Le Somaliland, un exemple discret en manque de reconnaissance

Alors que les révoltes ont éclaté tour à tour en Tunisie et en Égypte et que souffle comme un vent de fraîcheur sur une partie de l’Afrique, le petit territoire du Somaliland continue de s’enorgueillir de sa réussite démocratique. Pourtant, la communauté internationale s’entête à lui refuser le statut d’état officiel. Quel avenir pour cette république autoproclamée, entre une Somalie fantoche et une communauté internationale aveuglée ?

Carte du Somaliland, affichée dans la capitale, Hargeisa. (Charles Roffey, 2005)

D’aucuns ont parlé de miracle. En juillet 2010, le Somaliland, territoire situé au nord de la Somalie (voir carte), dont il a fait sécession en 1991, réussit avec brio sa période d’élections en portant au pouvoir Ahmed Mohamed Silanyo. Le président sortant, battu par les urnes, fait alors preuve d’un fair-play qui, il faut bien le reconnaître, n’est pas la caractéristique principale de bon nombre de régimes africains. « Ce fut un match amical et quelqu’un devait en sortir vainqueur. Je félicite le président Ahmed Mahamoud Siilaanyo pour avoir remporté l’élection. Je resterai dans le pays comme chef de l’opposition », déclarait ainsi Dahir Rayale Kakin, qui avait toutefois repoussé à plusieurs reprises la date du scrutin.

Sept ans plus tôt, le pays avait tenu les premières élections multipartites de son histoire, voyant la victoire de l’Unity of Democrats Party (UDUB) de Kakin avec 42,08% des voix. S’il est trop tôt pour parler de tradition démocratique ancrée, les observateurs internationaux n’ont pas manqué de reconnaître, comme ce fut d’ailleurs le cas en 2005 pour les élections législatives, le bon déroulement du scrutin de 2010. Ce n’était pourtant pas chose aisée, tant les pressions étaient fortes, notamment de la part du Shebab (« la jeunesse »), groupe terroriste islamiste combattant pour l’unité d’une grande Somalie et qui contrôlerait d’ores et déjà 80% du territoire somalien (voir carte). Particulièrement actif, Al-Shabab a notamment revendiqué les attentats de Kampala de juillet 2010 dont le bilan s’élève à 74 morts.

Un système démocratique hybride

Malgré la menace, et grâce à une dépense militaire et policière importante – plus de la moitié du budget global -, la démocratie somalilandaise continue de fonctionner, symbole d’un système hybride, à cheval entre structure traditionnelle et système démocratique.

En effet, toutes les activités, économiques ou politiques, du pays s’intègrent dans un système d’ordre clanique. Le domaine des affaires, publiques ou privées, passe ainsi par l’aval du système de clans. Certains ministres confirment même qu’ils passent autant de temps à négocier par le biais du système clanique que via leurs « fonctions officielles ». Ainsi, démocratie et clanisme s’entremêlent quotidiennement, entraînant toutefois des soupçons de corruption, dont l’éradication était un des poins principaux du programme politique du nouveau président Ahmed Mohamed Silanyo.

Néanmoins, l’hybridité du régime somalilandais semble être la garantie du bon fonctionnement général. Le système clanique, souvent considéré comme un vestige archaïque par les Occidentaux, joue dans la démocratie du pays un rôle de stabilisateur et de lien avec la population dont l’efficacité est aisément constatable. Même si le pouvoir central tend à s’affranchir de l’influence des clans, avec la multiplication des politiciens et des anciens militaires dans les cercles du pouvoir centralisé, il est indéniable que cette toile de fond traditionnelle tend à conserver une grande importance, notamment chez les nouvelles générations qui y sont fortement attachées.

La longue quête d’une reconnaissance internationale

La recherche de la reconnaissance internationale est, au delà de la lutte contre la corruption et du combat contre le terrorisme, le principal chantier qui s’ouvre pour le nouveau président. Car, en dépit de sa réussite, le Somaliland n’est pas reconnu par la communauté internationale comme un État. S’il dispose d’un territoire, d’un gouvernement effectif – comme en témoigne la tenue d’élections ou l’ampleur du budget militaire – et d’une population de 4 millions d’habitants, aucun état, ni aucune organisation internationale ne reconnaît son existence officielle. Les pays du Golfe lui ont même appliqué, neuf années durant, un embargo sur le bétail, sa principale ressource puisque l’économie du pays est basée à 70% sur l’agriculture et l’élevage. Depuis la levée de la sanction par l’ Arabie Saoudite, à la fin de l’année 2009, certains éleveurs affirment que leurs ventes ont été multipliées par dix…

