Fiche de lecture: Philippe Migaux, L’islamisme combattant en Asie du Sud-Est

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Spécialiste reconnu de l’Afrique et de l’Asie du Sud-Est, Philippe Migaux est titulaire d’un doctorat en ethnologie obtenu à l’Institut de Sciences Politiques de Paris. Après avoir enseigné au Collège Interarmées de Défense de 1993 à 2002, il œuvre désormais en tant que maître de conférences à Sciences Po Paris où il traite des questions de menaces et de sécurité. Il s’intéresse prioritairement aux problématiques d’asymétries des combats et au terrorisme international au sein de l’IRASEC. Il publie ainsi en 2006 avec G. Chaliand une Histoire du terrorisme, de l’Antiquité à Al Qaïda. Il intervient d’ailleurs régulièrement auprès de l’Organisation des Nations Unies sur ce sujet. Cette double compétence marque d’autant plus du sceau de la légitimité du présent ouvrage.

L’introduction de l’ouvrage rappelle de façon bienvenue les chiffres de la composante musulmane en Asie du Sud-Est(1). Ainsi sur près de 550 millions d’habitants, plus de 230 millions sont de confession musulmane. L’islam pratiqué est majoritairement sunnite de tendance « shaféite » marquant la primauté de l’opinion des savants sur l’interprétation personnelle. Le chiisme bien qu’existant reste marginal dans la région.

Dans la première partie, l’auteur entend recontextualiser la naissance et l’essor de ces mouvements islamistes en proposant une analyse historique. L’arrivée de l’islam dans cette partie du monde remonte au XIème siècle grâce aux contacts des populations locales avec les marchands arabes venus s’approvisionner en épices. Ces conversions sont alors des actes volontaires dénués de toute pression coercitive. Religion d’Etat dès 1424 dans une large partie de l’actuelle Malaisie, l’islam continue son expansion régionale à partir du port de Malacca, place commerciale stratégique.

L’arrivée des colons espagnols et portugais bouleverse les équilibres. Les européens arrivent en effet en Asie du Sud-Est avec une démarche civilisatrice dont l’évangélisation est un volet important. Pour protéger ces noyaux de populations musulmanes, l’Empire ottoman décide d’envoyer des soldats accompagnés de missionnaires sunnites. Cela ne suffit pas et le Portugal parvient en 1511 à s’emparer de Malacca. L’Espagne, les Pays-Bas puis la France et la Grande-Bretagne et enfin les Etats-Unis(2) participent à ce mouvement colonisateur en Asie du Sud-Est qui dure jusqu’à la toute fin du XIXème siècle.  La Grande-Bretagne et les Pays-Bas, de par leur tradition protestante, se montrent plus tolérants à l’égard des populations musulmanes et n’hésitent pas à s’appuyer sur les institutions préexistantes. Cependant devant les refus d’accorder des statuts d’autonomie, certains territoires commencent à s’embraser à l’image des révoltes d’Aceh(3), à proximité de Sumatra, où les populations se soulèvent régulièrement de 1873 à 1904 contre le contingentement du droit musulman et des pouvoirs du qadi(4) imposé par les autorités néerlandaises.

Des enfants étudiants le Coran à Java durant la colonisation hollandaise.
Des enfants étudiant le Coran à Java durant la colonisation hollandaise

Cette domination européenne interpelle les figures religieuses et les intellectuels  locaux. S’ensuit une période de renouvellement de la pensée, matérialisé par la fondation de nombreuses écoles coraniques (madrasas) ou universités. Cette tendance provient essentiellement d’Egypte et s’incarne dans des penseurs tels que Muhammad Abd el Wahhab (1703-1791). Les premiers mouvements salafistes structurés, le wahhabisme en tête, voient alors le jour au Proche et Moyen-Orient et se diffusent rapidement vers l’Asie du Sud-Est grâce là encore à la fondations d’écoles ou de mosquées influentes. Cependant, les institutions coloniales se montrent relativement méfiantes et limitent cette expansion d’influence.

