La « guerre hybride » 4/4 : L’UTILITÉ DISCUTABLE DU CONCEPT DE « GUERRE HYBRIDE »

La « guerre hybride » 4/4 : L’UTILITÉ DISCUTABLE DU CONCEPT DE « GUERRE HYBRIDE »

La guerre est une affaire de réflexion humaine, comme le montre ces soldats français en action au Mali en 2013 (Crédits : Ministère des Armées). 

Aujourd’hui, Classe Internationale conclut sa série sur la « guerre hybride », en s’interrogeant sur l’utilité de ce concept, tant vantée aujourd’hui. Ainsi, l’assassinat ciblé de personnalités, tel celui du scientifique iranien Mohsen Fakhrizadeh le 27 novembre dernier, serait un mode opératoire de la « guerre hybride »[1]. Le concept de « guerre hybride » a marqué le débat politico-militaire aux États-Unis et au sein des pays membres de l’O.T.A.N., au fur et à mesure que les déconvenues se sont accumulées tant en Irak qu’en Afghanistan. Ce concept se veut novateur et disruptif en ce qu’il décrit un « nouvel » art de la guerre. Dans les derniers jours de la Seconde guerre du Liban, Yaron Esrahi, professeur à l’Université Hébraïque de Jérusalem, estimait que « cette guerre devra être étudiée en tant qu’un nouveau type de guerre qui requiert de nouvelles définitions sans précédents sur comment la combattre et comment la gagner[2] ». Pourtant, de nombreuses critiques se sont élevées contre un concept décrit comme une « auberge espagnole stratégique[3] » par le chercheur Élie Tenenbaum, car l’utilité de ce concept « novateur » est plus que contestable, au regard du bilan de la guerre en Afghanistan (1). Le concept de « guerre hybride », produit d’une vision états-unienne de ce que doit être la guerre (2), demeure pourtant dans le domaine de celle-ci (3).

Membre de la Milice de Stockbridge, composée d’amérindiens et active pendant la Guerre d’Indépendance (1775 – 1783) (Crédits : Wikimedia Commons).

Section 1. Le concept de guerre « hybride » serait trop ambigu pour être utile

L’acceptation du concept de « guerre hybride » par les institutions militaires occidentales serait bâtie sur un jugement de valeur restrictif de la portée de celui-ci (1) alors que ce concept n’a pas permis aux forces armées états-uniennes d’obtenir le succès dans leurs opérations en Afghanistan (2). Dès lors, le concept de « guerre hybride » serait inutile selon certaines opinions.  

§1. Le concept de « guerre hybride » serait porteur d’un jugement de valeur ambigu

