Que se passe-t-il à Istanbul? Le suivi des événements – Dernière mise à jour le 11 juin au soir

Afin de faciliter la lecture et de tenter de rendre intelligible cette situation plus que complexe, voici la liste des sujets développés dans cet article :

  1. Introduction
  2. Mise à jour du 1er Juin à 22:00
  3. Mise à jour du 2 Juin à 14:00
  4. Qui sont les manifestants ?
  5. Violence policière et rumeurs sur « l’Agent Orange ».
  6. Quid des victimes ?
  7. Peut-on parler de « printemps turc » ?
  8. L’émergence d’une contre-manifestation
  9. Mise à jour du 2 juin à minuit, le bilan de la journée
  10. Les déclarations du Premier ministre
  11. Les contre-manifestants se mobilisent
  12. Du côté de la diplomatie
  13. Le mouvement peut-il se désolidariser?
  14. Mise à jour du 4 juin à 11:00
  15. Que peut-on conclure des rumeurs d’ultra-violence qui se propagent au sein de la contestation?
  16.  Le président Gül et le vice-premier ministre Arinç se rencontrent
  17. Mise à jour du 11 juin à 18:00

1. Depuis plusieurs jours Istanbul est le théâtre d’un soulèvement d’une ampleur inédite.

Il y a cinq jours des manifestants qui protestaient contre la construction d’un centre commercial sur l’emplacement du parc de Gezi ont été violemment dispersés par la Police. Suite à ces premiers heurts, plusieurs ONGs dont Amnesty International ont condamné l’usage excessif de la violence par les forces de police.

La contestation s’est très rapidement propagée et maintenant transformée en une révolte massive contre la politique menée par l’AKP (le parti au pouvoir). Ce mécontentement couvait déjà depuis longtemps selon certains observateurs.  Les lois conservatrices votées ces derniers temps et le manque de concertation de la part du gouvernement seraient en cause.

Toujours est-il que le mouvement s’est désormais propagé à l’international. Des rassemblements spontanés ont eu lieu dans plusieurs grandes villes comme Paris, Strasbourg, Amsterdam, New York, Londres, on imagine que les villes d’Allemagne qui possèdent une forte proportion d’habitants d’origine turque sont aussi concernées.

Les heurts se sont intensifiés hier opposant des milliers de manifestants à la police dans le quartier central de Beyoglu. Les affrontements ont duré toute la nuit et se propageraient ce matin aux autres quartiers d’Istanbul (Kadikoy, Osmanbey, Besiktas) ainsi qu’à d’autres grandes villes comme Izmir et Ankara.

D’un point de vue extérieur, il est impressionnant de constater que la quasi-totalité de mes amis et connaissances sur Facebook soutiennent activement le mouvement sans distinction de classe, d’âge et d’origine. Ceci indiquerait que l’on puisse réellement parler de mécontentement massif.

La plupart d’entre eux se plaignent du silence des médias turcs, effet qui semble ce matin passé puisque toutes les pages d’accueil des médias turcs sont focalisées sur le déroulement des événements.

Tôt ce matin le pont du Bosphore a été envahi par une foule très dense de manifestants. Selon Etienne Copeaux, des chauffeurs de bus et de taxis ont fait barrage à la police afin d’entraver leur intervention.

Selon plusieurs sources, il est pratiquement certain que plusieurs personnes sont décédées bien que ceci soit invérifiable. Sur les réseaux sociaux on parle de crises cardiaques dues aux gaz lacrymogènes mais aussi de personnes écrasées par des mouvements de foules et les blindés de la police.

Toujours au rang des rumeurs : la police aurait fait l’usage de balles réelles dans la nuit du 31 au 1er et les connections internet seraient en passe d’être coupées. Il convient évidemment de prendre ces deux dernières informations pour ce qu’elles sont : des rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux de la part de personnes en lien direct avec la Turquie.