Par ailleurs, cette première partie de l’ouvrage entend replacer les premières luttes au nom de l’islam dans un contexte strictement national. En Thaïlande, le sud se rebelle face à un pouvoir majoritairement bouddhiste et réclame son indépendance. Cependant, faute de cohésion entre les diverses tendances rebelles, le mouvement Pattani (5) finit par s’essouffler. Il renaît grâce à la fondation du BNPP(6) qui tente quant à lui de sortir de son isolement en s’alliant avec l’OLP(7) ou la Ligue Arabe. Le PULO, apparu en 1968, dispose lui de combattants plus aguerris, formés au Moyen-Orient avec le soutien de l’Arabie Saoudite. Pour financer le mouvement, ses membres n’hésitent pas à s’adonner aux pillages et au rançonnage. Le PULO(8) se voit anéanti dans les années 1990 du fait du démantèlement de ses bases arrières en Malaisie et des arrestations massives qui le frappent.

En Indonésie, les autonomistes musulmans d’Aceh, longtemps brimés, trouvent une audience plus large pendant l’occupation japonaise et la seconde guerre mondiale(9). Après 1945, les tensions entre nationalistes et islamistes se font de plus en plus fortes. L’armée fidèle au président Sukarno parvient cependant à mater la rébellion fragilisée par son manque de cohésion.

Les Philippines offrent elles aussi un formidable exemple d’absence de coordination entre des factions concurrentes du mouvement Moro(10). Face à l’augmentation des tensions ethniques, l’autorité centrale impose la loi martiale. Entre 1970 et 1978, près de 3000 personnes trouvent la mort, le pays comptant alors près de 200 000 déplacés. Le MNLF(11), principal représentant de la cause Moro, s’impose alors comme un acteur régional en imposant son contrôle sur plusieurs archipels. Le mouvement se divise alors devant l’annonce de négociations avec le gouvernement. Le MILF(12), composé des éléments les plus radicaux, prend alors le relais en s’appuyant sur un réseau d’imams du Golfe et de combattants formés au Pakistan.

Combattants du MNLF exhibant leurs armes
Combattants du MNLF exhibant leurs armes

Ph. Migaux, tout en insistant sur l’enracinement régional voire local de ces combats, montre une influence étrangère croissante. Les pétromonarchies du Golfe se penchent sur ces communautés souvent marginalisées. Les traductions en langue locale des principaux ouvrages salafistes participent à renforcer l’idée d’une guerre sainte juste pour imposer un modèle de cité islamique. Enfin, en Indonésie, après la chute de Suharto en 1998 et la mise en place d’une transition démocratique, la liberté d’expression connaît un certain sursaut. La pensée salafiste se diffuse plus librement dans les écoles, mosquées et universités récemment fondées malgré l’essor parallèle d’un islam modéré, « éclairé ». Ces mouvements combattants jouent aussi parfois un véritable rôle social et humanitaire.

La seconde partie, plus analytique, tente de décrire la place prise par ces islamistes combattants dans un monde mondialisé.

Tout d’abord, la fin du 20ème siècle marque un désir affiché de convergence des luttes. Ainsi les mouvements pakistanais ou afghans accueillent dans leurs camps d’entraînement de nombreux sud-est asiatiques. Cependant, l’auteur montre une certaine logique de différenciation qui persiste du fait de la langue et d’une culture religieuse spécifique. Peu de ces nouvelles recrues participent effectivement aux combats et sont cantonnés à des tâches subalternes. Al Qaïda s’intéresse très tôt à l’Asie du Sud-Est et y voit un formidable vivier de recrutement. Des membres influents se rendent donc en Indonésie ou en Malaisie pour nouer des contacts avec les organisations locales. Par ailleurs, la Thaïlande apparaît comme utile pour la production de faux papiers et sert même de refuge après les attentats du 11 septembre.

