Iles Kouriles : l’insoluble guerre de l’Extrême-Orient

L’affaire ne pouvait pas plus mal tomber pour le gouvernement de Naoto Kan. Après une forte agitation diplomatique autour des îles Senkaku (ou Diaoyu en chinois), administrées par Tokyo mais vigoureusement revendiquées par Pékin, voilà que le président russe Dimitri Medvedev s’avise de visiter les Iles Kouriles et de réveiller le vieux contentieux nippo-russe.

Le problème des îles Kouriles, que l’on croyait endormi et en cours de résolution, a retrouvé son statut de pomme de discorde entre la Russie et le Japon depuis le 1er novembre 2010. Date à laquelle Dimitri Medvedev est devenu le premier président russe depuis la fin de la seconde guerre mondiale à effectuer une visite dans l’une des quatre îles – Kunashir en l’occurrence (Kunashiri en japonais) – revendiquées par Tokyo comme composant les territoires du nord avec Iturup (Etorofu en japonais), Shikotan et les îlots Habomai. De rappel d’ambassadeur du côté japonais à négation du contentieux du côté russe, les relations entre les deux États semblent une nouvelle fois dans l’impasse.

Depuis leur rattachement à l’URSS par Staline au lendemain de la défaite du Japon militariste en 1945, le différend qui entoure les îles Kouriles empêche la signature d’un traité de paix entre les deux pays. Malgré leur administration depuis plus de cinquante années par Moscou – et l’absence de population japonaise (expulsée par les soviétiques) -, Tokyo continue de s’appuyer sur le traité de Shimoda de 1855, lequel avait alors reconnu la souveraineté nipponne sur les quatre îles du sud de l’archipel. Pourtant, les tentatives renouvelées de négociations, notamment en 1993 avec Boris Eltsine, n’ont pas permis de dégager une quelconque solution et aucun compromis n’a pu être trouvé.

Un intérêt mutuel à la résolution

L’implosion du monde soviétique avait pourtant fait naitre un climat de confiance dans lequel l’espoir au sujet du contentieux des Kouriles était permis. D’abord parce que des désaccords du même ordre avaient pu être résolus entre la Russie et la Chine, mais surtout parce que, appartenant désormais tous deux au monde libéral, Moscou et Tokyo, voisins en Asie, auraient tout intérêt à développer une relation approfondie.

Les intérêts mutuels à l’accroissement des rapports sont divers. Tokyo est très intéressé par les grandes ressources d’énergie fossile de la Russie et espère pouvoir s’alimenter davantage auprès d’elle afin de limiter sa dépendance vis-à-vis du Moyen Orient. Outre l’intérêt commercial, Moscou peut espérer de son côté développer son extrême orient abandonné et éviter d’avoir pour seul débouché asiatique la Chine. La construction de l’oléoduc Taishet-Nadhoka, en 2005 – dont le tracé favorise le Japon – et surtout son choix face à un projet concurrent chinois témoignent de la volonté mutuelle d’accentuer les liens. D’un point de vue plus général, la forte augmentation des échanges commerciaux bilatéraux (d’un volume de 30 milliards de dollars en 2008 contre 4 en 2005) a nourri l’espoir de voir le problème des Kouriles noyé dans les dollars du commerce international.

« Il y a tellement de beaux endroits en Russie ! »

Mais malgré ces facteurs militant pour une résolution, l’administration de Moscou sur ces territoires extrême orientaux reste un avantage stratégique certain. En sus des ressources halieutiques importantes dans les eaux environnantes, les îles sont riches de rhénium, un métal rare. Lorsque l’on sait que les réserves totales de l’archipel, les seules de Russie, sont estimées à 45,8 milliards de dollars, dans un contexte où ces matières premières spéciales deviennent un instrument politique de choix, on comprend mieux l’attachement de Moscou. Enfin et surtout, le détroit de Yekaterina, situé entre les îles de Kunashir et Iturup, en plein milieu donc des territoires disputés, est le seul passage entre la mer d’Okhotsk et l’océan Pacifique ouvert l’hiver pour les navires de guerre russes. (voir carte)

