Dialogue israélo-palestinien et société civile

Le 15 juin dernier, à la Villa Méditerranée de Marseille, des représentants de la société civile ont souhaité présenter leur approche du conflit israélo-palestinien et prouver que, malgré les tensions, le dialogue reste possible.

Logo officiel de la conférence

Ludovic POUILLE, Directeur Adjoint de la Direction Afrique du Nord – Moyen-Orient, Ministère français des Affaires étrangères et du Développement international.

Ludovic Pouille a rappelé le contexte local particulier en Palestine. Sur le plan politique, Benyamin Netanyahou demeure premier ministre à la suite des dernières élections législatives marquées par la victoire de la droite et de l’extrême droite. Il a rapidement annoncé la création de 4 nouveaux projets de colonisation. En tant que représentant du Ministère français des Affaires étrangères, Ludovic Pouille précise que la France considère cette colonisation comme contraire au droit international et donc illégale. La situation est d’autant plus critique que la Palestine ne s’est pas remise des dernières opérations militaires israéliennes sur son sol (notamment suite à l’opération “Bordure Protectrice” de l’été 2014). Des experts estiment que 10 années seraient nécessaires pour permettre la reconstruction de la bande de Gaza.

La situation économique en Palestine est également alarmante. En 2014, pour la première fois, la croissance économique palestinienne a été négative tandis que le taux de chômage s’élève à 43% et atteint 60% chez les jeunes. En la matière, il s’agit d’un record mondial. L’Autorité palestinienne fait également face à une crise financière, en partie due au blocage par Israël des taxes qui devraient être versées à la Palestine.

Ludovic Pouille a alors présenté les positions et propositions françaises en la matière, en tant que membre du Ministère des Affaires étrangères. La France demande tout d’abord un allégement du blocus qui touche la bande de Gaza et complexifie sa reconstruction. Au-delà du blocus, il s’agirait également de faciliter l’accès des palestiniens à la zone C qui constitue près de 60% du territoire cisjordanien.  La France critique fortement l’actuel processus de négociations qui n’avance plus depuis plusieurs années. Il s’agirait notamment de placer ce processus sous le contrôle de l’ONU et non plus des seuls Etats-Unis.  Les pays européens et les pays arabes devraient également être associés aux discussions. Enfin, la France propose un important soutien financier, ayant déjà aidé la Palestine à hauteur de 400 millions d’euros depuis 2008. La France s’est de plus prononcée en faveur de la reconnaissance de l’Etat palestinien, admettant que si les solutions proposées n’étaient pas respectées les autorités françaises procéderaient à une reconnaissance unilatérale.

Hugues MINGARELLI, Directeur Général pour l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, la Péninsule Arabe, l’Irak et l’Iran, Service Européen d’Action Extérieure (SEAE).

Hugues Mingarelli a rappelé qu’il n’existe à l’heure actuelle aucun accord d’association liant l’Union européenne à la Palestine, notamment en raison de l’absence de reconnaissance officielle de cet Etat. Néanmoins, l’Union européenne demeure le premier bailleur de fonds de la Palestine. Les fonds européens ont principalement vocation à  permettre le développement institutionnel palestinien. Ils permettent également de financer l’Agence des Nations-Unies pour les réfugiés palestiniens au Proche-Orient (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East, ou UNRWA). Depuis 2011, l’aide à l’UNRWA issue de l’Union européenne a représenté 90 millions d’euros.

En revanche, un accord d’association existe bien depuis 2000 entre Israël et l’Union européenne. Cet accord repose tout d’abord sur un pilier politique visant notamment à la promotion de l’Etat de droit. Sur le plan économique, cet accord a principalement permis une suppression des tarifs douaniers et un renforcement des échanges économiques entre Israël et l’Union européenne, qui est alors devenue le principal partenaire commercial de l’Etat hébreu.

« Présentation des travaux du groupe d’Aix : une approche différente du conflit israélo-palestinien »

Le groupe d’Aix est un acteur de la société civile soutenant activement le dialogue israélo-palestinien. Initié par Ron Pundak (1), il regroupe depuis plus de 10 ans des experts israéliens, palestiniens et internationaux afin de mener des réflexions stratégiques visant à proposer des solutions au conflit. Le groupe d’Aix se déclare en faveur d’une solution politique fondée sur l’existence de deux États et à la recherche d’un développement économique bénéficiant aux deux parties du conflit.

