Retour sur un « moment révolutionnaire tunisien » [1] qui a bouleversé notre conception de la Révolution

Lorsque le 17 décembre 2010 [2] le marchand ambulant Mohamed Bouazizi s’immole par le feu dans la ville de Sidi Bouzid après avoir été giflé par une femme policière, représentante de l’Etat qui lui avait confisqué ses marchandises, le processus révolutionnaire tunisien s’enclenche. Touchant dans un premier temps le centre du pays, le mouvement ne tarde pas à s’étendre à tout le territoire. En un peu moins d’un mois et demi, les Tunisiens agissent pour réclamer le départ de l’autocrate Ben Ali qui finit par s’enfuir vers l’Arabie Saoudite le 14 janvier, laissant vaquant un pouvoir dont il (ab)usait depuis 1987.

Les tentations ont été grandes, pendant ce moment révolutionnaire, de comparer la situation tunisienne à la Révolution Française. Pourtant, le mouvement se distingue très vite des précédents révolutionnaires par l’originalité des modes d’action collective utilisés et l’utilisation d’internet. Inaugurant la vague de contestation dans les pays arabes baptisée « printemps arabe » par la sphère médiatique, la Tunisie s’illustre tant par son rôle de précurseur que par la rupture dans une certaine continuité du processus aboutissant au renversement du pouvoir en place.

La rupture des prénotions sur la révolution

Les débuts de ce moment révolutionnaire tunisien se caractérisent par une forte dimension émeutière jusqu’au début du mois de janvier. Après l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, un rassemblement sous forme de sit-in prend place devant le gouvernorat de Sidi Bouzid. Les protestations qui se cantonnent aux régions défavorisées du centre du pays jusqu’à la fin du mois de décembre prennent la plupart du temps la forme d’émeutes, comme l’illustrent les affrontements avec les forces de police devant les institutions qui symbolisent l’Etat. Les protestataires brûlent par exemple une station de police le 18 décembre à Menzel Bouzaiane. L’émeute est, dans un premier temps, un moyen d’expression de la colère sociale de jeunes et moins jeunes qui ne comprennent pas pourquoi leurs enfants ou eux-mêmes ne trouvent pas de travail malgré un niveau élevé d’études supérieures. Les slogans d’ordre frumentaire comme « l’emploi est un droit bande de voleurs, emploi liberté dignité, honte au gouvernement les prix flambent » se politisent assez rapidement, se cristallisant contre le régime de Ben Ali à travers des cris comme « libertés, libertés, pas de présidence à vie ».
Ces mouvements de révolte ont étonné les théoriciens de la Révolution des pays occidentaux mais aussi arabes. Où était le grand leader charismatique qui menait les foules grâce à un discours mobilisateur ? Qu’il soit chef de file islamique ou figure de l’avant-garde marxiste, le leader révolutionnaire tunisien n’existe pas [3]. Cette absence s’accompagne aussi d’un vide politique autour des protestataires. L’organisation syndicale UGTT [4], inféodée au pouvoir, ne participe pas au mouvement, à l’exception de certains syndicalistes à titre personnel dans les régions centrales du pays. Les différentes idéologies auxquelles nous avons pu être habitués lors de précédentes révolutions comme en Russie en 1917, à Cuba en 1959 ou en Iran en 1979 ne jouent pas un rôle moteur dans ce moment révolutionnaire. L’opposition au système capitaliste n’est pas la revendication porteuse du moment révolutionnaire. C’est davantage la dignité et l’obtention d’un travail assimilé à un droit que revendiquent, dans la rue, les Tunisiens. Cette première phase de la révolution tunisienne rompt avec les traditionnelles préconceptions que les journalistes et chercheurs, en France et ailleurs peuvent avoir d’un processus révolutionnaire. Redéfinir ce qu’est une révolution, voilà la véritable rupture du moment révolutionnaire tunisien.

Le tournant de janvier : résurgence des modes d’action collective de la révolution

La rupture dans la continuité, c’est ce qui advient progressivement du processus révolutionnaire en Tunisie. Aux émeutes populaires qui diminuent sans néanmoins disparaître, s’ajoutent des manifestations plus traditionnelles à mesure que la révolte se propage. La capitale, Tunis, est touchée par ce vent de révolte quand les étudiants rejoignent la contestation à partir du 3 janvier ou que les avocats manifestent devant le palais de justice en refusant de participer au jugement des contestataires. Après le week-end du 8 et 9 janvier durant lequel 14 personnes, selon les chiffres du gouvernement, ont perdu la vie à Kasserine, une ville du centre de la Tunisie, après des affrontements avec la police, la contestation atteint son paroxysme. La principale centrale syndicale, l’UGTT, commence à bouger. La direction appelle à la grève générale le 11 janvier dans les villes et le 14 à Tunis pour protester contre les tirs à balles réelles. Les slogans évoluent directement vers l’exigence plus qu’explicite du « départ de Ben Ali et de sa clique de voleurs » [5]. La manifestation, accompagnée de la grève générale, devient le mode d’action privilégié par les acteurs de la révolution. Pourquoi cela a-t-il changé ? Les acteurs ne sont plus tout à fait les mêmes. L’UGTT a pris conscience d’une nécessité à intervenir. Ce sont ses partisans qui prennent la tête des cortèges et organisent les services d’ordre. Même si elle n’a pas joué un très grand rôle dans ce moment révolutionnaire, l’organisation syndicale a tout de même encadré le recours aux formes d’actions collectives plus traditionnelles qui ont conduit au départ de Ben Ali. La rupture dans la continuité s’explique aussi par le rôle clé des médias sociaux qui diffusent les contestations sur la toile.