Ph. Migaux s’intéresse ensuite à l’organisation emblématique de l’islamisme combattant en Asie du Sud-Est : la Jeemah Islamiyah (JI). Fondé en 1993 par deux yéménites Abu Bakar Bashir et Abdullah Sungkar, ce mouvement trouve son origine dans les cercles djihadistes du Darul Islam(13). Ses membres ont pour la plupart connu la prison ou des séjours prolongés dans les camps afghans et pakistanais, séjours qui ont servi de « creuset fondateur »(14). A terme, ses principaux leaders souhaitent instaurer un Etat islamique transnational, sorte de califat regroupant les différentes communautés musulmanes d’Asie du Sud-Est. La JI se dote d’une charte en 1996 permettant de structurer le mouvement de façon pyramidale en édifiant des règles de vie strictes. La faction combattante s’organise en grands districts régionaux sur le modèle de l’armée indonésienne : la Malaisie et le Brunei, l’Indonésie, et les Philippines(15). Le mouvement connaît des turbulences importantes avec la mort de  l’émir A. Sungkar. Son successeur, A.B. Bashir, ne parvient pas à imposer son autorité et souhaite par ailleurs imposer la MMI(16), branche politique de la JI, comme un acteur incontournable dans la vie parlementaire indonésienne. La lutte armée continue cependant avec en 1999 un attentat à la mosquée Istiqlal à Jakarta, haut lieu de l’islam en Asie du Sud-Est. Le début des années 2000 voit se multiplier les attentats, mais l’intensité reste faible. JI choisit de s’allier avec Al Qaïda en œuvrant pour un djihad mondialisé. Les attentats de Bali le 12 octobre 2002 marquent une véritable rupture tant par le bilan humain (plus de 200 morts) que par ses effets psychologiques. Bali est une ville connue pour son tourisme et il n’est donc pas anodin que les terroristes aient choisi des pubs et des discothèques pour accomplir leur attentat suicide. Cependant le pouvoir indonésien, aidé par les Etats-Unis et l’Australie, réagit fermement en arrêtant de nombreux combattants(17) et en fermant les écoles liées à l’organisation. Le mouvement se déchire alors entre partisans des négociations avec le gouvernement et ceux qui souhaitent une ligne plus dure, d’autant plus que le gouvernement entend isoler la JI en menant une politique d’ouverture à son égard. Ainsi, les autorités indonésiennes souhaitent associer des partisans de la branche politique de la JI en échange d’une renonciation à la violence politique.

Le directeur général de la police philippine marquant l'arrestation d'un militant recherché de la Jeemah Islamiyah
Le directeur général de la police philippine marquant l’arrestation d’un militant recherché de la Jeemah Islamiyah

Dans le troisième chapitre, l’auteur entend dresser un panorama complet des tendances qui se dessinent concernant l’islam en Asie du Sud-Est. En Indonésie, la lutte historique autour d’Aceh continue de cristalliser les tensions. Après plusieurs années de tensions entre le GAM(18) et les forces régulières, une trêve a lieu en 2005, en échange d’une plus grande autonomie. Cependant, dans la province s’installe alors des tribunaux islamiques faisant craindre le développement d’une nouvelle radicalisation. Le pays est aussi confronté aux combats entre milices chrétiennes et musulmanes aux Moluques et Célèbes dans le sud du pays. L’Indonésie refuse toute ingérence étrangère pour éviter une possible sécession comme pour le Timor Oriental. Aux Philippines, le dialogue semble aujourd’hui privilégié entre les autorités et les partisans du MILF(19). La Thaïlande connait elle au début du 21ème siècle un renouveau du communautarisme après l’échec répété des politiques régionales de développement. L’imposition de la loi martiale en 2006 provoque une nouvelle rupture, d’autant plus que les bavures des forces de l’ordre se multiplient. Les actions terroristes restent cependant de faible ampleur. Ce rapport de force a des conséquences sur le voisin malaisien très attaché au sort des musulmans thaïlandais. A Kuala Lumpur, les politiques antiterroristes sévères menées depuis les attentats de Bali semblent porter leurs fruits. Dans la région Singapour continue de jouer le rôle de modèle de coexistence même si son succès économique et la présence d’étranger en font une cible de choix pour d’éventuelles actions de grande ampleur. Enfin, la Birmanie semble peu à peu s’apaiser après des années de conflits malgré la rémanence de discours anti-musulmans chez certaines communautés bouddhistes. Les Rohingyas, privés de leur statut de citoyens en 1962 prennent les armes pour s’opposer au régime central. Leurs méthodes d’actions dans les années 1990 faisaient craindre l’existence d’une base djihadiste sur place.