Vous pouvez avoir un aperçu (orienté) des émeutes via le Tumblr http://occupygezipics.tumblr.com/  régulièrement mis à jour. Du côté des médias officiels, je vous rappelle une liste des médias turcs que vous pouvez consulter pour faire un rapide tour d’horizon des différents points de vue.

http://www.todayszaman.com/mainAction.action   Proche du parti au pouvoir (conservateur/libéral), un des plus grands quotidiens turc.

http://www.hurriyetdailynews.com/home.aspx plutôt proche de l’opposition/centre gauche, prises de positions parfois nationalistes.

http://www.radikal.com.tr/ (plus à gauche)

Je tenterai d’actualiser et d’organiser cet article au fil des informations que je recevrai. En attendant sachez que tous les observateurs s’accordent à qualifier ce soulèvement d’inédit, au moins depuis le début de la décennie AKP en 2002 et que ces événements constitueront certainement une rupture dans la vie politique turque moderne.

2. 1er Juin, 22:00

– Selon la page facebook du mouvement occupy à Chypre qui milite pour la réunification de l’île, l’accès à internet aurait été coupé en Turquie suite aux évènements. (https://www.facebook.com/OccupyBufferZone?ref=stream&hc_location=stream)

– La même source a posté une image montrant un important rassemblement de manifestants sur les quais d’Izmir, il semble clair que le mouvement s’est propagé en Turquie.

– à Istanbul, plusieurs sources confirment que des journalistes ont été attaqués par certains manifestants mais aussi pris pour cible par la police.

3. 2 Juin 14:00

Les affrontements ont continué dans la nuit et se sont concentrés autour du quartier de Beşiktaş, situé en contrebas et à l’Est de la place Taksim. Les photos postées montrent des scènes d’émeutes violentes (jets de pierres, usage massif de gaz lacrymogène). Des barricades ont été érigées sur l’avenue Cirağan qui longe le Bosphore sur la rive Ouest d’Istanbul et dessert entre autres l’Université de Galatasaray et le palais de Dolmabahçe. Guillaume Perrier, correspondant du journal LeMonde à Istanbul revient en détail sur les événements de la nuit dernière : Récit d’une nuit de résistance sur la place Taksim, à Istanbul.

4. Qui sont les manifestants ?

Au vu des drapeaux brandis par les manifestants, le mouvement semble très hétérogène. Les partis de gauche semblent très présents (CHP, TKP…) et l’on retrouve plus généralement pléthore de symboles appartenant à la frange laïque et patriotique de l’opinion comme le drapeau turc flanqué du portrait de Mustafa Kemal.

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Les syndicats sont également présents, certains sont des habitués de la confrontation avec la police à l’instar du DISK, un temps interdit dans les années 80 suite aux émeutes meurtrières du 1er mai 1977[1]. Des militants nationalistes seraient également présents.

Des drapeaux du BDP, parti politique revendiquant une autonomie modérée des régions à majorité kurde sont également visibles. Il est d’ores et déjà intéressant de souligner qu’il est paradoxal que ces mouvements se côtoient étant donné que c’est depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP que la situation tend à s’améliorer dans les régions à majorité kurde (comme en témoigne par exemple le Processus d’Imrali dont nous avons déjà parlé[2]), tandis que les partis nationalistes et une frange de la gauche patriotique turque sont traditionnellement plutôt hostiles à l’autonomisme kurde.

Ceci nous amène à la conclusion que ces événements résultent davantage d’une contestation spontanée qui fédère les opposants traditionnels à la politique de l’AKP en outrepassant les clivages qui structurent la vie politique turque traditionnelle.

D’autres manifestants se regroupent également sous les bannières des clubs de football d’Istanbul. On retrouve en effet beaucoup de fanions noirs et blancs, ou jaunes et rouges, qui renvoient respectivement aux clubs de Beşiktaş et de Galatasaray. Si certains groupes de supporters « ultras » sont politisés, la plupart sont en tout cas des abonnés au clash avec les forces de l’ordre.