Mais comme le reconnaît sur son blog le président russe, s’extasiant sur la beauté des paysages de l’île en commentaire d’une photo de Kunashir : la Russie est un immense pays, renfermant de nombreux beaux endroits aux richesses naturelles incomparables qui ne sont pourtant pas exploitées à leur maximum, loin de là. Face à cette situation, les Kouriles apparaissent comme une goutte d’eau au regard des autres potentialités russes.

Si l’intérêt stratégique demeure, il faut tout de même remarquer une diminution des effectifs russes dans la partie orientale de son État continental et une concentration sur des zones de tensions méridionales (Géorgie, Tchétchénie, Asie centrale), La fermeture des bases militaires sur les Kouriles montre bien ce désintérêt croissant.

Faux-semblants nationalistes et électoralistes ?

Officiellement, la visite de Medvedev a été justifiée par la volonté de développement de ces territoires isolés en proie à la dépopulation, comme tout l’Est de la Russie. Il y a donc une volonté électoraliste, en préparation de la campagne présidentielle de 2012 qui doit voir le retour de son mentor, Vladimir Poutine. Mais au-delà de la séduction de ces populations bien éloignées du pouvoir central et logiquement tentées par une défiance plus forte vis-à-vis du Kremlin, le but électoraliste est plus général.

Quoi de mieux que de cacher ses propres intentions politiciennes derrière la sacrosainte souveraineté russe ? Le grand quotidien russe La Pravda se demandait d’ailleurs ironiquement au lendemain des remontrances de Tokyo si le chef de l’exécutif devait désormais demander une permission au gouvernement japonais avant de prévoir un déplacement intérieur. Le parti de Poutine semble tenté par une captation des voix via la menace de l’atteinte à l’intégrité territoriale, thème passionnel s’il en est.

En face, le gouvernement de Naoto Kan, déjà humilié par sa « défaite » face à Pékin après la libération du capitaine chinois sans contrepartie – celui-ci était soupçonné d’avoir délibérément heurté son navire contre deux patrouilleurs nippons -, ne peut se permettre de voir son pays une nouvelle fois rabaissé au rang de puissance régionale subalterne alors que son hégémonie économique sur l’Extrême Orient s’effrite du fait de la concurrence du géant chinois mais aussi de l’essoufflement de son marché intérieur.

Au plus bas dans les sondages après tout juste un an d’exercice du pouvoir, le parti démocrate du Japon, après 54 ans de domination presque sans interruption du Parti Libéral Démocrate sur le théâtre politique japonais, n’a pour l’instant pas su construire un rôle novateur et moins pusillanime pour la diplomatie. Oubliées les promesses de révision de l’alliance inconditionnelle avec Washington, esquivés les espoirs d’un recentrage en Asie, le nouveau gouvernement de M. Kan semble retourner vers les vieux travers d’une diplomatie calquée sur celle des États-Unis, à l’heure où le Président Obama cherche à diversifier son implantation au sein du continent, désormais locomotive de l’économie mondiale. Pour donner le change à une opinion publique déçue, Tokyo s’est emparé du sujet passionnel des territoires du Nord pour jouer elle aussi sur le sentiment national et détourner les yeux de l’incapacité à réformer vers la croissance une économie en position difficile.>

Il faut espérer que cette dispute ne soit que le résultat d’un mauvais timing dû aux exigences internes auxquelles sont confrontées les forces au pouvoir d’un côté et de l’autre de la mer du Japon. Mais, de façon pessimiste, il est à craindre que le problème des Kouriles reste un enjeu routinier trop utile pour les ambitions politiques russe et japonaise et sur lequel il ne peut être permis de céder. Sous peine d’hypothéquer son statut de puissance en recomposition…

Arnaud MENINDES

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