Élections législatives en Turquie: « Eux ils parlent, l’AKP agit »

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   Depuis quelques mois, la Turquie se prépare pour les élections législatives qui auront lieu le dimanche 7 juin. En effet, les 53 millions d’électeurs attendus devront élire parmi une vingtaine de partis politiques 550 députés qui siégeront au parlement pour quatre ans.

Depuis plusieurs mois, la vie est rythmée par les slogans et les chansons écrits pour l’occasion; au niveau visuel aussi, les affiches et drapeaux des quatre principaux partis monopolisent l’attention. Quand le parti de gauche pro-kurde (HDP, Parti Démocratique des Peuples) invite les citoyens turcs à « Dire oui à la grande humanité », le parti républicain (CHP, Parti Républicain du Peuple) prône une Turquie « où l’on peut vivre », le parti ultra nationaliste (MHP, Parti de l’Action Nationale) invite la Turquie « à marcher à ses côtés » tandis que le parti islamo-conservateur au pouvoir, l’AKP (Parti de la Justice et du Développement) rappelle que pendant que « les autres parlent, l’AKP agit ».

C’est la troisième élection nationale en un an qui a lieu en Turquie: après les municipales et les présidentielles, remportées par l’AKP, c’est au tour des législatives. Cette fois encore, l’enjeu est de taille: l’AKP veut s’assurer une majorité des deux tiers afin de pouvoir modifier la constitution et présidentialiser la République autour de la personne de Recep Tayyıp Erdoğan, au pouvoir depuis 2002 et président depuis août 2014. Ce projet de dérive autoritaire risque d’être déjoué si le parti de gauche pro-kurde, HDP, réussit à dépasser les 10%, c’est-à-dire à briser cette majorité renforcée des deux tiers. Pour l’instant, la formation d’une coalition est une option inenvisageable, par avance rejetée par le MHP et le CHP.

La dernière enquête publiée le jeudi 4 juin annonce les pronostics suivants: 38-39% pour l’AKP, 28-29% pour le CHP, 16-17% pour le MHP et 12-13% pour le HDP, qui franchirait alors le seuil requis.

Selahattin Demirtaş, co-leader du parti de gauche pro-kurde, le HDP (Parti Démocratique des Peuples)
Selahattin Demirtaş, co-leader du parti de gauche pro-kurde, le HDP (Parti Démocratique des Peuples)
Kemal Kılıçdaroğlu, leader du parti républicain, le CHP.
Kemal Kılıçdaroğlu, leader du parti républicain, le CHP.
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Devlet Bahçeli, leader du parti ultra nationaliste, le MHP.

Les premières législatives post-Gezi et post-Soma

Les événements de Gezi et de Soma semblent s’inscrire peu à peu comme des éléments incontournables du débat politique turc. Parmi les thèmes évoqués pour ces élections, on retrouve ainsi les revendications propres à l’esprit de Gezi (1) pour davantage de démocratie, la sanction des violences policières, la dénonciation de la dérive autoritaire du président Erdoğan. Les débats reviennent également sur le droit des travailleurs en évoquant la catastrophe de la mine de Soma en mai 2014, où de nombreux ouvriers avaient trouvé la mort, ou les récentes grèves des ouvriers du secteur automobile. Au-delà des conditions de travail, il faut rappeler que le chômage est en hausse depuis cinq ans, atteignant 11% en 2015 et constituant de fait un sujet primordial pour les électeurs.

Les divisions entre les électeurs se précisent et s’accentuent mais il s’agit aussi de personnalités: « si seulement Demirtaş (co-leader du HDP) avait été au CHP » disent même certains. Il est vrai que Kemal Kılıçdaroğlu, à la tête du CHP, a du mal à enflammer les foules or les campagnes politiques turques se mesurent au dynamisme des discours et de l’art oratoire de ses politiciens. « Quand on écoute Kılıçdaroğlu, on s’endort, quand on écoute Bahçeli (leader du MHP) on a envie de rire mais quand on écoute Demirtaş on y croit« , dit un jeune étudiant de l’Université de Mersin. De plus, Demirtaş est appuyé par des personnalités qui ont su s’attirer la sympathie et le respect d’une partie de la société turque telles que Sırrı Süreyya Önder, co-leader du HDP, qui s’était rendu au parc Gezi afin d’en empêcher la destruction en mai 2013, buste face aux bulldozers: « moi je vais voter pour le CHP mais c’est vrai que ma fille n’arrête pas de partager des posts sur Önder, il est vraiment bien cet homme », avoue une femme interrogée à Ceyhan, dans le sud-est de la Turquie.