Le concept de « guerre hybride » ne serait pas utile selon certains chercheurs. Il ajouterait de la confusion dans les cercles de réflexion militaires déjà bien engorgés par l’étude des retours d’expériences des conflits afghan et irakien. Toutefois, pour masquer un manque d’anticipation, les institutions militaires s’enfermeraient à nouveau dans un concept trop restrictif. C’est la critique que formule Dan G. Cox, Thomas Bruscino et Alex Ryan, tous trois professeurs à l’École des Études Militaires Avancées de l’U.S. Army (U.S. Army School of Advanced Military Studies). Selon eux, qualifier un adversaire « hybride » reviendrait à décrire un adversaire « mystique », en partant d’un concept « induit et assumé depuis un nombre excessivement restreint de guerres, dont certaines sont simplifiées à l’extrême pour correspondre au modèle hybride[4] ». Le concept de « guerre hybride » a également été critiqué pour son ambiguïté. Caractériser un ennemi probable reviendrait à vouloir camoufler ses propres défaites et ses propres faiblesses. Ainsi, la quête de l’efficacité maximale par un acteur « hybride » refusant les contraintes nombreuses de la guerre régulière ne serait pas « juste ». « Irrégulier », l’acteur « hybride » aurait ainsi été considéré comme un « tricheur » pas digne de bénéficier de toutes les attentions par les institutions militaires occidentales focalisées sur la doctrine du combat conventionnel de haute intensité. Selon le chercheur Joseph Henrotin, la guerre « hybride », bien qu’intéressante pour mettre à jour les dernières évolutions du potentiel offensif des mouvements sub-étatiques, serait perçue comme pernicieuse : « cette « tricherie » est, dans le débat contemporain, beaucoup trop rapidement considérée comme de nature asymétrique, et donc, irrégulière »  [5]. Ainsi, cette notion de « guerre hybride » serait problématique car elle porte un jugement de valeur : tout ce qui ne relèverait pas de la guerre décisive conventionnelle serait « inférieur », tombant alors dans le registre de la guerre « asymétrique », « irrégulière », ou « du faible au fort ». Le lieutenant-colonel Bill Nemeth de l’U.S. Marine Corps assimile le concept de « guerre hybride » comme la « forme contemporaine de l’art de la guérilla[6] », ce qui porte une généralisation risquée d’un concept sur une diversité d’acteurs armés – y compris des États – tous différents les uns des autres. Cela reflète ainsi une confiance excessive dans le modèle étatique comme seul détenteur de la violence légitime car ordonnée. Aujourd’hui, la chose militaire est théoriquement soumise à des normes d’emploi, à des procédures tactiques et technologiques et à des contraintes juridiques portées par des États. Selon le chercheur Joseph Henrotin, l’État serait alors un « véritable référent » qui serait « capable de modéliser nos représentations des structures de forces idéales [alors que] le combat ne se mène plus sur des fronts segmentés, réglés et hiérarchisés[7] ». C’est à partir de cette confiance en l’État et dans les normes qu’il porte que le concept de « guerre hybride » apparaît comme « disruptif » : il remet en cause une hiérarchie politico-militaire où l’État westphalien figure au sommet, doté d’une armée technologique ordonnée par une doctrine érigée comme un dogme. Toutefois, le concept de « guerre hybride » ne serait qu’un mot-valise de plus à destination des états-majors, dans le but de montrer aux autorités politiques et aux opinions publiques s’interrogeant sur leur manque de prise en compte de la « nouvelle » complexité du champ de bataille et sur leur trop grande focalisation sur le combat « régulier ». La notion de « guerre hybride » tirerait ainsi sa popularité par la commodité de son usage, qui n’est ni trop précis pour pouvoir s’appliquer à toute menace perçue – et donc jugée – comme « différente » et « pernicieuse », et ni trop large pour pouvoir définir des menaces suffisamment établies pour obtenir le soutien politique et, surtout, financier, des États.

§2. L’échec des opérations états-uniennes en Afghanistan démontre l’absence d’une valeur ajoutée par l’adoption du concept de « guerre hybride »

Le concept de « guerre hybride » n’apporterait pas de réponses aux manques de la stratégie états-unienne au Moyen Orient, en ce qu’il ne se concentre que sur la tactique – comment combattre – et non sur la stratégie – pourquoi combattre – selon Dan G. Cox, Thomas Bruscino et Alex Ryan : « Qui nous sommes et pourquoi nous combattons est tout aussi important que comment nous combattons. Les guerres sont menées par des peuples ; elles ne consistent pas seulement à des systèmes tactiques combattant d’autres systèmes tactiques[8] ». Ainsi, le seul coût des opérations civiles et militaires du gouvernement des États-Unis en Afghanistan suffit à constater le règne du « tout-technologique » au sein des forces armées états-uniennes. Depuis 2001, il serait compris entre 934 et 978 milliards de dollars U.S. selon une enquête du quotidien Washington Post[9], publiée en décembre 2019. Cette étude révéla également les nombreux doutes et interrogations formulées au sein des institutions militaires états-uniennes sur la validité des objectifs poursuivis et des moyens mis en œuvre en Afghanistan. Toutefois, ces doutes révélés par le quotidien n’ont pas été formulés au sein des institutions militaires pour en améliorer la performance. Ils ne l’ont été qu’à destination de « l’Inspection Générale pour la Reconstruction de l’Afghanistan » (Special Inspector General for Afghanistan Reconstruction, S.I.G.A.R.), organe spécifiquement créé pour mener des missions d’inspection sur l’emploi des crédits gouvernementaux états-uniens mis à la disposition pour la reconstruction de l’Afghanistan. Le concept de « guerre hybride » n’a pas permis de réduire la difficulté des institutions militaires à interroger l’utilité de leurs actions. Un organe gouvernemental indépendant du Département de la Défense a dû être créé pour mesurer l’efficacité des actions militaires conduites en Afghanistan, tant le Département semble avoir été incapable à mener cet effort d’inspection par lui-même. De plus, le contenu des enquêtes menées par le S.I.G.A.R. n’a été rendu accessible qu’à la suite d’une bataille judiciaire longue de trois ans remportée par le Washington Post contre cette administration. L’agence fédérale fut contrainte de transmettre ses documents à quiconque en ferait la demande, comme la loi d’accès à l’information de 1967 (Freedom of Information Act) le stipule. Le délai de trois ans démontre ainsi la réticence du gouvernement des États-Unis à rendre public plus de 400 interviews de décideurs civilo-militaires, dont certaines témoignent d’un scepticisme profond mais réduit au silence. Le témoignage de l’ancien général de l’U.S. Army Douglas Lute est l’un des plus illustratifs : « nous avons été dépourvu d’une compréhension basique de l’Afghanistan – nous ne savions pas ce que nous y faisions […] si le peuple américain avait connaissance de l’ampleur du dysfonctionnement…2400 vies perdues. Qui pourra dire que cela fut en vain ?[10] ». Ce ne sont pas les propos d’un homme de guerre, mais bien d’un maillon central de la chaîne de commandement états-unienne déployée en Afghanistan ; il fut le conseiller spécial chargé de l’Irak et de l’Afghanistan des Présidents George W. Bush et Barack H. Obama, entre 2007 et 2014, membre du « Conseil National de Sécurité » de la Maison Blanche. De tels échecs tactiques et politiques renforcent le caractère discutable du concept de « guerre hybride » : il a servi à désigner des menaces qui n’ont pas été réduites, malgré le montant colossal des dépenses effectuées par les forces armées de l’O.T.A.N. en Irak et en Afghanistan, ainsi que celui réalisé par Israël. Ce cruel constat n’a pas empêché certains observateurs à dénier toute utilité au concept de « guerre hybride », qui serait avant tout issu d’une vision états-unienne de la guerre.