Les convictions du Groupe d’Aix portent essentiellement sur trois points. Tout d’abord, il s’agit de faire la promotion de la solution à deux Etats (« Two States Solution »). Il s’agit ensuite de défendre l’idée que l’économie et ses acteurs peuvent jouer un rôle important dans le processus de paix. Enfin, il s’agit de s’interroger réellement sur les modalités du processus de paix sans ignorer les questions qui ne peuvent être évitées, comme la question de l’avenir de Jérusalem.

Le Groupe d’Aix considère avoir une méthode de travail différente de la technique adoptée notamment au cours du processus d’Oslo. Il s’agit d’un cheminement à rebours, visant à définir les paramètres du statut final avant de proposer des solutions pour y parvenir. Le Groupe cherche à avoir un calendrier de travail qui ne serait pas influencé par les évènements sur le terrain.

Arie Arnon, Professeur d’économie à l’Université Ben Gourion, coordinateur israélien du Groupe d’Aix

Le Groupe d’Aix entend s’opposer à  l’idée qu’il n’y a pas de partnership possible entre les deux parties au conflit. L’idée qu’aucune coopération n’est possible vient de la faiblesse des négociations qui n’ont abouti à aucune réponse sérieuse. Le Groupe souhaite lutter contre la solution du statu quo, d’autant plus que le nombre croissant de colonies israéliennes empêche de parler véritablement de statu quo. Et plus le nombre de colonies augmente, plus la solution à deux Etats s’éloigne car elle supposerait un déplacement de toutes les populations qui y sont présentes.

Saeb BAMYA, Ancien ministre adjoint en charge de l’économie de l’Autorité palestinienne, coordinateur palestinien du Groupe d’Aix

Pour le Groupe d’Aix, la seule solution souhaitable est la « Two State Solution », ce qui signifie la promotion de la souveraineté de la Palestine et nécessite le renforcement de sa capacité à planifier pour atteindre le développement. Le Groupe a avant tout vocation à promouvoir des idées pragmatiques et concrètes pour entamer le processus de paix.

Il s’agit également de faire comprendre que les Palestiniens n’ont pas totalement accès aux aides financières qui leur sont destinées ni à leurs propres ressources, tandis qu’Israël détruit certaines constructions financées par les donateurs internationaux. De plus, la Palestine ne peut pas accéder à la libre concurrence en raison de la politique israélienne et du blocus.

Première Table Ronde : « Les relations politiques et économiques entre Israéliens et Palestiniens »

Ilan BARUCH, Ancien ambassadeur d’Israël en Afrique du Sud

Netanyahou a fait des déclarations contradictoires, se prononçant contre la création d’un État palestinien lors de sa campagne de 2015, puis affirmant qu’il ne renonçait pas à cette possibilité quelques temps après son élection. Depuis l’époque de Lord Balfour (2), toutes les politiques ont été basées sur l’idée d’une partition, ce n’est que le gouvernement récent qui veut propager l’idée d’une supériorité du peuple israélien. Ilan Baruch s’est alors prononcé en faveur d’une ville de Jérusalem capitale de deux États.

Karim NASHASHIBI, Ancien représentant du FMI à Gaza

La situation économique s’est dégradée. L’activité économique en Palestine fait face à toute une série de restrictions imposées par le gouvernement israélien. Par exemple, la présence de plus de 500 check-points en Cisjordanie entraîne une baisse du niveau de transactions et donc des profits. Le régime israélien limite aussi la possibilité d’exploiter les nombreuses ressources naturelles de la zone (gaz naturel en Palestine, ressources minérales dans la mer morte…). De plus, alors que la Bande de Gaza et la Cisjordanie devraient être reliées depuis un accord de 2005, ce dernier n’a jamais été mis en œuvre. Jérusalem-Est a été isolé de la Cisjordanie alors qu’il s’agit de l’un de ses marchés essentiels. Les restrictions touchent aussi l’importation de biens d’équipement. A Jérusalem Est, les permis nécessaires pour construire des bâtiments sont difficiles à obtenir. Par conséquent, les écoles louent des appartements pour enseigner et les logements construits sans permis sont détruits.

Sans perspective d’un accord de paix, les bailleurs de fonds n’investissent pas sur le territoire palestinien. L’investissement privé ne représente plus que 5% du PIB palestinien tandis que l’investissement public issu de l’Autorité palestinienne est tombé à 2% du PIB en raison du manque de ressources publiques. Le seul secteur qui prend de l’essor est celui du logement.

