ces objectifs.

Les projections énergétiques se fondent sur des hypothèses de départ et des paramètres tels que la démographie, le développement macro-économique, les décisions politiques, les changements technologiques, l’évolution des modes de vie, les contraintes environnementales, etc. Cependant, les hypothèses de départ et les paramètres peuvent être trompeurs. Il faut donc faire attention aux études qui publient des modélisations irréalistes ou truquées.  L’Association for the Study of Peak Oil, inspirée de la théorie de M. King Hubbert sur le déclin de l’exploitation du pétrole américain, est particulièrement critique vis-à-vis des estimations publiées par les compagnies privées et les États.

Certains spécialistes tentent néanmoins  de donner des pistes tout en sachant la relativité des chiffres donnés. On peut citer par exemple, J-P. Favennec qui, en 2009 dans Géopolitique de l’énergie : besoins, ressources, échanges mondiaux, estimait les ressources prouvées de pétrole brut conventionnel à 160 milliards de TEP soit 40 années d’exploitation au rythme actuel, les ressources prouvées de gaz naturel à 158 milliards de TEP soit 67 ans d’exploitation, les réserves prouvées de charbon à 900 milliards de tonnes soit environ 160 années d’exploitation et les réserves d’uranium à 60 ans d’exploitation au coût d’extraction de l’époque.  Ce que l’on peut affirmer néanmoins sans trop d’hésitation est le fait que tous les scénarios prévoient une hausse de la demande énergétique plus ou moins importante selon le rythme de la croissance, l’accroissement de la population, les contraintes environnementales et les évolutions technologiques. Le reste n’est autre que géopolitique, s’il est si difficile de produire des estimations fiables, c’est que l’énergie est au coeur de la notion de puissance.

Comment l’énergie devient-elle une arme politique ? une arme économique et financière ?  Le défi écologique contemporain influence-t-il encore plus les estimations et le débat ?

Source de puissance et de capacité à produire, l’énergie peut être considérée comme un moyen de pression voire comme une arme en cas de conflit (couper les routes d’approvisionnement énergétique ou mettre la main sur des gisements par exemple).

Lors du choc pétrolier de 1973, les pays de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) ont pris conscience de la puissance que leur conférait le pétrole. Grâce à cette crise, ils se sont imposés comme des acteurs incontournables de la scène internationale.

En réponse à la crise, les pays consommateurs ont créé l’AIE en 1974. Celle-ci a pour mission d’aider les pays membres à coordonner leurs politiques et d’assurer une certaine stabilité énergétique afin d’éviter une nouvelle crise et empêcher les pays producteurs de décider unilatéralement d’une hausse des prix. D’autres pays ont fait de l’énergie une véritable arme politique. L’énergie sert désormais de levier de puissance à la Russie notamment. En effet, selon Françoise Thom[5] , Vladimir Poutine cherche à faire de son pays une “énergocratie”, c’est-à-dire une puissance énergétique développant des stratégies de cartel et de blocage des approvisionnements.

L’énergie peut également être vue comme un facteur de puissance économique et financier pour les États car elle est une source de richesses colossale, les hydrocarbures étant les énergies les plus rentables financièrement.

Les estimations des réserves influent sur la valorisation des compagnies en bourse ainsi que sur la richesse des États. Elles sont donc davantage le fruit d’une communication financière que de la prospection. Par ailleurs, une partie significative des estimations reposent sur des données avancées par les gouvernements et par les grandes compagnies sans contrôle extérieur. Le meilleur exemple de cela est celui de la compagnie Shell qui, en janvier 2004, a déclassé ses réserves prouvées de 20%. Un rapport interne publié en avril a montré que les dirigeants avaient précédemment surévalué volontairement les ressources pour assurer le cours de l’action. Cette manipulation de Shell est sans doute la plus évidente mais Éric Laurent affirme dans son livre La face cachée du pétrole que les réserves énergétiques des États et des compagnies publiques font souvent l’objet de manipulations comparables, à ceci près que l’échelle est plus large puisqu’elles détiennent près de 85% des ressources mondiales actuellement exploitables. De plus, les quotas de production étant liés aux réserves déclarées, certains pays n’hésitent pas à trafiquer leurs chiffres pour se voir accorder des quotas de production supérieurs. C’est ce qu’il s’est passé entre 1986 et 1989 dans certains pays de l’OPEP.