Le HDP et le barrage des 10%: la démocratie turque en jeu?

Le principal enjeu de ces élections consiste donc pour le HDP  à dépasser la barre des 10% requis par la constitution turque pour être représenté au Parlement. Pour le rappeler, les stickers « 10dan sonra » (jeu de mot: Après 10 ou Et après) habillent les murs et les bâtiments. Parfois maladroitement comparé à Syriza ou à Podemos, c’est la première fois qu’un parti kurde présente une liste commune pour les législatives : franchir le seuil des 10% permettrait de rééquilibrer la balance démocratique et d’empêcher la constitution d’une majorité favorable à l’AKP. Se formerait alors une sorte de contre-pouvoir soutenant les minorités, non seulement ethniques ou religieuses, mais aussi les femmes, les homosexuels et les transsexuels, au sein même du parlement. Le HDP présente ainsi des candidats syriaques ou arabes, ses listes comprennent 268 femmes sur 550 candidats, loin devant le MHP (30 candidates), l’AKP (99 candidates) et même le CHP (103 candidates), et innove en présentant des candidats LGBT sur la liste pour Istanbul par exemple.

De fait, le déséquilibre des campagnes engagées pour les législatives est flagrant. Le HDP est largement moins présent sur les spots publicitaires télévisés que les autres candidats en lice tandis que l’AKP bénéficie de deux campagnes simultanées menées à la fois par le Premier ministre, Ahmet Davutoğlu, et anticonstitutionnellement par le Président de la République, Recep Tayyıp Erdoğan. Erdoğan se voit ainsi comme « l’homme de la nation » ou « l’architecte de la Nouvelle Turquie », jeune, puissante et pieuse.

Le site de l’Observatoire de la Vie Politique Turque précise ainsi: « Cette campagne à deux têtes, atypique pour le système politique turc, provoque la colère des dirigeants de l’opposition. Le 5 mai 2015, Selahattin Demirtaş, le co-leader des Kurdes du HDP, a dénoncé cet engagement présidentiel comme contraire à la Constitution et, regrettant en l’occurrence la passivité de la justice, il l’a attribuée au fait que les magistrats turcs «craignent désormais plus le président que Dieu» ! Le lendemain d’ailleurs, le YSK (Yüksek Seçim Kurulu, le Conseil supérieur des élections), instance chargée de la supervision des opérations électorales en Turquie, a rejeté le recours qu’avait présenté la formation kurde pour demander la cessation de l’implication du président dans la campagne. » Dans la dernière enquête réalisée par Gezici Araştırma Şirketi, 63% des sondés estime que le Président ne devrait pas faire campagne.

La mainmise de l’AKP sur les médias traditionnels est compensée par l’hyperactivité des réseaux sociaux qui ont fait remarquer leur redoutable efficacité depuis les événements de Gezi en mai 2013. Les vidéos montrant l’indigence intellectuelle de certains partisans de l’AKP font le tour de la Turquie: « Erdoğan, je le mords…je le lèche… »répond un homme d’âge mûr interrogé lors d’un meeting du Président. Une autre vidéo circule montrant un meeting de Davutoğlu (AKP, Premier ministre) durant lequel les partisans répondent tous en coeur « non » à une question à laquelle ils auraient dû dire « oui ».  Le fait est que l’AKP perd sa crédibilité auprès d’une partie importante de la société civile turque. L’affaire des camions turcs interpellés à la frontière syrienne par la gendarmerie, dont le contenu a été dévoilé par le journaliste Can Dündar à la fin du mois de mai, met une fois de plus un coup de projecteur sur le cafouillage dangereux de la politique syrienne d’Erdoğan. Tandis que les Turcs sont de plus en plus las de la politique syrienne du parti au pouvoir, Can Dündar a diffusé la vidéo dans laquelle on peut voir que le MIT (services secrets turcs) a envoyé des armes aux groupes armés syriens affiliés à Daech, alors que le gouvernement affirme toujours avoir voulu envoyer des médicaments aux Turkmènes.

Les campagnes sont mouvementées voire violentes, remettant en question le caractère démocratique de ces élections. Les derniers meetings du HDP ont été largement perturbés par les fascistes nationalistes, des explosions à Diyarbakır, le meurtre des chauffeurs des camions du parti à Erzurum, puis l’intervention de la police anti-émeute. Au-delà du déséquilibre des campagnes, on s’inquiète aussi des conditions de vote et de dépouillement. Aux dernières élections, le ministre de l’énergie avait accusé des chats de s’être introduits dans les transformateurs pour expliquer la coupure d’électricité qui avait eu lieu dans deux tiers des régions turques, obligeant les citoyens à dormir sur place pour vérifier le décompte des votes avec des bougies. Suite à cet “incident”, des artistes et intellectuels ont rédigé un appel pour des élections libres et pacifiques. Certains électeurs se demandent alors si Erdoğan laissera le HDP passer le barrage des 10% de votes ou si l’on retrouvera des bulletins dans les poubelles ou brûlés comme après chaque élection.