Fantassins états-uniens en progression en Irak. On voit bien la lourdeur de l’équipement et du véhicule, rendant la manoeuvre peu agile (Crédits : Wikimedia Commons). 

Section 2. Le concept de guerre « hybride » est le reflet d’une vision états-unienne de la guerre

Le concept de « guerre hybride » trouverait sa faiblesse dans le fait qu’il est le produit d’une vision états-unienne de la guerre (1), qu’il est nécessaire de confronter à d’autres visions, comme la vision chinoise de la guerre « sans limites » (2).

§1. Le concept de « guerre hybride » est un concept typiquement états-unien

Le concept de « guerre hybride » ne peut définir la multitude diverse de guerres possibles car il est le reflet d’une vision états-unienne de voir le monde et les conflits qui s’y déroulent. Il est également le reflet d’un manque de recul concernant l’importance de la technologie dans la conduite de la guerre ; les exemples des guerres du Viêt Nam et de l’Irak démontrent la constance états-unienne à réduire la guerre au seul phénomène purement tactique de destruction. Le colonel Goya révèle ce trait d’esprit très particulier ayant existé au sein des institutions militaires états-uniennes, lorsqu’il relate la teneur d’une discussion tenue entre le général belge Francis Bricquemont, commandant de la Force de Protection de l’O.N.U. en ex-Yougoslavie (F.O.R.P.R.O.N.U.) entre 1993 et 1994, et un général états-unien non identifié. Alors que le premier tentait d’expliquer à son interlocuteur la nécessité d’arbitrer entre les différents protagonistes du conflit, celui-ci lui aurait répliqué : « en Amérique, nous ne résolvons pas les problèmes, nous les écrasons[11] ». Dès lors, la tentation de recourir à la définition de concepts purement tactiques mais présentés comme « révolutionnaires » peut être grande pour une institution militaire telle que celle des États-Unis. Cette dernière aurait oublié que la guerre est complexe, politique et multiforme, et qu’elle ne peut être résolue seulement que par l’application de procédures et de moyens technologiques toujours plus perfectionnés. Ce divorce entre les institutions militaires et l’arène politique dans laquelle chaque conflit se déploie aurait été prononcé à l’issue de la guerre du Viêt Nam[12]. Selon le professeur de relations internationales Andrew J. Bacevich, le haut-commandement militaire aurait rejeté les responsabilités de l’échec militaire aux décisionnaires civils : « dans le point de vue des militaires, l’échec au Viêt Nam est à attribuer à une seule cause : les États-Unis n’ont pas combattu comme ils auraient dû le faire pendant cette guerre[13] ». Dès lors, une aversion pour ce que l’on appelle la guérilla, dans laquelle les facteurs politiques sont prédominants dans l’évolution du conflit, s’installa au sein des forces armées états-uniennes au sortir de la guerre du Viêt Nam. Elles se concentrèrent alors de nouveau sur la constitution d’un système de forces destiné à lutter contre un ennemi « idéal » conventionnel et technologique. Andrew J. Bacevich nous le fait remarquer explicitement : « Pour restaurer le prestige des forces armées auprès de l’opinion américaine et pour reconstruire la légitimité (et l’autorité) du militaire […], ils [les autorités militaires] retournèrent au style de guerre avec lequel ils étaient les mieux disposés. […] Ayant perdu son goût pour les guerres populaires – trop longues, ambiguës, saturées par la complexité politique – le corps des officiers après le Viêt Nam redécouvrit une conception de la guerre basée sur la confrontation avec des armées ennemies, où les campagnes et les batailles menées par des élites militaires (et non par des ennuyeux civils) déterminent le résultat[14] ». Ce divorce entre le politique et le militaire, accentué par la technologie, est un comble pour les États-Unis, qui ont conquis leur indépendance grâce aux milices de Minutemen harcelant des forces britanniques trop peu nombreuses pour soumettre les Treize Colonies. Selon Williamson Murray et Peter R. Mansoor, professeurs à l’Université de l’Ohio, l’organisation de la Continental Army, embryon d’une armée organisée, serait même un acte « hybride » : « Les Continetals représentèrent l’élément qui permet d’attribuer à la Guerre Révolutionnaire la notion contemporaine de Guerre Hybride[15] »