Enfin, l’auteur dresse un bilan des « nouvelles évolutions tactiques » mises en place par ces mouvements depuis les années 1990. La pratique des attentats suicides et la consécration de la figure du martyre témoignent d’une collusion renforcée avec Al Qaïda. La pression psychologique semble aujourd’hui autant importer que le bilan humain. Contrairement à d’autres types réseaux (criminels, mafieux), le financement de ces mouvements reste le plus souvent sur la légalité et s’appuie sur un réseau de donateurs fidèles et d’ONG(20). Cependant, l’auteur reconnaît que d’autres modèles existent basés eux sur la contrebande, le trafic de drogue ou encore le racket. Pour recruter, ces mouvements ont de plus en plus recours aux nouvelles technologies et à internet. Ainsi, les sites web salafistes pullulent aujourd’hui sur la toile inquiétant les régimes en place.

En conclusion l’auteur s’attache à rappeler les natures résolument différentes des démarches de combattants prenant l’islam comme facteur de mobilisation. Il montre ensuite que si le risque d’attentats majeurs se sont peu à peu réduits depuis Bali, ce dernier ne doit pas être écarté et doit continuer d’intéresser les gouvernements locaux.

***

L’islamisme combattant en Asie du Sud-Est se veut une synthèse exhaustive portant sur un sujet assez peu traité voire méprisé par l’historiographie française. En effet, les ouvrages sur la question de l’islamisme publiés en français se focalisent la plupart du temps sur le Maghreb et le Moyen-Orient. Ainsi, un coup d’œil à la bibliographie, permet de voir qu’en dehors des autres publications de l’IRASEC, les chercheurs français délaissent cette problématique.  L’auteur entend donc réaliser ici un bilan des connaissances sur cette thématique si bien que l’ouvrage ressemble à bien des égards à un véritable manuel. Ainsi le propos se perd parfois en descriptions de structures combattantes quasi-anonymes et ce, au détriment d’une démarche purement analytique et problématisée. L’ouvrage est parfaitement documenté et témoigne d’un véritable travail de fond notamment sur le plan historique, comme le prouve la riche bibliographie en annexe.

Cet ouvrage présente l’avantage non négligeable de commencer par un ensemble de 6 cartes. Le choix de les placer en avant-propos ne relève évidemment pas du hasard et démontre au contraire la volonté première de l’auteur de replacer cet islamisme combattant dans une logique régionale, en le re-territorialisant. Ces cartes, claires et bien construites permettent au lecteur d’avoir en tête ces repères géographiques, souvent diffus du fait de l’enchevêtrement d’îles et d’archipels, avant de s’aventurer dans l’ouvrage. Ce dernier peut ainsi, au fil de sa progression se reporter à nouveau à ces cartes.

Une dimension sociologique, quasiment absente ici, apporterait à mon sens encore plus de profondeur à l’ouvrage. En effet, Ph. Migaux adopte une vision très holiste en ne traitant que des organisations et assez peu des individus. Sur un sujet assez similaire, M.-A. Adraoui(21), avait lui adopté la démarche inverse en partant d’abord des parcours et des interviews des militants de base pour tenter ensuite d’en tirer des conclusions générales. Cela permet de comprendre les motivations personnelles des individus et retrace ainsi mieux, à mon sens, le caractère disparate de tels mouvements salafistes. Ph. Migaux reconnaît cette pluralité avec la coexistence d’immigrés du Golfe, de nationalistes, de criminels ou encore de marginaux. Cependant, il n’insiste que trop peu sur cet aspect qui explique pourtant largement l’échec d’une partie de ces mouvements combattants, trop divisés, trop hétérogènes pour pouvoir s’imposer durablement. Ainsi le cas de la Jeemah Islamiyah fournit un formidable exemple d’intérêts contradictoires. Tandis qu’une partie du mouvement souhaite s’inscrire dans une démarche politique autonomiste et donc plus apte à négocier avec l’autorité centrale, d’autres militants plus radicaux, car formés et conditionnés dans les camps d’entraînement pakistanais ou afghans, adoptent une attitude plus dure basée sur la violence comme mode d’expression principale.

