La médiatisation du conflit israélo-palestinien et la Résistance Populaire Non-Violente moderne (à partir de 2000) – Partie 2 : Les médias israéliens et la Résistance Populaire Non-Violente : divergence des pensées.

La médiatisation du conflit israélo-palestinien et la Résistance Populaire Non-Violente moderne (à partir de 2000) – Partie 2 : Les médias israéliens et la Résistance Populaire Non-Violente : divergence des pensées.

L’essor des violences individuelles, relayées en Israël par les réseaux sociaux comme par la presse nationale, donne une image violente du mouvement palestinien dans l’État hébreu. Cette violence alimente une peur qui pousse l’armée à répondre elle-même de manière agressive, occasionnant la mort de civils d’un côté comme de l’autre. Cette médiatisation massive de la brutalité palestinienne met en échec l’écho de la Résistance Non Violente du côté où elle se devrait d’être la plus convaincante : Israël.

Un relais pour les violences palestiniennes

    Pour justifier toute répression aux yeux de l’opinion publique, l’armée d’Israël a besoin de prouver qu’elle est légitime. L’écho de la nouvelle résistance violente palestinienne ouvre ainsi la porte à des actions agressives. Les médias hébreux jouent un rôle dans ce système : les actions violentes éveillent la peur, et la répression donne un sentiment de sécurité. Cependant, celle-ci se fait au détriment de la RPNV, qui, comme on l’a vu, subit elle aussi des actions meurtrières de la part de l’armée israélienne. Selon Bernard Ravenel, cette répression est justifiée par la menace d’un « terrorisme populaire » ou un « terrorisme pacifique » dans les médias israéliens1. Cette diffusion de la peur, à laquelle contribuent largement les actions de résistance violente, dessert le but réel de la Résistance Populaire Non-Violente (RPNV) : supprimer la brutalité du quotidien des deux peuples. Ainsi, les diverses attaques de l’armée israélienne sur Gaza, « Plomb durci » en 2008-2009, « pilier de défense » en 2012, « bordure protectrice » en 2014, sont toutes directement justifiées par la peur provoquée par les roquettes du Hamas. Diffuser la violence du mouvement palestinien, c’est ainsi provoquer la répression d’Israël, qu’elle peut justifier. 

Au contraire, évoquer la RPNV est moins sensationnaliste ; il est aussi dans l’intérêt des médias dans l’absolu, la presse israélienne n’y faisant pas exception, de provoquer et maintenir un certain climat de crainte pour garantir de fortes audiences. Diffuser la frange non-violente du mouvement national palestinien de manière prolongée donnerait en Israël une autre idée de la résistance palestinienne. En effet, celle-ci est souvent vue par le prisme de sa partie émergée que constitue l’agressivité du Hamas. L’impact de la RPNV en Israël est donc directement soumis à sa diffusion locale (réseaux sociaux, internet, dont les images émanent directement des manifestations), alors que les médias réguliers préfèrent évoquer ce qui touche directement les spectateurs : les attentats. 

“Israel Defense Forces operating in Gaza”, image postée par les forces de défense israéliennes.

La couverture médiatique israélienne ne rend donc généralement et logiquement pas honneur à la RPNV, la marginalisant comme la presse gouvernementale palestinienne marginalise la frange violente du mouvement de résistance nationale. Il est intéressant de se pencher sur ce phénomène. On peut y voir un certain parallélisme entre les positions des gouvernements respectifs. L’Autorité palestinienne pacifiste depuis l’arrivée de Mahmoud Abbas à sa tête, aura tendance à favoriser le relais d’actions non-violentes pour mettre en valeur le déséquilibre du rapport de force et convaincre l’opinion. Le Likoud (parti conservateur au pouvoir en Israël jusqu’en juin 2021) favorisera quant à lui la médiatisation des violences commises par le Hamas pour justifier une répression armée, soulignant la tentative islamiste d’équilibrer le rapport de force comme l’a fait le Hezbollah au Liban avant lui. Cependant, dans les deux camps, des dissidents pointent du doigt ces « insuffisances volontaires » des médias : en Palestine, le Hamas a créé son propre réseau pour médiatiser ses actions. En Israël, les progressistes ont fait de même pour dénoncer une répression qu’ils jugent omniprésente et parfois difficilement justifiable.

