Paris-Canberra : une relation stratégique inscrite dans la durée ?

Paris-Canberra : une relation stratégique inscrite dans la durée ?

La montée en puissance militaire et navale de la Chine dans l’Indo-Pacifique – une région qui s’étend du canal de Mozambique à la Polynésie française – est au cœur des préoccupations franco-australiennes depuis déjà plusieurs années. Pour la France, la zone indo-pacifique est une réalité géographique : 93% de la zone économique exclusive française est située dans les océans Indien et Pacifique, où se trouvent ses territoires d’outre-mer. Face aux investissements croissants de la Chine dans l’océan Pacifique et l’affirmation de ses intérêts par des concessions portuaires dans l’océan Indien dans le cadre de son projet de Routes de la Soie, Paris s’inquiète naturellement de l’ordre stratégique régional.  

Pour l’Australie, la stabilité des voies maritimes adjacentes à la côte australienne est d’une importance absolue pour les intérêts économiques de l’île-continent. Cette réalité est d’autant plus importante surtout depuis la fin de la Guerre froide, Canberra a intensifié ses échanges économiques avec les principales puissances démocratiques de la région : le Japon, la Corée du Sud et Singapour figurent parmi ses dix premiers partenaires commerciaux. Il convient de préciser qu’entre 2000 et 2011, les échanges commerciaux de l’Australie avec l’Asie en matière de biens et de services ont augmenté de 80%. Dans la conjoncture actuelle, la modernisation militaire et l’expansion navale chinoise en mer de Chine méridionale constituent par conséquent une source de profonde inquiétude pour les décideurs australiens. 

Si la relation stratégique entre Paris et Canberra n’a pas toujours été régulière – le partage des valeurs démocratiques et la défense du système commercial international ont toujours été au cœur des relations franco-australiennes. Les défis stratégiques posés par la Chine offrent à Paris et Canberra l’opportunité d’approfondir leur relation bilatérale. Depuis la publication du Livre blanc sur la sécurité indo-pacifique en 2013, la France cherche à renforcer ses relations de sécurité et de défense avec les démocraties de la région, dont l’Australie. Il convient donc d’analyser plus en détail si cette relation est pérenne dans le temps.  

La défense au cœur de la nouvelle dynamique

Le renforcement des relations bilatérales de défense entre la France et l’Australie est apparu comme un fait de circonstance. Il est devenu notable sous la présidence de François Hollande, qui a fait de l’Indo-Pacifique un marché important pour les ventes d’armes françaises. La décision subséquente du gouvernement de Malcolm Turnbull de signer un contrat de 12 milliards de dollars pour la construction de 12 sous-marins Barracuda en 2016 a ainsi été perçue comme une victoire majeure pour l’entreprise navale Naval Group – qui était opposée au groupe japonais de construction navale Mitsubishi Heavy Industries. Il convient de noter que Canberra entretient une relation stratégique de défense étroite avec le Japon depuis plusieurs décennies, rendant ainsi cette victoire française inattendue. 

Depuis lors, la France considère l’Australie comme un partenaire stratégique clé dans les océans Indien et Pacifique. Cette nouvelle dynamique a été notable sous la présidence d’Emmanuel Macron, qui a fait de la vente des sous-marins une occasion de renforcer les relations bilatérales dans le domaine militaire. L’intention était également réciproque de la part des autorités australiennes qui voient dans le rapprochement stratégique avec la France, qui comprend 2 800 soldats dans le Pacifique Sud et 4 500 dans l’océan Indien, une opportunité sans précédent pour accélérer la coopération sécuritaire, dans le but d’équilibrer la Chine. Une coopération plus étroite et coordonnée entre Paris et Canberra est depuis devenue une bonne nouvelle pour Washington, qui a récemment invité la Marine française à participer à l’exercice conjoint biennal Talisman Sabre mené par l’US Marine Corps et la Royal Australian Navy dans le nord-est de l’Australie.  

Lors de la dernière visite du président Macron sur l’île-continent en mai 2018, les relations franco-australiennes en matière de sécurité et de défense ont atteint un nouveau sommet. Un accord bilatéral sur la fourniture d’un soutien logistique mutuel entre les forces armées françaises et australiennes a été signé – renforçant ainsi l’interopérabilité des deux forces armées. Dans le domaine de la sécurité, la coopération franco-australienne a été approfondie avec l’ouverture de travaux conjoints entre les agences ANSSI et ACSC dans le domaine de la cybersécurité.  