Quoiqu’il en soit, le drapeau turc reste le plus présent et dénote d’un certain apolitisme qui s’inscrit en réaction aux méthode de gouvernement de l’AKP. Depuis mon réseau social facebook (ce qui ne peut donc absolument pas être considéré comme une source sûre), j’ai l’impression d’observer un phénomène de mobilisation – évidemment massif – mais qui tend à concerner des personnes qui avaient l’habitude de se définir comme résolument déconnectées de la politique et des idéologies.

5. Rumeurs sur la violence policière

Agent Orange ? Une photo apparemment prise avec un smartphone circule sur les réseaux sociaux et montre un baril d’explosif flanqué d’une étiquette orange. La rumeur se répand qu’il s’agirait d’Agent Orange, un herbicide et défoliant puissant utilisé par l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam et responsable depuis de malformations et de maladies graves parmi les populations touchées et les vétérans.

L’Agent Orange était principalement utilisé afin de raser les forêts où se cachaient le Vietminh mais aussi pour détruire les cultures qui permettaient l’approvisionnement de la guérilla. Hors de toutes considérations éthiques, on imagine mal l’intérêt pour la police d’utiliser un herbicide et explosif – aussi puissant soit il – contre les émeutiers. L’Agent Orange est une arme chimique puissante qui possède des effets extrêmement néfastes à long terme sur l’environnement et les populations. De plus, l’utilisation militaire de cet herbicide nécessite du matériel lourd capable de le projeter à distance afin de ne pas subir soi-même les effets que l’on veut infliger à l’adversaire. Il donc apparaît quasiment impossible voire absurde, que de l’Agent Orange du même type que celui utilisé au Vietnam puisse être employé par la police contre des manifestants.

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6. Quid des victimes ?

Plusieurs vidéos qui circulent prétendent montrer la mort en direct de manifestants. Les plus connues montrent un homme violemment heurté par un blindé anti-émeute[3] (il est toutefois possible que le policier conducteur n’ait pas vu le manifestant puisque celui-ci se cache derrière une barricade) ainsi qu’un homme projeté au sol inanimé après avoir reçu un jet de canon à eau dans le visage[4] (là encore, l’intention du policier reste à déterminer puisque le canon à eau est par définition  une arme non-létale qui ne permet pas le tir de précision). D’autres photos postées sur le Tumblr occupygezi[5] montrent plusieurs civils gisant inanimés, victimes de blessures graves; certains ont le crâne enfoncé. Toutefois et en dépit de ces images, aucune source gouvernementale ne confirme que des personnes soient décédées suite aux émeutes.

Plusieurs images font effectivement état d’un usage disproportionné de la violence par la police, à l’instar de cette photo qui montre un groupe de policiers rouant de coups de crosse et de bottes un civil à terre désarmé.

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7. Peut-on parler de « printemps turc » ?

Certains observateurs, médias et individus ont déjà adopté l’expression. Toutefois, il semble très peu probable que le gouvernement turc puisse être renversé. Tout d’abord, il serait un tort  de penser que l’AKP est impopulaire. L’AKP est un gouvernement démocratiquement élu, qui a remporté toutes les élections nationales au suffrage universel depuis 2002. Le gouvernement AKP a redressé l’économie du pays à un point que l’on parle de « miracle turc ». La Turquie possède à ce jour un des taux de croissance les plus hauts du monde et le pouvoir d’achat des turcs a été démultiplié depuis le début de la décennie AKP amorçée en 2002.

De plus – ce paragraphe sera sujet à controverse et n’engage que moi – malgré la violence des émeutes et de la répression policière, je ne crois pas que de telles manifestations auraient pu se produire sans dégénérer de façon beaucoup plus grave et entraîner une répression bien plus féroce dans toute l’histoire de la république turque. Les citoyens turcs qui ont vécu les 1er mai sanglants et le régime autoritaire des années 80 (quand des gens disparaissaient sans laisser de traces ou étaient torturés dans les prisons) le savent.

