Le modèle de l’Etat-nation en Afrique : « Tous les tabous doivent être mis sur la table. »

Un continent en retard, caractérisé par une instabilité chronique : telle est l’image qui colle à la peau de l’Afrique depuis le processus de décolonisation. Trop peu souvent nous nous interrogeons sur les causes fondamentales de cette situation, et sur les effets du modèle de l’Etat-nation et de ses dérivés imposés par le colonisateur. Une mise au point est donc nécessaire : entretien exclusif avec Alix Toublanc, responsable du  Master II  Droits africains à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

L'Afrique, convoitise idéologique ? Crédits photo Adam Gault/Getty
L’Afrique, convoitise idéologique ?
Crédits photo Adam Gault/Getty

Classe Internationale : Au moment des indépendances en Afrique, il y a près de cinquante ans, le tracé des frontières coloniales a été maintenu afin d’éviter un cycle de conflits sans fin. Pourtant aujourd’hui, les conflits persistent sur tout le continent. Ces frontières, et plus largement le modèle de l’Etat-nation, ne sont-ils pas le facteur principal de ces conflits ?

Alix Toublanc : Le conflit évité à l’extérieur a été transposé au sein d’Etats ne disposant d’aucune unité culturelle, politique ou historique sinon coloniale. Il en résulte donc une forte hétérogénéité qui est souvent synonyme d’instabilité. Aucune solution  véritablement satisfaisante n’a encore été trouvée pour gérer cette situation.

Depuis les indépendances et jusqu’aux années 1990, on a envisagé des solutions de type autoritaire avec le parti unique, expression de l’Etat unifié. Sa justification consiste à dire que si l’on reconnaît librement les partis, alors il y aura autant de formations politiques que d’ethnies. Ces propos étaient notamment défendus par Félix Houphouët Boigny[1].

Depuis les années 1990 où l’on a essayé de remettre en place un pluralisme politique, le problème est géré avec des palliatifs du type interdiction des partis ethniques. Cela n’est pas encore satisfaisant. En effet, si l’on examine par exemple la carte électorale de la Guinée lors du premier tour de la présidentielle de 2010, on constate que les partis sont très circonscrits géographiquement et ont une base électorale communautaire, quelle que soit leur appellation. Et que le vote est « sociologique », pour prendre une expression neutre.

Des expériences originales sont tentées dans certains pays africains tels que le Burundi où la diversité ethnique est officiellement reconnue par la Constitution avec des quotas de représentation entre Hutus et Tutsis. L’Éthiopie reconnait aussi l’existence de cette diversité et la traduit dans le cadre d’un système fédéral. On peut aussi penser aux solutions d’alternance, par exemple au Nigéria entre chrétiens et musulmans.

Un point important de ce pluralisme demeure sans doute la reconnaissance du droit coutumier, sans qu’il vienne pour autant se substituer au droit étatique. Or peu de constitutions  y procèdent, ou alors de manière très résiduelle. La reconnaissance par les institutions des autorités traditionnelles, perçues comme légitimes par la population, peut certainement favoriser aussi l’adhésion à l’Etat. Ceci est constaté notamment au Botswana, au Ghana, en Zambie, où ont été instaurées des Chambres des Chefs. Ces derniers jouent alors le rôle d’intermédiaire entre l’Etat central et la population.

Dans un contexte multiethnique, quels facteurs incitent à faire le choix des éléments constitutifs de l’unité nationale ?

On a  tenté de créer cette unité nationale par la langue officielle unique, le parti unique, le droit étatique uniforme et centralisé… sans grand succès. Il s’agit là d’une tâche ardue au regard notamment de la diversité linguistique et culturelle. Certains pays, comme le Rwanda et le Burundi, ont la chance d’avoir une langue dominante, parlée par l’ensemble de la population. Le développement des langues véhiculaires[2] comme le swahili[3] permettra sans doute aussi une certaine unification. Mais pour le moment, il paraît important d’accorder au sein des institutions une place à la diversité des populations afin d’éviter leur contestation perpétuelle.

Le fait ethnique constituerait-il le principal frein à l’idée d’ « État-nation » en Afrique ?

Il est un frein si on ne le prend pas du tout en compte au niveau institutionnel. Il peut alors se transformer en phénomène conflictuel et contestataire. Toutefois le terme « ethnique » renvoie avant tout à un groupe qui se reconnaît avec un ancêtre fondateur commun, une culture commune et une langue commune. La diversité ethnique est alors  un grand facteur de richesse et de développement et non pas un phénomène archaïque ou belliciste. La Constitution du Cameroun contient d’ailleurs cette formule : « fière de nos diversités linguistiques et culturelles».  Nier cette diversité au sein des États africains est certainement une erreur, d’autant qu’elle peut tout à fait s’exprimer dans le cadre d’un État unitaire.