Les intérêts stratégiques régionaux partagés entre Paris et Canberra ont également été renforcés à travers le minilatéralisme. Cette stratégie est matérialisée au sein de l’axe stratégique associant la France et l’Australie avec l’Inde. À travers cette alliance, les pays membres partagent l’importance de travailler ensemble pour préserver la libre circulation du commerce international face aux grands projets géopolitiques chinois des nouvelles routes terrestres et maritimes de la soie. Depuis lors, une série de dialogues stratégiques de haut niveau ont été menés et la demande de munitions stratégiques françaises s’est renforcée. La dernière en date avait eu lieu en marge de la réunion des ministres des Affaires étrangères du G7, le 4 mai dernier, au cours de laquelle le ministre des français de l’Europe et des Affaires Étrangères, M. Jean-Yves Le Drian, le ministre indien des Affaires étrangères, Dr. S. Jaishankar et le ministre australien des Affaires étrangères, Marise Payne se sont engagés à promouvoir leurs valeurs communes pour consolider la liberté de navigation et de survol dans la région Indo-Pacifique.  

Points de coopération prospective

Les défis de la lutte contre le terrorisme islamiste en Afrique et en Asie du Sud-Est constituent une menace pour la France et l’Australie. Dans une conjoncture marquée par la prévalence de groupes affiliés aux groupes terroristes de Daech et d’Al-Qaïda, notamment au Sahel et dans le Golfe de Guinée, conjuguée à la mobilisation de ces groupes aux Philippines, se dessine un contexte sécuritaire préoccupant.

La France et l’Australie ont subi des attaques meurtrières de Daech et d’Al-Qaïda sur leur sol au cours de la dernière décennie.  La France a notamment subi trois attentats de masse majeurs depuis 2015 (l’attentat de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et un magasin Hyper Casher à la porte de Vincennes, les attentats de novembre 2015 à Paris et l’attentat de juillet 2016 à Nice), ainsi que plus d’une dizaine d’attentats meurtriers de moindre intensité. Depuis la fin de l’année 2014, l’Australie a subi cinq attaques terroristes – néanmoins, les services de renseignement australiens ont réussi à empêcher 12 autres attaques de masse planifiées.

Si l’Australie se définit comme un acteur majeur en Asie et un leader régional dans le Pacifique, elle a toujours été réticente à se considérer comme un acteur international majeur: en particulier dans des zones géographiques éloignées comme l’Afrique. Pourtant, l’Australie a montré, au cours des deux dernières décennies de lutte contre le terrorisme en Afghanistan, qu’elle pouvait déployer une partie importante de ses troupes opérationnelles sur la ligne de front – faisant d’elle le plus grand contributeur non-membre de l’OTAN sur la ligne de front. Ses forces armées ont également contribué à l’effort contre Daech dans la zone irako-syrienne. Malgré un soutien à la formation militaire des soldats nigérians, l’Australie ne dispose pas d’officiers et de soldats de rang impliqués sur la ligne de front sahélienne.

La coopération en matière de lutte contre le terrorisme et de radicalisation pourrait ainsi prendre la forme d’une coopération conjointe entre les services de renseignement des deux pays. Les données du renseignement australien sur la menace terroriste en Asie du Sud-Est, combinées aux analyses françaises du risque sécuritaire en Europe et au Sahel, pourraient être associées dans le cadre d’une évaluation conjointe par les deux services. Pour l’Australie, une meilleure compréhension du risque sécuritaire au Sahel et dans le Golfe de Guinée pourrait être précieuse pour ses compagnies minières établies dans la région, comme Rio Tinto. De même, les intérêts économiques et sécuritaires de la France sur le continent asiatique bénéficieraient grandement d’un partenaire stratégique partageant les mêmes valeurs démocratiques. En étendant le partenariat stratégique en vigueur aux domaines des risques de sécurité non-traditionnels et humains, consolidera davantage les liens stratégiques de longue date entre Paris et Canberra.

                                                                                                               Kareem Salem

Bibliographie

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