§2. Le concept de guerre hybride confronté à la conception chinoise de la « guerre sans limites »

L’objet « guerre hybride » est d’autant plus issu d’une vision états-unienne de la guerre qu’il est remis en cause par un spectre large de chercheurs pour qui ce concept n’apporte rien de nouveau. La « guerre hybride » n’est pas née de la confrontation des forces armées états-uniennes ou celles de leurs alliés avec leurs « nouveaux » ennemis moins puissants mais plus déterminés à remporter la guerre. Nous pouvons alors constater que le concept de « guerre hybride » est significatif d’un manque d’intérêt pour des stratégies militaires différentes susceptibles d’illustrer la profonde diversité des formes de guerre. La longue tradition chinoise de publication d’écrits sur la stratégie et la tactique militaire constitue une source inépuisable pour prendre du recul par rapport au concept « révolutionnaire » de « guerre hybride ». L’un des meilleurs ouvrages de cette catégorie nous est donné par Qiao Liang et Wang Xiangsui, deux colonels de l’Armée Populaire de Libération auteurs de La Guerre hors limites, publié en 1999, plusieurs années avant que le concept de « guerre hybride » n’occupe la scène médiatico-stratégique. Pour les auteurs, la guerre doit se conduire sans y émettre de limites. À la condition d’en limiter les objectifs, toute conduite de la guerre ne doit s’embarrasser ni de normes qu’elles soient juridiques, morales ou économiques, ni de contraintes qu’elles soient éthiques, matérielles ou humaines, comme cela figure explicitement dans l’ouvrage des colonels Qiao et Wang : « une mesure illimitée signifie que, pour accomplir un objectif désigné, il est possible d’outrepasser les restrictions et de piocher parmi de nombreux moyens [16]». Dès lors, la conduite de la guerre s’extrait des normes et des contraintes et il est rejoint dans cette logique par le concept de « guerre hybride » qui, comme nous l’avons déjà mentionné, remet en cause les hiérarchies de normes communément admises. Selon Joseph Henrotin, « on peut distinguer chez Liang et Xiangsui une théorisation de l’hybridation – même si le terme n’est pas utilisé tel quel[17] ». Ainsi, la logique mise en avant par les colonels Qiao et Wang ne proscrit pas la militarisation de la population, qui peut être sollicitée pour renseigner sur les mouvements de l’ennemis, voire gêner celui-ci dans sa manœuvre. En mars 2009, ce sont des pêcheurs chinois, et non des membres des garde-côtes ou de la marine populaire, qui ont tenté de couper le câble du sonar du navire de collecte de renseignements états-unien U.S.N.S. Impeccable pendant son transit en Mer de Chine méridionale, avant de forcer ce dernier à un arrêt d’urgence en pleine mer, sous la surveillance d’un navire de la marine chinoise observant en retrait. Toute ouverture du feu sur le navire par la marine chinoise aurait légitimé une riposte militaire états-unienne, ce dont les chinois sont bien conscients depuis l’époque de Sun Tzu : « sans répandre une goutte de sang, sans tirer même l’épée, [le Général] vient à bout de prendre les villes »[18]. Ce principe illustre la flexibilité dont font preuve les stratèges et militaires chinois, ce qui n’a rien d’une nouveauté pour un pays qui ne s’est jamais détourné de la guerre, présente à tous les niveaux de sa longue histoire.