La couverture de la Résistance Non-Violente comme vecteur de contestation

    Depuis longtemps, le mouvement national palestinien trouve des soutiens en Israël. Des organisations anticolonialistes ont par exemple été créées, revendiquant, au-delà de la solution à deux États, un État binational. Cette idée se trouve décrite par Nicolas Dot-Pouillard dans son ouvrage La Mosaïque Éclatée2. Cette thèse, aboutissement d’un réel progressisme israélien sur la question palestinienne, confirme la réalité d’une scission du peuple hébreu sur la ligne de conduite à tenir. Certains individus ou collectifs jouent par ailleurs un grand rôle, s’élevant contre les actions de leur armée. Après l’opération plomb durci (intervention militaire israélienne à Gaza en représailles à des roquettes tirées par le Hamas) de 2008-2009, Avi Shlaim, historien israélien, qualifiera son propre État de « voyou » après la mort de 900 civils palestiniens. Bernard Ravenel, dans son ouvrage, évoque également la prise de position publique de réservistes3 soulignant une répression exagérée contre les civils. Si elles ne sont pas directement liées à la RPNV, ces diverses prises de positions peuvent, d’une certaine manière, être considérées comme partie intégrante du mouvement. Avec leur parole « légitime » d’historiens ou de soldats, ils contribuent à faire tomber auprès des Israéliens l’image d’une violence palestinienne systématique et unilatérale.

« L’opinion publique internationale ne verra de nouveau que le fort contre le faible, l’occupant contre l’occupé, l’espoir indécent d’un État sans cœur (Israël) contre le désespoir »Haaretz, quotidien israélien, sur la répression d’une manifestation pacifique.

La RPNV bénéficie ainsi indirectement des points de vue d’Israéliens s’opposant à l’armée de leur propre pays. En effet, les victimes collatérales palestiniennes, nombreuses, se font généralement davantage le symbole de la non-violence et du déséquilibre du rapport de force que de la résistance violente voulue par le parti islamiste. Elles le sont d’autant plus lors de manifestations pacifiques. Ainsi, la mort de 118 Palestiniens lors d’un mouvement en 2018 déjà évoquée, a provoqué un tollé dans certains journaux israéliens. C’est le cas du quotidien Haaretz. On y considère que « L’image d’Israël est K.O. », justifié ainsi : « l’opinion publique internationale ne verra de nouveau que le fort contre le faible, l’occupant contre l’occupé, l’espoir indécent d’un État sans cœur (Israël) contre le désespoir ». La réaction du journal ne souligne pas seulement la gravité des « dommages collatéraux » de l’armée. Ici, on met directement en cause l’utilisation de la force dans une manifestation pacifique, mais aussi et surtout pacifiste. 

“Child strangled by Israeli soldier”, PSP Photos : Image cherchant à montrer “le fort contre le faible”, contribuant au ternissement de l’image d’Israël dans l’opinion publique : l’une des “armes” de la RPNV.

De cette façon, la RPNV observe bel et bien une mise en valeur de son action dans la presse israélienne. Face à la réaction offensive de l’armée qui leur a fait face, les manifestants désarmés ont maintenu leur cap. Contrairement aux combattants du Hamas, dont la mort lors d’attentats trouvent généralement écho dans l’opinion, il s’agit ici de « martyrs de la non-violence », décédés pour avoir manifesté. Tout à coup, Haaretz fait s’envoler la peur du mouvement national palestinien ressentie par les Israéliens. Ce sentiment laisse place à de la pitié, voire de la honte. L’armée est allée trop loin, n’est plus légitime dans son action face à un mouvement non-violent dont la résonance se fait d’autant plus forte. 