En plus d’un facteur de développement, cette diversité ethnique pourrait-elle constituer également un facteur d’unité ?

A moyen terme certainement, et il faut pour cela mettre en place les institutions adéquates. De nombreuses expériences originales sont tentées sur le continent. On le voit déjà au sein des Chambres des Chefs que j’ai mentionnées. C’est une démarche qui doit être propre à chaque pays, en fonction de ses particularités. On ne doit surtout pas plaquer les institutions d’un pays dans un autre, sous prétexte qu’elles y ont fonctionné. Une véritable réflexion doit s’engager à cet égard dans chaque pays, à partir de ses spécificités.

En conservant les frontières de l’administration coloniale, les États africains ont aussi gardé l’organisation territoriale centre-périphérie. La marginalisation de certaines parties du territoire n’alimente-t-il pas le rejet de franges de la population à l’idée d’Etat-nation ?

Ce phénomène a largement été mis en valeur dans les années 1990. Pour y remédier, des tentatives de décentralisation ont été mises en place. Ces transferts de compétences aux communes, régions ou encore districts[4] ont pu être désignés par l’expression « le retour du pouvoir au village ». Il s’agit là d’un moyen de faire participer les populations à l’exercice du pouvoir au niveau local, et donc d’œuvrer à ce que le pouvoir soit légitimé à leurs yeux. Cette décentralisation est très jolie sur le papier mais souvent artificielle. Dans les pays francophones, ce sont souvent les lois de décentralisation françaises qui inspirent les textes, une absurdité.  La  question du  village par exemple, qui est le lieu d’identification en Afrique, est passée sous silence. La décentralisation pose également le problème majeur de son financement, ainsi que de la collaboration entre autorités élues et traditionnelles.

Outre la décentralisation, on peut également considérer comme solution une certaine forme de fédéralisme. L’Éthiopie est l’Etat qui a poussé l’expérience le plus loin. En favorisant l’autonomie de l’Etat fédéré ou du moins régional, on peut tenter de limiter  les velléités sécessionnistes qui peuvent exister. Bien entendu ces expériences doivent être menées avec prudence, en fonction de chaque contexte, afin de ne pas conduire à l’éclatement  de l’Etat. Il n’y a pas de modèle d’Etat abstrait que l’on pourrait transposer d’un pays à l’autre. Les institutions d’un État doivent être déterminées selon ses caractéristiques propres.

Comment se traduit le rejet de l’Etat-nation et, plus largement, des valeurs européennes dites « universalistes » ?

Des débats très intéressants sur le sujet ont eu lieu lors de la rédaction de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Certains des rédacteurs avaient alors prévenu : « On ne va pas refaire la déclaration des droits de l’homme blanc ». Cette dernière est profondément individualiste alors que les notions de « groupe » et de « communauté » priment dans les sociétés africaines.

Le rejet peut aussi se traduire au sein de la population vis-à-vis des institutions démocratiques, par une déconsidération des mascarades d’élections, élection qui a pu être qualifiée de « fête des petits papiers ». On peut constater alors de forts taux d’abstention, le représentant élu n’étant pas automatiquement perçu comme autorité légitime. Le député ne vient au village qu’au moment des élections et sera vu comme celui qui va offrir des t-shirts pour se faire réélire. Les gens n’ont donc pas forcément confiance en l’élection, d’autant plus que celle-ci est fréquemment entachée par la corruption.

Lorsque l’on évoque la question de l’élection, il faut aussi s’interroger sur un sujet encore tabou, celui de l’élection du président au suffrage universel direct. En effet, dans certains cas, celle-ci peut être facteur de guerre civile. Il faudrait donc réfléchir, selon les cas, à d’autres alternatives telles que l’alternance rationalisée ou l’élection au suffrage universel indirect. On pourrait même envisager la solution monarchique dans certains cas. Tous les tabous politiques- essentiellement occidentaux d’ailleurs en l’occurrence- doivent être mis sur la table.

Entretien réalisé par Thomas Sila

 

 


[1] Premier président de la République de Côte-d’Ivoire et père de l’indépendance du pays.

[2] Il s’agit de langues de communication, comprises par un nombre important d’individus, sans qu’il s’agisse de langues maternelles.

[3] Le swahili est essentiellement parlé en Afrique de l’Est.

[4] Division administrative que l’on retrouve dans le cadre anglophone.

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