L’aide étrangère est tombée à 8% du PIB en 2014/2015, contre 14% en 2008. La croissance économique n’a pas dépassé 2% depuis les trois dernières années, le revenu par tête est en baisse tandis que le taux de chômage est de 43%. Cette situation fragilise l’Autorité Palestinienne, déjà incapable de réconcilier le Fatah et le Hamas.

Israël devrait alléger les restrictions pour permettre un développement de la zone C (3) et permettre l’exploitation du gaz. Ce serait dans l’intérêt de l’Etat hébreu car avoir une économie voisine qui se détériore ne peut mener qu’à une montée du radicalisme en Palestine.

Joseph ZEIRA, Professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem

Initialement, les travaux du Groupe d’Aix cherchaient à définir quels devaient être les aspects économiques d’un futur accord de paix. Face à la lenteur des négociations, ils tendent désormais à rechercher quelles seraient les conséquences économiques de l’absence de paix.

Le coût de l’absence de paix est important pour la Palestine. Le conflit provoque un manque de développement. Les revenus n’y ont pas augmenté depuis les 20 dernières années. Deux variables ont un effet sur le développement : la productivité et l’investissement. Or, les check-points, la longueur des transports, les contrôles effectués dans les camions expliquent la faiblesse de la productivité palestinienne. En matière d’investissement, l’insécurité et les interventions des autorités israéliennes expliquent l’absence d’accumulation du capital. Sans ces deux problèmes en termes d’investissement et de productivité, le PIB en Palestine pourrait être entre 80 et 90% plus élevé.

Le coût de l’absence de paix est également très élevé pour Israël. Au-delà des coûts militaires, les coûts nécessaires à la construction de pièces de sécurité dans chaque logement représentent une part importante du PIB. Le coût est aussi important en termes de capital humain, puisque du fait du maintien du service militaire obligatoire, cette forme de capital ne commence à s’acquérir qu’à 21 ou 22 ans, l’âge d’entrée sur le marché du travail ou dans les études supérieures étant repoussé. Sans service militaire, Israël pourrait augmenter son PIB de 4,3%.

En ce qui concerne Jérusalem, le Groupe d’Aix n’est pas favorable à une internationalisation de la ville. Le Groupe soutient davantage l’idée d’une division en deux villes, chacune capitale d’un État avec des barrières entre les deux zones car les deux pays n’auront pas le même niveau de développement.

Deuxième Table Ronde : « Engagements citoyens et actions de terrain »

Ghassan AL SHAKAA, Maire de Naplouse, Président de l’Association des autorités locales palestiniennes (APLA)

Ghassan Al Shakaa a souligné son attachement à l’existence d’un véritable dialogue israélo-palestinien pour parvenir à la paix. Cependant, dans cette optique, il s’est montré très critique à l’égard de la réélection de Benyamin Netanyahou qui risque de renforcer les tensions et de conduire à un arrêt des négociations. Condamnant la politique menée par Israël, notamment en matière de colonisation, le maire de Naplouse a appelé à respecter la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations-Unies du 11 décembre 1948 relative au droit au retour des réfugiés palestiniens.

Kamel HEMEID, Gouverneur d’Hébron

Kamel Hemeid a profité de sa présence pour présenter un autre aspect négatif de l’absence de résolution du conflit israélo-palestinien. En effet, face à une lourde situation d’instabilité, la Palestine ne peut pas tirer pleinement profit des partenariats de développement qu’elle conclut avec des partenaires internationaux. Ces difficultés sont selon lui principalement dues à l’occupation israélienne des territoires palestiniens. Ce type de coopération trouve un exemple dans les liens existants entre la région d’Hébron et le Conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Le partenariat unissant ces deux entités porte essentiellement sur le domaine agricole avec des efforts de formation des professionnels palestiniens pour une meilleure utilisation des ressources. Il s’agit également de renforcer l’accès à l’eau dans la région d’Hébron par des projets de construction de citernes, de retenues d’eau et d’infrastructures d’irrigation, mis en œuvre avec l’aide de la région PACA.

Dan CATARIVAS, Directeur des relations internationales du patronat israélien

L’économie palestinienne demeure largement dépendante de l’État hébreu, notamment du fait de l’influence du blocus et des check-points israéliens. De plus, en l’absence de frontières avec des États autres qu’Israël, la Palestine est d’autant plus dépendante que ses ressources extérieures doivent nécessairement transiter par le sol israélien. Cependant, Israël peut aussi être vu comme un État dépendant du marché palestinien, la Palestine apparaissant comme son deuxième partenaire commercial. Ainsi, les exportations israéliennes de marchandises vers les territoires Palestiniens représentent 4 milliards de dollars tandis que les importations en provenance de Palestine s’élèvent à 700 millions de dollars.