Le « seuil de légitimité » militaire au centre des enjeux 

    « C’est la pire de toutes les craintes de la droite au pouvoir en Israël. […] Voici le projet : ils ne seront pas armés. Ils ne lanceront pas de pierres. Ils seront organisés en clans familiaux plutôt qu’en groupes militants. Ils éviteront les affrontements avec les troupes israéliennes. Et Israël, avec ses moyens de défense contre les attaques depuis l’espace, le cyberespace, les sous-marins nucléaires et toutes sortes de machines à tuer conçues par l’homme, est démuni. ». Cette citation du rédacteur en chef du quotidien Haaretz, Bradley Burston, met en valeur la nécessité pour l’armée d’Israël d’être légitime dans ses actions répressives. Si la non-violence est utilisée par les Palestiniens, l’armée ne peut intervenir de manière agressive, au risque d’être décrédibilisée. Pour les soldats, il s’agit de justifier leur intervention. Pour les manifestants, il s’agit de tout faire pour que cela soit impossible. Le « seuil de légitimité », décrit par Bernard Ravenel, est la limite à ne pas franchir par l’armée pour demeurer crédible aux yeux du monde. Pour lui, la RPNV introduit l’aspect humain dans la lutte, point fondamental selon lui : « la politique n’est pas seulement une question de « rapports de forces » mais aussi de rapports humains et moraux. »5.

Ce mouvement de solidarité plutôt que de brutalité doit prendre en compte dans ses actions le seuil de légitimité médiatique imposé à l’armée israélienne. Si elle veut réussir, la RPNV doit pouvoir en jouer. L’opinion publique, ne serait-ce qu’israélienne, soutient une armée qui les défend face aux terroristes et non des forces qui attaquent des manifestants. C’est ainsi que des officiers israéliens, pensant que ce seuil de légitimité avait été dépassé, se sont regroupés dans le comité Breaking the Silence pour dénoncer des pratiques qu’ils trouvaient injustes. Le général Dan Shomron, chef d’État major lors de la première Intifada, avait d’ailleurs revendiqué la difficulté pour ses forces de rester à l’intérieur de ce seuil6.

Outre l’opinion israélienne, que doit convaincre la RPNV si elle veut transformer la peur du terrorisme en solidarité envers les Palestiniens, les enjeux du seuil de légitimité médiatique sont mondiaux. Dans le cas où des actions de l’armée jugées injustes parviennent jusqu’aux États-Unis par exemple, les risques sont grands pour le gouvernement israélien, occasionnant vétos et sanctions. Lors de la deuxième intifada, ce seuil, franchi, a contraint l’armée israélienne à reculer7. La cause non-violente marque alors des points indépendamment même de ses revendications : elle est réprimée injustement. 

« Dans le monde médiatique, les enfants qui meurent sans être filmés meurent, pourrait-on dire, un peu moins. » – Jérôme Bourdon, Le récit impossible. Le conflit israélo-palestinien et les médias.

Aux yeux du monde, le visage du dépassement du seuil de légitimité se trouve ainsi en la mort de Mohammed Al-Durah, tué par des balles présumées israéliennes le 30 septembre 2000. Cet événement, internationalement médiatisé par un reportage de France 2, a provoqué un vif émoi. Il est devenu le symbole d’une répression démesurée envers les civils palestiniens. Une image a été placée sur les différents témoignages de soldats. Comme soulignant cette influence notable des médias internationaux dans les conflits meurtriers, Jérôme Bourdon écrit « dans le monde médiatique, les enfants qui meurent sans être filmés meurent, pourrait-on dire, un peu moins. ». Le seuil de légitimité, déterminant pour la RPNV, n’est rendu effectif que par les médias. Plus la zone qu’ils touchent est grande, moins l’armée peut se permettre de dépasser les limites.

Dans la prochaine publication, ce sont les points de vue des médias internationaux sur la Résistance Populaire Non-Violente et les enjeux qu’ils soulèvent qui seront étudiés. Ce dernier article permettra de compléter la vision globale des enjeux de la couverture médiatique pour ce mouvement pacifique que cette série cherche à explorer. 

1Bernard Ravenel, La résistance palestinienne, des armes à la non-violence, partie 5.

2Nicolas Dot-Pouillard, La Mosaïque éclatée : une histoire du mouvement national palestinien (1993-2016), partie 1.

3Bernard Ravenel, La résistance palestinienne, des armes à la non-violence, partie 5.

5,6,7Bernard Ravenel, La résistance palestinienne, des armes à la non-violence, partie 5.

Yann VIGNALS

ClasseInternationale

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