D’un point de vue sémantique, il est intéressant de noter que l’auteur n’utilise que très rarement le terme de « terrorisme ». L’ouvrage parle ainsi prioritairement « d’islamisme combattant », occurrence moins négativement connotée. En effet, il démontre que beaucoup de ces mouvements islamistes trouvent leurs racines dans des luttes nationales voire locales et apparaissent alors comme de possibles mouvements de résistance face à un pouvoir central oppresseur. Comme le résume parfaitement B. Badie, « le terrorisme c’est la violence de celui qu’on n’aime pas tandis que la résistance est la violence de celui qu’on aime ». Ainsi, Ph. Migaux semble ici se placer dans cette logique de façon tout à fait pertinente dès le petit encart sur les « Questions lexicales et méthodologiques » placé en exergue. Il adopte un point de vue neutre et évite de porter un jugement de valeur sur les organisations dont il est amené à traiter. Pour Ph. Migaux, le terrorisme n’est en effet que la phase ultime, la plus violente, de l’islamisme combattant où l’organisation cherche à frapper la société pour lui « imposer ses vues ou maquer de façon plus visible son identité »(22). Ainsi cette forme de violence politique reste relativement marginale loin les tendances quiétistes et politiques. D’autres ouvrages, aux titres beaucoup plus explicites, ne font pas ce choix traduisant une méthodologie résolument différente. Ainsi on peut citer : Militant Islam in Southeast Asia : crucible of terror, de Z. Abuzza paru en 2003 ou encore The Talibanization of Southeast Asia : losing the war on terror to Islamist extremists, de B. Singh publié en 2007. Ce dernier défend ainsi la thèse d’une montée en puissance de l’influence talibane et djihadiste en Asie du Sud-Est caractérisé par l’allégeance de certains mouvements locaux à Al Qaïda tout en leur empruntant leurs méthodes (l’attentat suicide notamment). La « Base » agirait comme une sorte de « holding spirituelle » capable de frapper aussi bien en Occident qu’en Asie. Le 11 septembre 2001 aurait dans cette logique marqué l’apogée d’Al Qaïda et de ses réseaux constitués à travers le monde Ph. Migaux prouve lui tout le contraire et insiste sur les spécificités propres à chaque organisation. Il démontre avec succès non pas l’unicité du mouvement islamiste en Asie du Sud-Est mais au contraire son extrême fragmentation. Il appelle ainsi à rejeter le fantasme d’une internationale islamiste unifiée, où Al Qaïda incarnerait la “tête” qui “coordonnerait l’ensemble des tentacules”(23). Il tente ainsi de relever les logiques concurrentes à l’œuvre. En multipliant de façon exhaustive les exemples, il démontre des parcours différents et des intentions parfois contradictoires. Ainsi, il parvient implicitement à faire s’estomper la menace d’un terrorisme nouveau, largement mondialisé et prêt à passer à l’action sur une large partie du globe.  Il n’ y a pas une menace djihadiste unique, mais une multiplication de luttes locales, aux contextes historiques généralement anciens et en tous cas particuliers.

Dès l’introduction, Ph. Migaux annonce sa volonté d’organiser sa réflexion sur 3 niveaux : l’international, le régional et le local. Ce choix méthodologique laisse transparaître sa volonté de différencier les diverses organisations en fonction de leur nature et de leur spectre d’action. Un seul mouvement semble avoir réussi à s’imposer à l’international en proposant une démarche transnationale : la Jeemah Islamiyah. L’auteur insiste, à raison, sur l’organisation interne de la JI pour expliquer ce facteur de réussite. Tout d’abord la structure se veut pyramidale commandée par un émir. Ensuite, en calquant, comme nous l’avons vu, son quadrillage régional sur celui de l’armée indonésienne, l’organisation s’ancre plus durablement localement. Ce raisonnement est d’autant plus nécessaire, qu’en Asie, la situation des musulmans diffère beaucoup d’un pays à l’autre. Ainsi ils sont majoritaires en Indonésie (90% de la population) ou en Malaise (60%) tandis qu’ils sont minoritaires en Thaïlande, au Cambodge ou encore en Birmanie (moins de 5%). Le rapport à l’Etat diffère ainsi largement en fonction de ce statut minoritaire ou non.