William SAUERLAND, Conseiller de l’association Un cœur pour la Paix

William Sauerland a souhaité présenter son association, “Un cœur pour la Paix”. Cette ONG française a essentiellement une vocation médicale auprès des populations israéliennes et palestiniennes. Depuis sa création en 2005, l’association a notamment permis de financer les opérations de 604 enfants, principalement au sein de l’hôpital Hadassah de Jérusalem. Au-delà des soins médicaux, l’association souhaite également favoriser le renforcement de la formation du personnel médical sur place. Enfin, “Un cœur pour la Paix” a permis la création de centres de cardiologie pédiatrique à Hébron et à Ramallah.

Clôture et conclusion de la rencontre

Gilbert BENHAYOUN, Président du Groupe d’Aix, Professeur d’économie à l’Université d’Aix-Marseille

Gilbert Benhayoun a tout d’abord souhaité revenir sur la question de l’eau dans la région. Les Israéliens ont besoin de 2 milliards de m3 d’eau par an. Un milliard vient essentiellement des aquifères et le reste provient d’une grande opération de dessalement d’eau de mer. Israël retraite 90% de ses eaux usées et se place en la matière loin devant l’Espagne avec 16%. L’article 40 des accords d’Oslo II définit le mode de partage des eaux aquifères avec la Palestine, Israël devant alors accéder à 80% de cette ressource. En réalité, les Israéliens prennent plus de 90% de ces eaux. Ces derniers ont proposé de construire une unité de dessalement pour les Palestiniens au nord de Tel-Aviv. Cependant, les Palestiniens ont finalement rejeté cette aide, en précisant qu’ils souhaitaient une réponse politique et non technique à leurs problèmes.

Le professeur Benhayoun a ensuite apporté des précisions sur les relations commerciales liant Israël aux Palestiniens. En 1967, Israël a imposé une union douanière avec une réglementation israélienne. Aux accords de Paris, les Palestiniens ont décidé de rester dans cette union qui ne leur est donc plus imposée. Le Groupe d’Aix pense que la meilleure solution pour l’économie palestinienne est de se séparer de l’économie israélienne avec un traité de libre-échange et non plus une union douanière. Le travail du Groupe d’Aix porte donc également sur une réflexion autour des mécanismes qui permettraient de créer une véritable économie indépendante.

Sur la question des réfugiés, Gilbert Benhayoun  rappelle que le président Clinton avait établi plusieurs possibilités à termes pour les réfugiés palestiniens : rester là où ils sont (au Liban, en Syrie, en Jordanie ou à Gaza), aller dans un pays tiers (à condition que ce pays l’accepte), demeurer sur le sol d’un possible futur État palestinien ou encore vivre en Israël. Le Groupe d’Aix a émis la proposition que chaque réfugié palestinien ne choisisse pas, mais classe les différentes possibilités selon sa préférence. Cela laisserait donc davantage de place à des négociations. Le Groupe d’Aix est également en faveur de la création d’une agence chargée d’indemniser ces réfugiés en raison des sacrifices liés à ce choix. Selon les calculs des membres du groupe, ces indemnisations s’élèveraient à 85 milliards de dollars.

Pour conclure la conférence, le maire de Naplouse et Président de l’Association des autorités locales palestiniennes M. Ghassan Al Shakaa, a demandé à M. Gilbert Benhayoun si sa municipalité ainsi que son association pouvaient à l’avenir travailler avec le groupe d’Aix.

Camille Savelli

(1) Ron Pundak (1955-2014) était un historien et journaliste israélien, fondateur du Groupe d’Aix et de l’ONG Economic Cooperation Foundation (ECF). Avec l’ECF, il a œuvré pour la création et le maintien de relations entre Israéliens et Palestiniens, notamment en participant au processus ayant abouti aux accords d’Oslo en 1993.

(2) Arthur Balfour (1848-1930) a été premier ministre du Royaume-Uni de 1902 à 1905 puis Secrétaire d’État aux Affaires étrangères entre 1916 et 1919. Il reste célèbre pour la “déclaration Balfour” de 1917 par laquelle il avait annoncé que le Royaume-Uni se déclarait favorable à l’établissement d’un foyer national juif en Palestine.

(3) En septembre 1995, les accords d’Oslo II ont partagé les territoires palestiniens en trois zones : la zone A, sous la responsabilité exclusive de l’Autorité palestinienne, la zone B où s’exercent des compétences partagées, et la zone C, sous responsabilité israélienne.

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