Le gouvernement semble peu à peu prendre la mesure des événements. Le président Gül, ainsi que le premier ministre Erdoğan ou encore le vice-premier ministre Arinç ont reconnu des torts dans la gestion de cette crise. LeMonde.fr relaye une déclaration symbolique de la part de ce dernier : « Plutôt que du gaz sur des gens qui disent « nous ne voulons pas de  commercial ici  » (…) les autorités auraient dû les  convaincre et leur dire que leurs inquiétudes étaient partagées ».

8. L’émergence d’une contre-manifestation ?

Les citoyens favorables à l’AKP tendent à s’organiser et certains se font déjà entendre sur les réseaux sociaux. Ils expriment leur soutien au gouvernement et critiquent la violence des émeutiers et la présence supposée de casseurs d’extrême droite ou revendiquant des appartenances à des groupes indépendantistes ou d’ultra-gauche violents et armés.

9. Bilan du 2 juin à minuit, le bilan de la journée

Aujourd’hui a été une nouvelle journée de contestation. En dépit d’une relative accalmie sur la place Taksim où la police s’est retirée pour laisser la place aux manifestants, d’autres quartiers restent le théâtre d’émeutes comme actuellement le quartier de Beşiktaş. Selon le quotidien Hürriyet, les manifestants s’y seraient retranchés derrière des barricades et tenteraient de prendre d’assaut les bureaux du premier ministre situés dans le palais de Dolmabahçe.  Dans la capitale Ankara, les heurts seraient très violents, on parle de 700 blessés. Les autres villes de Turquie sont également concernées, les événements ont définitivement pris une ampleur nationale.

10. Les déclarations du Premier ministre

Guillaume Perrier à relayé aujourd’hui plusieurs déclarations du premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier a déclaré entre autre que les réseaux sociaux étaient un « danger pour la société » en référence aux photos/slogans/événements relayés par les manifestants sur Facebook, Twitter, Tumblr…

Autre annonce très importante qui revêt une dimension provocatrice ; le Premier ministre voudrait raser le centre culturel Atatürk qui borde la place Taksim pour y construire une mosquée. Il paraît désormais clair que le premier ministre entend liquider l’héritage kémaliste de la Turquie [7].

11. Les contre-manifestants se mobilisent

Des incidents auraient éclaté à Istanbul, opposant des groupes de manifestants à des militants pro-gouvernementaux. D’autres témoins directs rapportent se faire insulter par des gens depuis leurs fenêtres. Certains d’entre eux réclament simplement le silence et le calme; il faut indiquer ici que des manifestants se munissent de casseroles qu’ils utilisent comme des percussions afin de rythmer leurs slogans.

12. Du côté de la diplomatie

Le ministre des Affaires étrangères turc a déclaré que ces incidents ne nuiraient pas à l’image de la Turquie dans le monde. Plusieurs pays ont pourtant exprimé, via leurs diplomaties respectives, leurs vives préoccupations quant aux événements en cours. Laurent Fabius a appelé les autorités turques à faire « preuve de retenue ». Les USA ont quant à eux, demandé au gouvernement turc à respecter les libertés, notamment la liberté d’expression. Comble du cynisme,  Bachar Al-Assad a déclaré hier: « Le peuple turc ne mérite pas toute cette violence ». On imagine que le régime de Damas se délecte de la situation en cours chez son ennemi et voisin. Rappelons que le gouvernement turc a été l’un des premiers à cesser de soutenir le régime syrien en 2011.

A Chypre, le mouvement Occupy Buffer Zone qui milite pour la réunification de l’île rapporte que l’ambassade turque en République Turque de Chypre Nord a été occupée dans le courant de l’après-midi.