Des campagnes qui occultent la préoccupation syrienne

Dans la province du sud-est de Hatay, où de nombreux syriens ont trouvé refuge, l’AKP devrait perdre des voix du fait de l’impopularité de sa politique syrienne, faisait ainsi gagner des voix au HDP.

La question de l’accueil massif de réfugiés syriens, peu évoquée lors des campagnes, reste clivante au sein de la société turque: les infrastructures et la population turque sont dépassées par le nombre et les conditions de vie des Syriens. L’AKP est tenu pour responsable de cette arrivée massive en ayant accueilli plus de deux millions de Syriens: « moi j’ai vraiment de la peine pour les enfants, eux, ils n’ont rien demandé, ils ne sont responsables de rien », « je ne comprends pas pourquoi ils continuent à faire des enfants, ah si, pour les envoyer mendier », « les loyers ont flambé depuis qu’ils sont là », « c’est de la main-d’œuvre moins chère », « regarde ils ont de nouvelles plaques d’immatriculation », « ils vont prendre la nationalité et voter pour l’AKP », « est-ce qu’ils rentreront chez eux après la guerre? », « c’est à l’Europe de les accueillir » sont les phrases que l’on entend sans cesse à propos des Syriens. La barrière de la langue vient encore complexifier davantage ce rapport à l’autre, le réfugié syrien.

Un aperçu local de la campagne: la ville de Mersin, dans le sud-est de la Turquie

A Mersin, les voix se répartissent surtout entre le parti ultra nationaliste (MHP) et le parti républicain (CHP), avec une baisse importante pour l’AKP et des sondages laissant prévoir que le HDP passera le barrage. La ville de Mersin, caractérisée par son métissage religieux et ethnique (Turkmènes, Kurdes, Alévis, Arabes, Sunnites) et la présence importante de réfugiés syriens, est actuellement gérée par le parti ultra nationaliste, le MHP.

Les tensions perdurent à l’Université de Mersin et dans les sièges des différents partis. Des accrochages ont eu lieu au mois d’avril entre les collectifs kurdes et les ultra nationalistes (ülkücüler ou « loups gris » MHP) sur le campus. De même, lundi 18 mai, les sièges du HDP de Mersin et Adana, ville voisine, ont reçu un colis explosif faisant de nombreux blessés.

Assis autour d’une table, des étudiants en géologie discutent. Parmi les présents, certains voteront MHP ou CHP par habitude familiale, tandis que certains passent du CHP au HDP de façon assez radicale dans un élan anti kémaliste(2) , pour des jeunes alévis ou kurdes, ou en réaction au mouvement de Gezi qui a impulsé un virage vers la gauche pro kurde: « de toute façon, le CHP remportera des voix, il faut soutenir le HDP si on veut voir un peu de changement ». Deux jeunes ne sont pas d’accord: « au contraire, le HDP devrait appeler à voter pour le CHP, en formant une alliance on sera plus fort ». « Mais non, tu ne peux pas demander à l’électorat du HDP de voter pour le parti kémaliste républicain, c’est une dénaturation… ». Un jeune originaire de Hatay, arabe alévi, engagé au sein du HDP, conclut le débat : « Quoi qu’il en soit, en votant pour le HDP, on vote pour une Turquie où on pourra respirer« .

(1)  En mai 2013, la Turquie a été secouée par des mouvements sociaux déclenchés par une lutte écologique menée autour du parc de Gezi, à Istanbul. Pendant de nombreux mois, une partie de la société civile turque est sortie dans la rue pour réclamer davantage de démocratie directe et de participation dans la prise de décision. Disproportionnellement réprimés par la police et traités de « voyous » par le pouvoir, les manifestants et le reste de la société ont été indéniablement marqués par cette expérience de liberté, de solidarité et d’espoir. 

(2) Mustafa Kemal Atatürk est considéré comme le père fondateur de la Turquie moderne dans la mesure où il a proclamé la République turque en 1923. Le parti du CHP se revendique comme son héritier. Les jeunes d’origine kurde ou alévie remettent alors en question cet héritage troublé par le génocide arménien, la manipulation ou la négation des minorités et l’instauration d’un État-nation ultra-centralisé.

Solene POYRAZ

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