Parfois, le tropisme affiché de l’auteur pour le phénomène djihadiste dans son ensemble se ressent de manière trop marquée. En effet, certains passages apparaissent comme de véritables digressions avec le cœur du sujet à savoir l’Asie du Sud-Est. Ainsi le chapitre 4 de la première partie entend s’intéresser aux « influences des stratégies de combat moudjahidin ». Pour cela, il passe en revue le rôle joué par les Frères Musulmans en Egypte ou celui des djihadistes afghans contre l’invasion soviétique. Aussi importants soient-ils dans la perception d’un fondamentalisme musulman internationalisé, l’auteur peine fort logiquement à en montrer les effets concrets sur les populations d’Asie du Sud-Est. Il apparait compliqué de pouvoir tracer des filiations entre les différents mouvements, tandis que tenter d’analyser la réception des textes fondateurs de la mouvance salafiste en Asie du Sud-Est semble illusoire. D’autant plus que l’auteur affirme à plusieurs reprises que dans les camps d’entrainements pakistanais et afghans, ces volontaires indonésiens ou malaisiens éprouvaient des difficultés notables à assimiler l’arabe et formaient des entités séparées. En s’intéressant prioritairement à ces influences intellectuelles et religieuses venues du Golfe ou du Moyen-Orient, le risque est à mon sens de négliger par ricochet, l’existence d’un islamisme combattant ou d’un salafisme spécifique à l’Asie du Sud-Est. Cette région du monde se caractérise en effet par la coexistence de plusieurs religions (islam, bouddhisme, christianisme) qui façonne les rapports sociaux de manière implicite. De plus, l’islam régional se caractérise par des influences diverses et des résurgences de pratiques antéislamiques témoins du caractère potentiellement syncrétique de l’islam. Cela est rejeté explicitement par les salafistes qui réclament un retour aux pratiques des « salafs », à savoir les compagnons du Prophète. Enfin, le chapitre 4 de la deuxième partie entend s’attaquer aux évolutions tactiques de ces mouvements. Cependant l’auteur applique une grille d’analyse trop généraliste qui ne correspond pas aux mouvements islamistes combattants d’Asie du Sud-Est. En effet, il est ainsi amené à traiter assez longuement du terrorisme aérien ou du terrorisme NRBC pour finir par montrer que ces menaces presque inexistantes jusqu’alors ne sont pas crédibles au moins à moyen-terme pour cette région du monde.

Le présent ouvrage s’honore par son aspect parfois prospectif. En effet, loin de proposer une vision linéaire ou fixe des événements, il s’attache à retracer tout au long de la deuxième partie les dynamiques régionales parfois contradictoires qui sont à l’œuvre en Asie du Sud-Est. Le chapitre 3 propose ainsi un bilan des activités des islamistes combattants depuis le début du 21ème siècle pays par pays, achevant de prouver au lecteur l’inexistence d’un tout cohérent dans cette région. Le livre étant paru en 2007, une édition remise à jour serait évidemment la bienvenue mais force est de constater qu’à la vue de l’actualité, ses analyses et ses conclusions finales restent validées empiriquement. Ainsi, fin 2007, la mort de Nordiin Mohammed Top, un des principaux organisateurs des attentats de Bali, marque cette reprise en main des gouvernements indonésiens et malaisiens sur la question terroriste.

Le lecteur aimerait que certaines rubriques soient plus détaillées car elles sont tout à fait révélatrices des complexités du sujet. Par exemple, le financement des activités de ces mouvements radicaux n’est abordé que de façon partielle sans de véritables exemples détaillés. L’auteur reconnaît  la coexistence d’un financement « propre » et légal, issu des ONG et des fondations mais aussi dans certains cas de l’impôt révolutionnaire, du racket ou encore de la vente de drogue, mais ne prolonge pas sa réflexion. A mon sens, cela permettrait de distinguer des logiques et des rapports à l’espace et au temps tout à fait différents. Les différentes arrestations traduisent une volonté ferme des autorités d’empêcher la prolifération de ces menaces pouvant atteindre des centres économiques ou touristiques majeurs.