13. Quel rôle pour l’armée?

Au cours de l’histoire de la République turque, l’armée turque s’est érigée en garante des valeurs kémalistes et républicaines. Ainsi, les militaires sont intervenus plusieurs fois pour renverser des gouvernements jugés inaptes à gouverner. L’armée a même directement administré de fait le pays pendant plusieurs années, après le coup d’état de 1980. La dernière intervention en date de l’armée dans la vie politique remonte à 1997. Le premier ministre Erbakan, originaire du même parti  (le Refah désormais dissout au profit de l’AKP) que le premier ministre Erdogan, avait été contraint de démissionner. Depuis, le parti de l’AKP au pouvoir n’a eu de cesse de diminuer le rôle de l’armée dans la sphère politique, aidé en cela par la découverte d’un projet de coup d’État sanglant apparemment fomenté par l’armée (il est encore à ce jour extrêmement difficile de démêler ce tentaculaire procès qui a mené une partie de l’État Major turc en prison).

A ce jour, l’armée est restée silencieuse et les soldats sont restés dans leurs casernes. Plusieurs sources s’accordent pourtant à dire que des soldats auraient protégé dans leur caserne des manifestants pris pour cible par des gaz lacrymogènes. Ils auraient par la suite menacé de riposter contre la police alors que ces derniers dirigeaient des tirs de grenades lacrymogènes vers la caserne.

Ci dessous : « résiste Gezi parc, les soldats d’Hakkari (province du Sud-Est) sont avec toi ».

Message de soutien aux manifestants du parc Gezi de la part de militaires de la province d'Hakkari

13. Le mouvement peut-il se désolidariser?

Ce soir dans le quartier de Beşiktaş, des militants du DHKP-C (un groupe d’extrême gauche responsable de plusieurs actions terroristes et se revendiquant de la lutte armée) sont en première ligne face aux forces de l’ordre. Il semblerait qu’une partie des manifestants aient alors refusé de se joindre à eux afin d’éviter d’être amalgamés.

De manière générale, nous avons vu que le mouvement était extrêmement hétérogène. Les clivages politiques traditionnels pourraient rapidement faire surface, une fois passée l’euphorie fédératrice des premiers jours.  Des sources sur place rapportent la présence de nombreux provocateurs sur la place Taksim ce soir.

14. Mise à jour du 4 juin à 11:00

Les affrontements entre émeutiers et police se perpétuent, notamment dans les grandes villes de province, la capitale Ankara, ainsi qu’en RTCN. A Istanbul, plusieurs quartiers, notamment celui de   Beşiktaş sont encore sous tension. Pour la première fois depuis le début des émeutes les médias officiels ont fait état de la mort de deux personnes. L’un aurait été percuté par une voiture à Istanbul, l’autre a été roué de coup à Antakya. On peut imaginer que ce premier bilan va bientôt s’alourdir. Une étudiante sur place raconte notamment qu’un de ses camarades d’université est décédé à l’hôpital suite à un traumatisme crânien. Une autre photo de mauvaise qualité, désormais introuvable montrait un homme gisant inanimé sur le sol d’un centre commercial. Une vidéo qui circulait hier sur les réseaux sociaux montrait un blindé de la police isolé et immobilisé,  attaqué par des manifestants apparemment bien décidés à lyncher les policiers.

15. Que peut-on conclure des rumeurs d’ultra-violence qui se propagent au sein de la contestation?

Les rumeurs les plus folles continuent de circuler parmi les manifestants : dizaines de morts, tirs à balles réelles, utilisation massive d’Agent Orange, policiers en civils agissant comme des provocateurs afin de décrédibiliser le mouvement et légitimer le recours à la force par la police… Ces rumeurs qui sont certainement des exagérations amplifiées par le bouche à oreille restent significatives.

