Ceci n’est pas une Intifada : c’est ce à quoi ressemble un État d’Israël binational

Article « This Isn’t an Intifada, This Is What Binational Israel Looks Like » du quotidien israélien de gauche Haaretz, écrit par le journaliste israélien Asher Schechter et publié le 15 octobre 2015.

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Capture d’écran du site Haaretz.

Par définition, les Intifadas ont une fin. Les récents événements sont tout juste un terrible aperçu d’une infernale réalité :  vous ne pouvez pas envoyer un tank combattre une mère avec un diplôme de master brandissant un couteau.

Voici une liste très partiale de ce qu’il s’est passé ces derniers jours : à Jérusalem, un Palestinien de 13 ans, aidé d’un autre de 15 ans, ont poignardé et quasiment tué un garçon israélien de 13 ans. Quelques heures auparavant, une Palestinienne de 16 ans avait été abattue après avoir poignardé un policier. La plupart des attaques visant des Israéliens depuis le début du dernier cycle de violence ont été menées par des adolescents et des femmes (ou les deux).

Les Israéliens se font attaquer par des mineurs palestiniens brandissant des couteaux de cuisines, des éplucheurs ou des tournevis. A Jérusalem, une Palestinienne de 31 ans criant « Allahu akbar » a essayé, sans succès, d’enflammer une bonbonne de gaz dans sa voiture.

Encouragés par des hommes politiques comme le maire de Jérusalem, Nir Barkat, des Israéliens lambda, craignant pour leur sécurité, ont commencé à porter des armes. Barkat lui-même a été filmé marchant dans les rues de Jérusalem avec une arme sortie de son étui à la main. Toujours à Jérusalem, un homme a utilisé des nunchakus pour aider à maîtriser un terroriste palestinien.

Dans ce chaos général, certaines personnes ont décidé d’agir en justiciers. Trois Palestiniens et un Bédouin ont été poignardé à Dimona par un Juif déséquilibré. A Kiryat Ata, un homme juif a poignardé un autre homme juif, pensant qu’il était Palestinien.

Au vu de la montée régulière des violences en Israël et en Cisjordanie, beaucoup se demandent : est-ce une intifada ? Est-ce vraiment le début d’un nouveau chapitre long et sanglant de la saga Israël-Palestine, ou est-ce seulement un détail sans importance, comme la soit-disant “Intifada des pétards” de 2014 ? Le journal The Economist pense qu’il ne s’agit pas d’une Intifada. Le leader de l’Union sioniste, Isaac Herzog pense que c’en est une.

Étant donné le nombre d’incidents violents et surtout l’identité des perpétrateurs, la réponse est facile : ce n’est pas une Intifada. C’est quelque chose de bien pire.

     Négocier avec des tournevis

Une Intifada (« soulèvement » en arabe) est, par définition, politique. Les deux dernières intifadas palestiniennes étaient menées par des factions politiques et restaient relativement organisées. La présente vague de violence est au contraire perpétrée par des jeunes gens ordinaires, agissant seuls.  

Il s’agit d’un type de terreur horizontale nouveau, et terrifiant : frappant au hasard, sans leader, et non coordonnée. Contrairement aux “suicide bombers” d’autrefois, les individus commettant ces attaques ne laissent derrière eux aucune vidéo expliquant leurs motivations. Aucun n’était affilié à des organisations terroristes ou des groupes politiques. La plupart avait des vies, des emplois et des études auxquels ils ont mis fin brutalement.

Asraa Zidan Tawfik Abed, la terroriste néophyte de 30 ans qui a tenté la semaine dernière de poignarder un soldat à Afula avant d’être abattue, était la mère de trois enfants avec un diplôme de l’université israélienne du Technion et poursuivait un diplôme de master.

Tout cela a laissé les leaders israéliens déconcertés et ahuris cherchant désespérément des solutions non-conventionnelles. Le leader de l’opposition, Isaac Herzog, et Naftali Bennett, le leader d’Habayit Hayehudi, (le Foyer Juif) ont tous deux proposé d’imposer des blocus, des fermetures, et plus récemment, des couvre-feux aux résidents de la Cisjordanie et de Jérusalem-est. Le député d’Habayit Hayehudi, Yinon Magal, a ainsi tweeté : “Empêchez-les de quitter leurs maisons ». L’ancien ministre des Affaires Etrangères, Avidgor Lieberman, a lui suggéré de restaurer la loi martiale pour les Palestiniens à Jérusalem-est et les Arabes israéliens dans le Triangle (Israël avait levé l’administration militaire en 1966).

D’une certaine manière, il est aisé de comprendre l’embarras des politiques israéliens. Les Intifadas s’achèvent généralement par une vaste campagne militaire : l’opération Bouclier de Défense acheva la seconde Intifada; ou un important effort de paix : la conférence de Madrid et les Accords d’Oslo mirent fin à la première Intifada.

Mais cette fois-ci, ce n’est pas un conflit pour des armées ou des diplomates. On ne peut pas envoyer un tank pour combattre une mère ayant un diplôme de master brandissant un couteau. On ne peut pas négocier avec quelqu’un de 15 ans rempli de haine et armé d’un tournevis.

La diplomatie et la force ne fonctionneront pas cette fois-ci, puisque malgré les discours allant dans ce sens, ce n’est pas une Intifada. C’est quelque chose de bien plus sinistre : une terrifiante vision d’un seul État binational, Israël, qui existe déjà largement sur le terrain.  

   Quand les grandes idées meurent

Après la mort officieuse de la solution à deux États, et un niveau historique de pessimisme chez les Israéliens et les Palestiniens, voilà tout ce qu’il nous reste : deux peuples hostiles partageant avec réticence une seule même terre, se massacrant les uns les autres avec ce qu’ils ont entre les mains, comme ils l’ont fait ces 100 dernières années, avec aujourd’hui encore moins d’espoir d’une paix future ou d’une simple co-existence.

On ne peut dissocier l’abandon injustifié avec lequel Palestiniens et Israéliens s’affrontent du néant politique. Nétanyahou, Abbas, Herzog – aucun d’eux n’a de projet pour l’avenir. Pas un ne sait comment amener le progrès.

Après la mort des Grandes Idées, il ne reste plus que la réalité dans laquelle sont empêtrés sans espoir Israéliens et Palestiniens. L’État binational, sur lequel les architectes de la solution à deux États nous avaient alerté, ressemble fortement aujourd’hui à celui que nous avons devant les yeux, avec des Palestiniens ordinaires recourant désespérément à des actes terroristes, et Israël ressemblant de plus en plus à un État d’apartheid.

Ce scénario est pire qu’une Intifada puisque les Intifadas finissent par s’arrêter. Mais cette fois, il n’est pas possible d’arrêter cette étape du conflit – pas de négociations de paix, pas de “procédé” magique, pas d’État en attente. Un État binational complètement égalitaire pourrait la stopper, mais ses chances de voir le jour restent relativement minces.

Quel que soit le déroulement final de cette vague de violences, Israéliens et Palestiniens ont désormais aperçu leur futur. Ce qui s’est passé en Israël-Palestine ces derniers jours n’est en rien une anomalie. Il s’agit de la réalité que nous avons créée, conduisant à la plus sombre des conclusions.

Asher Schechter

Traduit par Classe Internationale.

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