Surtout, l’effort des Nations Unies dans la construction de la paix en Somalie bloque la reconnaissance de la république autoproclamée. Les centaines de millions de dollars et les milliers de soldats envoyés depuis le début des années 1990 en soutien au gouvernement officiel de Mogadiscio – en lutte contre la rébellion islamiste et qui ne contrôle quasiment aucune portion du territoire – sont autant de barrières que le Somaliland ne parvient pas à franchir. Sa proximité avec le pays, la similitude de son clivage social et sa réussite démocratique pourrait pourtant en faire un acteur de poids dans la reconstruction de la région.

De plus, l’Union Africaine (UA) semble toujours se méfier des effets que pourrait provoquer une reconnaissance du Somaliland sur les conflits séparatistes du continent. Pourtant, dès 2005, une mission d’information de l’UA avait conclu que la situation était suffisamment « unique et autojustifiée dans l’histoire politique africaine » et que « cette affaire ne devrait pas mener à ‘l’ouverture d’une boîte de Pandore’ ».

Un espoir « maritime » en termes de sécurité régionale…

Cependant, du côté des grandes puissances occidentales, la reconnaissance tend à devenir officieuse. Ainsi, selon le ministère des Affaires Étrangères français, « le président de la région du Somaliland s’est rendu en France en septembre 2008 et a eu des contacts au niveau des fonctionnaires. » Bien que prudente, cette déclaration représente un espoir d’avancée, tout comme l’existence d’embryons d’ambassade à Paris, Bruxelles et Washington.

En effet, c’est bien vers les intérêts occidentaux que se tournent les espoirs des militants pour la reconnaissance. Du fait de sa position géographique, le Somaliland est en première ligne du combat contre les pirates du Puntland dans le Golfe d’Aden (voir carte). Le nombre d’attaques a tellement augmenté au cours de l’année écoulée que l’Organisation maritime internationale a conseillé aux navires de croiser à plus de 300 milles des côtes somaliennes et que la Marine française assure désormais la sécurité, relative, des bâtiments.

La volonté occidentale de sécuriser ce passage entre la mer Rouge et l’océan Indien (voir carte) pourrait ainsi favoriser les rêves de reconnaissance du Somaliland. La république autoproclamée s’avère désormais être un interlocuteur incontournable pour la sécurité maritime de la région comme en témoignent les propositions de Jack Lang – nommé conseiller spécial de l’ONU sur les questions juridiques liées à la piraterie au large de la Somalie – de renforcer les capacités policières et les garde-côtes du pays. La société française de sécurité privée Gallice, formée par des anciens du GIGN et du service action de la DGSE, a ainsi signé un accord de formation des gardes-côtes de la région.

… et en termes d’intérêts économiques

Autre espoir, toujours du côté français, le groupe Bolloré s’intéresse de près au potentiel maritime du Somaliland. Il vient en effet de remporter un appel d’offre pour la gestion et le développement de la plate-forme portuaire de Berbera, principal port du pays (voir carte), construit par les Soviétiques en 1969 et situé sur la route du pétrole. Le potentiel de Berbera n’est pas négligeable, même si l’investissement est important – de l’ordre de 500 à 700 millions d’euros -. A terme, le port pourrait ainsi concurrencer celui de Djibouti. D’autant que rénover le complexe portuaire nécessitera, à court ou moyen terme, de développer la route le reliant à Addis-Abeba (voir carte), la capitale de l’Ethiopie, qui s’avère être à la fois l’adversaire « ancestral » de la Somalie officielle et le principal, sinon le seul, pays partenaire économique de la république autoproclamée.

Intégré politiquement, par la question de la piraterie, et économiquement, si le projet de développement de Berbera est mené à son terme, le Somaliland n’a donc pas fini de gêner les diplomaties occidentales, tant le contraste est grandissant avec la Somalie voisine. Devenant de fait une tête de pont, au sens propre du terme, dans la lutte contre la piraterie, le Somaliland a toutes les caractéristiques pour devenir une tête de pont, au sens figuré cette fois, dans la lutte contre le terrorisme de Shebab et pour le rétablissement de l’état éthiopien.

État de facto, il reste à la république autoproclamée à accéder à l’ultime stade de son développement par l’obtention du statut officiel d’Etat. Il sera alors temps de démontrer à la communauté internationale que la présence d’une démocratie stable et à modèle africain dans la région présente d’indéniables intérêts sécuritaires.

Mathieu OLIVIER

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