D’une part elles montrent qu’il ne paraît pas absurde à certains manifestants que la police puisse avoir recours à des armes chimiques et tuer délibérément des émeutiers. Deux raisons peuvent être retenues pour expliquer ce phénomène d’effroi vis-à-vis des forces de l’ordre. La première est – je crois – la plus importante : beaucoup de mouvements et de groupes vivent dans la culture de la répression. Les groupes ayant une sensibilité de gauche ont tendance à commémorer assidûment les victimes des manifestations du 1er mai . Les supporters de football « ultras » quant à eux, et à l’instar de leurs homologues français, cultivent  le souvenir de camarades décédés au cours d’affrontements avec la police, à la fois comme élément fédérateur permettant d’affirmer des valeurs, mais aussi comme fierté et émulation prouvant le caractère « ultra » et sulfureux du groupe. En dernier lieu, on peut se risquer à dire que l’opinion turque est, du fait du souvenir de la période de terreur qui a suivi le coup d’Etat de 1980 et du traumatisme causé par les affaires Balyoz et Ergenekon, plus réceptive aux théories complotistes impliquant la présence d’un « Etat profond » pour lequel la vie de quelques individus ne pèserait pas lourd face à la raison d’Etat.

D’autre part et de façon moins théorique, ces rumeurs effrayantes montrent  la fébrilité des manifestants et leur sentiment de réellement manifester au péril de leurs vies. Certains prennent désormais l’initiative d’indiquer leur groupe sanguin de façon visible sur leur bras avant de partir manifester.

16. Le président Abdullah Gül et le vice-premier ministre Bülent Arinç se rencontrent pour évoquer les manifestations.

Alors que l’hyper-premier ministre Recep Tayyip Erdogan est actuellement en visite officielle au Maghreb, le premier ministre et le vice-premier ministre sont actuellement en train de se concerter au sujet des émeutes. Les journalistes n’ont pas accès à la rencontre, une conférence de presse est prévue pour 11:00 heure française.

Premier bilan de la conférence : Le vice-premier ministre a annoncé que le bilan de la rencontre était positif. Il a déclaré avoir reçu des instructions de la part du président quant à la conduite à adopter. [8]

Le vice-premier ministre a déclaré avoir compris les manifestants qui s’exprimaient de façon « légitime et patriotique » contre la destruction du parc de Gezi. Il a par ailleurs réitéré ses excuses quant à la violence excessive dont les policiers ont fait usage.  Le vice-premier ministre a ensuite tenu à distinguer les manifestants pacifiques des « groupes illégaux et marginaux«  (en référence au DHKP-C et autres groupes d’extrême gauche qui se sont violemment opposés aux forces de l’ordre).  Enfin, le vice-premier ministre a appelé au calme et à la mesure. [9]

Analyse : Bien que le vice-premier ministre ait annoncé s’exprimer en accord avec le premier ministre, on note une nette différence de ton avec les déclarations dures de R.T. Erdogan avant-hier. Le mouvement est désormais reconnu bien que minimisé par rapport aux observations avancées par la presse étrangère et les sympathisants sur les réseaux sociaux. Alors que les manifestants parlent d’un effet « goutte d’eau » qui a conduit à l’amplification d’une contestation violente; le gouvernement évoque un mouvement pacifique, récupéré par des groupes violents.

17. Mise à jour du 11 juin à 18:00

La police a repris ce matin la place Taksim et le parc de Gezi au terme de quelques échauffourées avec des émeutiers. Officiellement venus pour enlever les banderoles et les pancartes, les forces de l’ordre ont en fait ré-investi les lieux. Le premier ministre a ensuite déclaré que les événements étaient terminés[10]. Quelques heures plus tard, une cinquantaine d’avocats qui exprimaient leur désaccord dans le hall du palais de justice ont été arrêtés, provoquant une vive indignation sur les réseaux sociaux[11].

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La police arrête des avocats qui manifestent dans le palais de justice. Vidéo disponible ici .

Il est fort probable que des confrontations violentes vont éclater cette nuit suite à ces nouveaux incidents. Un camion de police est déjà en train de brûler en ce moment même au milieu de la place où les manifestants affluent. Vous pouvez avoir ici un aperçu en live de la situation sur la place Taksim via le reporter Tim Pool du magazine Vice.

Merci au blog http://www.susam-sokak.fr/ pour ses alertes mails et à tous ceux qui – sur place ou non – nous font part de leurs observations et de leurs opinions aussi variées qu’intéressantes. 

 


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