Carl von Clausewitz (1780 – 1831). Né en Prusse, à la fois théoricien militaire et officier, il participa aux guerres napoléoniennes, dont il tira une réflexion particulièrement intéressante sur la guerre, rassemblée dans son oeuvre posthume De la Guerre (Crédits : Wikimedia Commons)

Section 3. Le concept de « guerre hybride » n’est pas une révolution militaire : il reste dans le domaine de la guerre

Le critère de l’amélioration technologique ne serait pas pertinent pour définir un acteur « hybride » car il est commun à tout acteur militaire (1). Un acteur « hybride » reste ainsi soumis aux lois immuables de la guerre (2).

§1. Le critère de l’amélioration technologique ne serait pas pertinent pour définir un acteur « hybride » car il est commun à tout acteur militaire

En effet, le concept de « guerre hybride » se construit sur l’irruption de technologies leviers fléchissant le rapport de force en faveur des mouvements armés irréguliers et de forces armées régulières qui en disposent. Dès lors, nous pouvons voir ici l’héritage des concepts militaires portés par les modernisations des années 1990 dans les institutions militaires occidentales. La technologie militaire y était alors le seul apanage de forces armées régulières, et la perspective du recours à des missiles, à des armes cyber voire à la constitution d’un complexe militaro-industriel par des acteurs non-étatiques était évacuée. Or, la diffusion technologique peut sans doute d’abord s’effectuer au sein de structures étatiques organisées et bénéficiant d’un outil de soutien développé, mais elle arrivera, tôt ou tard, entre les mains d’un acteur moins puissant, mais tout aussi déterminé à gagner la guerre. Le concept de « guerre hybride » témoigne ainsi de la redécouverte brutale par les armées occidentales du caractère universel de la technologie militaire, et de la relativité de l’avance technologique, tôt ou tard rattrapée. C’est ce qu’avance le spécialiste des conflits irréguliers Élie Tenenbaum avec, là aussi, l’exemple du Hezbollah : « l’acquisition par le Hezbollah de missiles guidés antichar et son instrumentalisation des réseaux sociaux semblaient des nouveautés en 2006 alors qu’elles font aujourd’hui le quotidien d’un grand nombre de belligérants non-étatiques[19] ». Pourtant, l’évolution des conflits tout au long de l’Histoire démontre la validité de ce précepte. L’exclusivité états-unienne sur l’usage militaire de l’énergie nucléaire ne fut que de quatre ans, lorsque l’U.R.S.S. procéda au test R.S.S. – 1 en 1949. Des mouvements sub-étatiques ont pu acquérir et réussir à mettre en œuvre des systèmes de lancement de missiles balistiques, comme le mouvement Houthi au Yémen. Le 30 mars 2020, ce dernier a démontré une nouvelle fois sa capacité à utiliser un tel système pour frapper la capitale de l’Arabie Saoudite[20]. Aussi, les technologies militaires ne sont pas le monopole des États occidentaux, qui semblent – difficilement – le reconnaître comme universel, à travers la mobilisation du concept de « guerre hybride ». De ce constat se dégage la faiblesse majeure du concept de « guerre hybride », qui ne se focalise que sur les caractéristiques de la menace future à combattre, et non sur les intérêts futurs à défendre. Il ne permet pas de définir une manière de vaincre dans un conflit, il ne décrit que l’apparence de la « guerre future », ou du moins, du fantasme que l’on s’en fait. Cet exercice de prédiction, hautement aléatoire dans sa nature, a conduit les armées occidentales à mobiliser des ressources financières considérables pour concevoir des systèmes de forces ne correspondant pas forcément à leurs objectifs stratégiques. C’est ce qu’identifie Robert Mihara, officier dans l’U.S. Army, selon qui les forces états-uniennes se sont davantage concentrées sur l’élaboration de stratégies pour des objectifs de court-terme, tels que « l’adoption d’une politique ambitieuse en Asie-Pacifique, le renouveau de la lutte contre les armes de destruction massive et un focus sur le maintien des partenariats » qui ne sont rien que « des priorités de proche et moyen-terme[21] ». Selon lui, les États-Unis devraient davantage se concentrer sur « la défense de la patrie » ou « la préservation de l’accès aux ressources stratégiques, et la préservation d’une économie ouverte[22] ». En effet, la pertinence de maintenir une armée qui est la première du monde en nombre d’avions de combat, de navires de combat et d’engins blindés peut se poser, dans un contexte où les États-Unis ont souffert du manque de résilience sanitaire pendant l’épidémie de Covid-19.

§2. Un acteur « hybride » reste ainsi soumis aux lois immuables de la guerre.