Les médias sociaux ont amplifié, sans le dénaturer, le processus révolutionnaire

La « révolution » internet a-t-elle transformé ce moment révolutionnaire tunisien ? Tout l’enjeu est de déterminer dans quelle mesure la révolte tunisienne a été initiée ou amplifiée par ce nouveau mode virtuel d’action collective. Hichem, 26 ans en décembre 2010, professeur d’anglais à Kaiouran et sa consœur Imen, 27 ans, de Mahdia, deux villes du centre du pays, apportent un éclaircissement au rôle joué par les médias sociaux dans ce processus révolutionnaire. Ils faisaient tous deux partie des 1.8 millions de Tunisiens sur une population totale de 10 millions d’habitants à posséder un compte Facebook avant le 17 décembre. Si aucun d’entre eux n’a pris de vidéos des affrontements, ils ont participé à la contestation virtuelle en « aimant » des vidéos sur Facebook, en postant des messages ou copiant des vidéos sur leur mur. Pour Hichem le rôle des médias sociaux comme Facebook a été primordial : « nous n’avions aucun moyen pour communiquer entre nous car tous les journaux, télévisions et radios défendaient le régime de Ben Ali. Internet était notre seul moyen de communication ce qui nous a beaucoup aidé à nous informer de ce qui se passait dans le pays et a aussi permis d’appeler à manifester ». Imen va dans le même sens lorsqu’elle affirme que « la télévision nationale passait les documentaires animaliers de National Geographic alors que les gens mourraient dans la rue. Les gens se sont donc tournés vers Facebook et Al Jazeera. »
Ces témoignages permettent de comprendre le rôle clé joué par Internet dans la diffusion de l’information et de l’émotion. Mentionnant Al Jazeera, la chaîne Qatarie, Imen pointe du doigt l’action des cyber-activistes. Souvent hors de Tunisie, ces Tunisiens postaient des vidéos sur Youtube montrant notamment les violences policières et permettaient l’accès des médias étrangers à leur contenu. Ils jouaient le rôle de passeurs d’information à l’échelle internationale et fournissaient en retour des informations aux utilisateurs des réseaux sociaux. Les médias étrangers, comme Al Jazeera, reprenaient ces vidéos et les diffusaient sur leurs antennes satellites auxquelles pouvaient accéder les Tunisiens habitant en Tunisie.
Si les médias sociaux ont diffusé, amplifié et participé à l’écho international qu’a connu ce moment révolutionnaire tunisien, il ne faut pas y voir une nouvelle façon de faire la révolution. Il est donc nécessaire de relativiser le mythe de la Révolution 2.0 [6]. La révolte tunisienne n’a pas pour origine le seul activisme virtuel produit sur internet. Les émeutes qui ont déclenché le processus révolutionnaire ont pris place dans une région dont l’accès à internet n’était pas aussi important que dans la région de Tunis par exemple. De plus, ce qui était transmis par les médias sociaux relayait ce qui se passait dans la rue. La rue est restée la plateforme de contestation principale, contestation prenant différentes formes d’actions collectives.

Antoine BOYER

[1] Expression tirée de l’ouvrage de Amin Allal et Thomas Pierret (dir) ; Au cœur des révoltes arabes, Armand Colin Recherches, 2013.
[2] Nous considérons dans cet article le moment révolutionnaire tunisien du 17 décembre 2010 à la chute de Ben Ali le 14 janvier 2011.
[3] Khadija Mohsen-Finan , « Changement de cap et transition politique au Maroc et en Tunisie », in Pouvoirs, 2013.
[4] UGTT : Union Générale Tunisienne du Travail.
[5] Pour une énumération plus précise de l’évolution de la contestation, cf. Chouikha Larbi et Gobe Eric, « La force de la désobéissance : retour sur la chute du régime de Ben Ali », Revue Tiers Monde, Mai 2011, p.219-226.
[6] Romain Lecomte, « Au-delà du mythe de la « révolution 2.0 ». Le rôle des médias sociaux dans la révolte tunisienne » in Amin Allal et Thomas Pierret (dir) ; Au cœur des révoltes arabes, Armand Colin Recherches, 2013.

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