Enfin, les enjeux environnementaux sont devenus centraux en raison de l’épuisement progressif des ressources fossiles et de l’accélération du réchauffement climatique. De plus en plus de conventions sont organisées pour penser les énergies du futur et la transition énergétique et de nombreux traités sont signés à l’instar du Protocole de Kyoto de 1997 visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Cependant, celui-ci a beaucoup été critiqué car les estimations d’émissions de CO2 retenues par le GIEC (Groupe d’experts inter-gouvernemental sur l’évolution du climat) pour déterminer les quotas d’émissions autorisées datent de 1990 bien que le Protocole ne soit entré en vigueur qu’en 2005. Par ailleurs, la France a été accusée d’avoir menti sur les quantités de CO2 qu’elle émettait pour pouvoir bénéficier de quotas plus importants et la Roumanie a été provisoirement exclue du marché du carbone pour avoir triché sur ses déclarations d’émissions de CO2. L’accord sur le climat signé à Paris en 2015 lors de la COP21 laisse les États libres de décider de l’année de référence des calculs d’émissions pour fixer leurs objectifs. De plus, alors que certains pays se sont fondés sur des rapports du GIEC, d’autres se sont contentés d’estimations nationales.

Les enjeux de l’estimation des ressources sont donc multiples : économiques et financiers car ils participent de la puissance des États, politiques et écologiques car ils définissent l’avenir de nos sociétés et de l’environnement, au vu du réchauffement climatique. Cependant il convient de prendre avec précaution ces éléments de compréhension du monde que sont les estimations, qui participent certes à une meilleure appréciation des ressources énergétiques mais qui en choisissant de facto des points de départ différents ne peuvent que reproduire une vision partielle de la réalité.

Gottlieb-Zylbermann Alexandra & Choumil Elsa

 

Notes:

[1] FURFARI SAMUEL, Politique et Géopolitique de l’énergie. Une analyse des tensions internationales au XXIe siècle, p. 69

[2] CHEVALIER Jean-Marie, CLÉMENT Daniel, MOISAN François, TABET Jean-Pierre, « Énergie – Les ressources », Encyclopædia Universalis [en ligne]

[3] FURFARI SAMUEL, Politique et Géopolitique de l’énergie. Une analyse des tensions internationales au XXIe siècle, p71

[4] MAZZUCCHI NICOLAS, Énergie : ressources, technologies et enjeux de pouvoir, p. 109

[5] THOM, FRANÇOISE, « La naissance de l’énergocratie russe », Commentaire, vol. n°114, no.2, 2006, pp. 295-300

Bibliographie :

CHEVALIER Jean-Marie, CLÉMENT Daniel, MOISAN François, TABET Jean-Pierre, « Énergie – Les ressources », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 octobre 2017, URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/energie-les-ressources/

FAVENNEC JEAN-PIERRE, Géopolitique de l’Énergie : Besoins, Ressources, Échanges mondiaux, Paris, Technip, 2009, 296 pages

FAVENNEC JEAN-PIERRE & MATHIEU YVES, Atlas mondial des énergies. Ressources, consommation et scénarios d’avenir, Paris, Armand Colin Atlas, 2014, 143 pages

FURFARI SAMUEL, Politique et Géopolitique de l’énergie. Une analyse des tensions internationales au XXIe siècle, Paris, Technip, 2012, 454 pages

KLINGER THIBAUT, Géopolitique de l’énergie. Constats et enjeux, Studyrama Perspectives 716, Levallois-Perret, Studyrama, 2008, 126 pages

MAZZUCCHI NICOLAS, Énergie : ressources, technologies et enjeux de pouvoir. Comprendre le Monde, Malakoff, Armand Colin, 2017, 219 pages


THOM, FRANÇOISE, « La naissance de l’énergocratie russe », Commentaire, vol. n°114, no.2, 2006, pp. 295-300

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