La « guerre hybride » demeure dans le giron de la guerre. Elle ne constitue pas une rupture avec la guerre. Dès lors, procéder à une rupture entre la guerre « régulière » et « irrégulière » n’aurait pas de sens, et l’introduction de la « révolution hybride » ne serait pas fondée. La lecture des écrits du théoricien Carl von Clausewitz apporte plusieurs éléments qui remettent en cause le caractère « disruptif » du concept de « guerre hybride ». Pour Clausewitz, « la guerre est plus qu’un caméléon qui adapte ses caractéristiques à la situation appropriée ». La guerre ne pourrait se conceptualiser, car elle se manifeste sous des formes différentes et innovantes. Toutefois, Clausewitz émet une exception, lorsqu’il affirme que la guerre « repose sur une trinité paradoxale. […] Le premier de ces trois aspects concerne le peuple ; le deuxième le commandant et son armée ; le troisième le gouvernement. Les émotions qui déclenchent doivent toujours être du fait du peuple ; l’ampleur de la portée du courage et du talent dépend du caractère particulier du commandant et de l’armée ; mais les objectifs politiques ne relèvent que du gouvernement[23] ». Il faut garder à l’esprit que Clausewitz propose ses théories dans le contexte du début du XIXème siècle, où la forme étatique ne souffre d’aucune concurrence en Europe. Les mouvements « irréguliers » ou « asymétriques » n’occupent pas encore la scène médiatico-stratégique comme aujourd’hui. Toutefois, un mouvement « irrégulier » tout comme une armée « hybride » dispose d’une structure de commandement et de définition d’objectifs stratégiques (le gouvernement), d’une force armée plus ou moins ordonnée, permanente et constituée (l’armée et le commandant militaire), et d’une population, à la fois enjeu de pouvoir et source de sa légitimité (le peuple). L’enjeu de la survie pour tout mouvement « régulier » ou « irrégulier » est celui du recrutement parmi une population qui lui est acquise, ou au moins, qui partage le combat politique qu’il défend. Mao Zedong a bien mis en avant la nécessité pour tout acteur « irrégulier » de ne pas se dissocier de la population. Une forte relation doit exister entre la population et la troupe car « la première peut être comparée à l’eau et la dernière au poisson qui y vit. Comment peut-on dire que ces deux-là ne peuvent exister ensemble ?[24] ». Dès lors, la « trinité paradoxale » de Clausewitz est également pertinente pour comprendre le fonctionnement d’un acteur « hybride », que l’on a cru « disruptif » et « révolutionnaire » alors qu’il ne l’est pas. Ce dernier demeure dans le domaine de la guerre, il ne s’en écarte pas, d’où l’importante nuance que nous pouvons adresser au concept de « guerre hybride », qui n’est, au mieux, qu’une des nombreuses formes de la guerre parmi tant d’autres, sans que, pour autant, elle ne diffère avec les principes fondamentaux de la guerre. Prenons l’exemple du « choc médiatique » comme composant du concept de « guerre hybride ». Ce dernier serait « novateur » car il se construit sur le choc médiatique pour semer le doute chez l’ennemi. L’acteur « hybride » serait le premier à considérer la frappe des opinions publiques de l’ennemi, afin de contraindre l’action de ce dernier par la baisse du soutien populaire à son entreprise et au refus de combattre. Propager le sentiment que la guerre serait inutile, ou trop coûteuse, voire qu’elle serait contraire à l’intérêt national de la nation serait une des actions principales initiées par l’acteur « hybride », telle que celle conduite par le Hezbollah en 2006. Les roquettes utilisées, toutes de conception artisanale et dotées d’une charge militaire légère, étaient moins destinées à conférer un effet militaire sur les forces israéliennes qu’à augmenter le sentiment d’insécurité et la polémique politique au sein de la population israélienne. Cependant, le Hezbollah n’est pas le premier – et ne sera pas le dernier – à vouloir frapper l’arrière de l’ennemi pour contraindre ses forces militaires à la défaite. Les bombardements aériens de la Seconde Guerre mondiale ont été effectués dans le but de casser le système économique adverse et de porter un coup significatif au moral de la population. Alors que le bombardement aérien n’était auparavant réservé qu’à la frappe de cibles militaires et industrielles, les civils apparaissent comme un objectif stratégique à part entière. Le colonel Goya a bien identifié ce glissement : « l’agression de populations qui était jusque-là un effet collatéral et accidentel des bombardements de zones industrielles deviendrait alors un effet central et intentionnel[25] ». Les britanniques ont adopté une doctrine similaire, alors que la résilience de la population civile leur a été démontrée pendant le « blitz ». Le bombardement stratégique des villes devient alors le vecteur principal pour atteindre les forces de l’ennemi, comme le relève le colonel Goya : « la nouvelle doctrine d’emploi du Bomber Command, définie le 14 février 1942, adopte clairement l’idée de démoraliser la population ouvrière, afin, au pis, de réduire la production, et au mieux de provoquer des révoltes[26] ». L’acteur « hybride » n’innove pas lorsqu’il frappe l’arrière de l’ennemi pour influencer le déroulement de la vie politique afin de déstabiliser son système de force. Il s’inscrit dans une des lois permanentes de la guerre, à laquelle il appartient.