Enfin, l’auteur a la bonne idée d’inclure dans son raisonnement l’Australie, contrairement à d’autres ouvrages où le rapport ambivalent du pays avec ses populations musulmanes est évacué. L’Australie, bien que n’appartenant pas à l’ensemble sud-est asiatique partage cependant avec ses voisins des problématiques sécuritaires liées à l’expansion des filières djihadistes. Ainsi, de nombreux migrants fondamentalistes indonésiens ou malaisiens sont venus s’installer en Australie bénéficiant ainsi des perspectives qui y sont offertes en termes d’argent ou d’espace. La JI crée d’ailleurs une division administrative à partir de la fin des années 1990 pour la Papouasie Nouvelle-Guinée et l’Australie pour accompagner l’augmentation sensible de la présence de ses membres dans cette région. Ensuite, après les attentats de Bali de 2002, cet ouvrage montre clairement que l’Australie entend répondre fermement à l’expansion des tendances djihadistes et appelle alors à une meilleure coopération régionale sur cette question. Elle apporte ainsi tout son savoir faire en matière de renseignement et de coopération technique pour lutter contre l’islamisme radical.

En guise de conclusion, nous reprenons à notre compte les propos de l’historien C. Prudhomme sur un ouvrage similaire : « Le lecteur qui cherche une réponse simple doit d’emblée passer son chemin : la réalité est effectivement d’une grande complexité et suppose de respecter la diversité des situations nationales »(24). En rendant compréhensible cette complexité tout en respectant cette diversité, l’ouvrage de Ph. Migaux semble  à ce titre une vraie réussite.

Thomas Gagnière

 

(1) Par Asie du Sud-Est, on entend généralement un groupe de pays formé par la Birmanie, le Brunei, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande, le Timor Oriental et le Vietnam.

(2) En 1898, les Etats-Unis achètent l’archipel philippin à l’Espagne qui devient de fait une colonie américaine.

(3) Aceh se situe au nord de l’île de Sumatra, dans l’actuelle Indonésie.

(4) Juge religieux.

(5) Mouvement qui émerge dans les années 1960 et qui réclame la reconstitution  du “royaume de Pattani” dans le sud actuel de la Thaïlande, région qui regroupe la majorité des musulmans thaïlandais.

(6) Pattani United Liberation Front.

(7) Organisation de Libération de la Palestine.

(8) Pattani United Liberation Organisation

(9) Lors de leur conquête de l’Indonésie, les Japonais ont d’abord mené une politique conciliante envers les formations nationalistes hostiles à la puissance coloniale néerlandaise.

(10) Les musulmans Moros, présents majoritairement dans le sud de l’archipel philippin, constitue le principal groupe ethnique non catholique, avec une population estimée aujourd’hui à 5 millions (soit 5% de la population totale). Leur nom, signifiant “maures” leur aurait conféré par les colons espagnols au XVIème siècle.

(11) Moro National Liberation Front, crée en 1969 après le massacre de musulmans par l’armée nationale philippine (massacre de Jabidah).

(12) Moro Islamic Liberation Front

(13) Darul Islam, “maison de paix” en arabe” est un mouvement politique indonésien, qui a tenté de 1949 à 1963 d’imposer par la force un Etat musulman en Indonésie.

(14) Philippe Migaux, L’islamisme combattant en Asie du Sud-Est,  p. 107

(15) Plus tard la JI se dote même d’une filiale en Papouasie Nouvelle-Guinée/Australie

(16) Majelis Mujahidin Indonesia

(17) Près de 400 arrestations entre 2002 et 2007.

(18) Gerakan Aceh Merdeka (Mouvement pour un Aceh Libre), crée en 1976 et luttant pour l’indépendance de la province d’Aceh au nord de l’île de Sumatra dans l’actuelle Indonésie.

(19) Malgré un dialogue régulier, les tensions restent vives entre les deux parties. Pour en savoir d’avantage, réécoutez l’émission de RFI consacrée à ce sujet. http://www.rfi.fr/emission/20150509-philippines-rodelio-necesito-ambangan-une-paix-durable-mindanao-droits-hommes-islam/

(20) L’auteur parle ainsi de « noircissement d’argent » pour expliquer ce phénomène.

(21) Mohammed-Ali Adraoui, Du Golfe aux banlieues : le salafisme mondialisé, Paris, 2013.

(22) Philippe Migaux, L’islamisme combattant en Asie du Sud-Est,  p. 18

(23) Ibid, p. 219

(24) Claude Prudhomme, « Stéphane Dovert et Rémy Madinier, Les Musulmans d’Asie du Sud-Est face au vertige de la radicalisation, Paris, Les Indes Savantes, 2003, 146 p. », Chrétiens et sociétés, 11, 2004

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