Pour conclure, il faut reconnaître que le concept de « guerre hybride » n’a pas été inutile, car il a permis d’identifier, de manière paradoxale, les faiblesses organisationnelles et doctrinales pour des forces armées trop focalisées sur la technologie militaire. Ce concept n’aurait été utile que comme un outil de persuasion au service des militaires des forces armées terrestres dans leur lutte pour l’octroi de budgets face aux forces navales et aériennes. Pour le chercheur Guillaume Lasconjarias, l’objectif du concept de « guerre hybride » aurait été d’être un « plaidoyer pour des forces terrestres suffisamment nombreuses et bien équipées pour faire face à un spectre d’opérations large, [ce qui] se traduit par des débats entre armées sur la part de budget à se répartir (in)équitablement[27] ». La guerre demeure une affaire d’Hommes : ce sont eux qui en déterminent les raisons, les objectifs, et les modalités et surtout, le prix qu’une organisation, étatique ou non, consent à payer pour obtenir la victoire. Tous ces paramètres influent les uns sur les autres, ce qui rend la guerre diverse et multiforme. Aussi, adopter le concept de « guerre hybride » dans sa totalité conduirait in fine à reproduire le cercle vicieux de la guerre technologique dont les forces armées israéliennes payèrent le prix en 2006 : définir un nouveau système de forces que l’on présente comme « révolutionnaire », auquel on alloue des ressources financières énormes, alors que, dans le même temps, l’ennemi étudie ce système de force, afin de le contourner par des méthodes anciennes ou nouvelles. Le caractère « nouveau » ou « ancien » de la méthode employée importe peu, car c’est sa valeur opérationnelle et stratégique pour obtenir la victoire qui compte comme critère d’emploi. Ainsi, le spectre des moyens utilisés pour faire la guerre semble être infini, comme le rappelle le théoricien Carl von Clausewitz : « la guerre n’est pas l’action d’une force vive sur une masse morte […] mais elle est toujours la collision de deux forces vives[28] ». L’ennemi adapte constamment ses moyens et sa stratégie pour assurer sa survie. Dès lors, définir, à la manière du concept de « guerre hybride », un « ennemi probable » n’a pas de sens, en ce qu’il met des limites à la guerre, objet qui n’en a pas par définition – ou plutôt par absence de définition.

 Louis OUVRY


[1] Nicolas Barotte, « Les assassinats ciblés, l’autre arme des guerres hybrides », 30 novembre 2020, Le Figaro.

[2] Yaron ESRAHI, cité par Molly MOORE, « Israelis confront ‘New Kind of War’ », Washington Post, 9 août 2006. Texte original traduit : « This war will be studied in all military academies in the world as a new kind of war which requires new and unprecedented definitions of how to fight it and how to win it ».

[3] Élie TENENBAUM, « Le piège de la guerre hybride », ed. I.F.R.I, 2015, p. 8.

[4] Dan G. COX, Thomas BRUSCINO, Alex RYAN « Why Hybrid Warfare is Tactics not Strategy : A rejoinder to ‘Future Threats and Strategic Thinking’ », revue Military Strategy Magazine, vol. 2 n°2, 2012. Texte original traduit : « the concept is induced and assumed from an exceedingly narrow selection of historical wars, many of which are oversimplified to fit the hybrid model ».

[5] Joseph HENROTIN, Techno-guérillas et guerre hybride. Le pire des deux mondes, op. cit. p. 30.

[6] Cité dans Frank G. HOFFMANN, « Hybrid Vs. Compound War. The Janus Choice :Defining Today’s Multifaced conflict », revue Armed Forces Journal, 1er octobre 2009.

[7] Joseph HENROTIN, op.cit, p. 45.

[8] Dan G. COX, Thomas BRUSCINO, Alex RYAN, Ibid. Texte original traduit : « Who we are and why we fight is at least as important as how we fight. Wars are fought by people; wars do not do not consist of just tactical systems squaring off against tactical systems ».

[9] Craig WHITLOCK, « The Afghanistan Papers : A secret history of war part 1 : At war with the truth », Washington Post, 9 décembre 2019.

[10] Douglas LUTE, « Lessons Learned Interview, 2/20/2015 » mentionné dans Craig WHITLOCK, Lesile SHAPIRO, Armand EMAMDJOMEH, op. cit. Texte original traduit : « We were devoid of a fundamental understanding of Afghanistan – we didn’t know what we were doing […] If the American people knew the magnitude of this dysfunction… 2,400  lives lost. Who will say this was in vain ? »

[11] Michel GOYA, Irak, les armées du chaos, Deuxième édition, collection « Stratégies et Défense », éd. Economica, Paris, 2009, p. 13.

[12] Nous revenons sur la guerre du Viêt Nam dans le premier volet de cette série.

[13] Andrew J. BACEVICH, « Elusive Bargain : The Pattern of US Civil-Military Relations since 1945 », cité dans Andrew J. BACEVICH (dir.), The Long War : A New History of U.S. National Security Policy Since World War II, éd. Columbia University Press, New York (U.S.), 2007, p. 239. Texte original traduit : « From the military’s perspective, failure in Vietnam stemmed from a simple fact: the United States did not fight the war as it needed to be fought ».

[14] Andrew J. BACEVICH, Ibid, p. 241. Texte original traduit : « To restore the standing of the armed services in the eyes of American society and to refurbish the legitimacy (and authority) of the military profession […], they returned to the style of warfare with which they were most comfortable. […] Having lost its taste for people’s war— protracted, ambiguous, saturated with political complexity—the officer corps after Vietnam rediscovered a conception of warfare based on the clash of opposing armies, where campaigns and battles directed by military elites (not bothersome civilians) determined the outcome ».

[15] Williamson MURRAY et Peter R. MANSOOR, Hybrid Warfare. Fighting Complex Opponents from the Ancient World to the Present, éd. Universty of Cambridge Press, Cambridge (U.K.), 2012, pp. 85-86. Texte original traduit : « The Continentals represented the element that allows the Revolutionary War to fall within the framework of what has now been termed hybrid war ».

[16] QIAO Liang et WANG Xiangsui, Unrestricted Warfare, éd. People’s Liberation Army Literature and Arts Publishing House, Pékin, 1999, p. 210. Texte original traduit : « a measure to be unlimited means that to accomplish some designated objective, one can break through restrictions and select among various measures».

[17] Joseph HENROTIN, op. cit, p. 49.

[18] Sun TZU, l’Art de la Guerre, « Acte III. Des propositions de la victoire et de la défaite », disponible sur Wikisource.

[19] Élie TENENBAUM, op.cit.

[20] « Houthis launch air attacks on Saudi capital », journal The Guardian, 30 mars 2020.

[21] Robert MIHARA, « Beyond Future Threats : A business Alternative to Threat-based Planning », journal Military Strategic Magazine, vol. 2. n° 3. 2012. Texte original traduit : « The adoption of an emphasis on the Asia-Pacific region, a renewal of countering weapons of mass destruction proliferation, and a focus on enhancing partnerships are really nothing more than priorities for near-and mid-term resourcing ».

[22] Ibid.

[23] Carl von CLAUSEWITZ, op. cit., p. 142. Texte original traduit : « War is more than a true chameleon that slightly adapts its characteristics to the given case. As a total phenomenon its dominant tendencies always make war a paradoxical trinity […] The first of these three aspects mainly concerns the people; the second the commander and his army; the third the government. The passions that are to be kindled in war must already be inherent in the people; the scope which the play of courage and talent will enjoy in the realm of probability and chance depends on the particular character of the commander and the army; but the political aims are the business of government alone ».

[24] Mao ZEDONG, op. cit., p. 93. Texte original traduit : « The former may be likened to water and the latter to the fish who inhabit it. How may it be said that these two cannot exist together? »

[25] Michel GOYA, S’adapter pour vaincre. Comment les armées évoluent, op. cit., p. 157.

[26] Ibid, p. 163.

[27] Guillaume LASCONJARIAS, « À l’est du nouveau ? l’OTAN, la Russie et la guerre hybride », revue Stratégique n°111. 

[28] Carl von CLAUSEWITZ, op. cit., p. 102. Texte original traduit : « War, however, is not the action of a living force upon a lifeless mass (total nonresistance would be no war at all) but always the collision of two living forces ». 

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