La situation des droits de l’Homme dans l’Argentine actuelle

La Conférence s’est tenue le 30 mars 2016, à la Maison de l’Amérique latine en présence d’Inés Vasquez, ancienne présidente de l’Université populaire des « Mères de la place de Mai »,  Carlos Schmerkin, écrivain et membre de l’Assemblée des citoyens argentins en France et José Muchnik, écrivain, poète et anthropologue, auteur du livre Chupadero.

Pour les trois intervenants, la situation des droits de l’Homme dans l’Argentine actuelle rappelle pour partie les dérives du passé. A la mort du Président Perón en 1974, son épouse, Isabel Martinez de Perón, alors vice-présidente, lui avait succédé. Mais le régime avait été renversé par la junte militaire du Général Videla le 24 mars 1976. Par ce coup d’Etat, les militaires lancèrent le “processus de réorganisation nationale” qui consistait en une reconfiguration des relations sociales par la terreur. Il a permis la mise en place d’un terrorisme d’État qui a pris fin en 1983 mais dont les conséquences se font encore ressentir aujourd’hui dans les relations sociales, politiques et économiques.

Sur le plan politique, la dictature argentine a pris la forme d’un état de siège accompagné de la fermeture du parlement national, de la dissolution des partis politiques, des syndicats et d’associations, de la disparition et de l’exil forcé de milliers de personnes, d’assassinats et de kidnappings d’enfants remis à des familles souvent proches du régime militaire. Sur le plan économique, cette période a été marquée par une forte désindustrialisation, d’importants emprunts extérieurs réalisés à des fins spéculatives et par un taux de chômage atteignant 9%. La participation de la population argentine à la création de richesses est alors passée de 47% à 28% du PIB. Enfin, sur le plan culturel, le régime dictatorial avait imposé la fermeture des universités, l’expulsion d’enseignants et d’élèves, une importante censure des médias renforcée par un phénomène d’autocensure et par les assassinats de personnalités culturelles influentes.

Pour les intervenants, un génocide ne consisterait pas seulement en la destruction de tout ou partie d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux en tant que tel, définition donnée par la Convention pour la prévention et la répression du génocide de 1948. Un génocide porterait aussi un coup brutal à l’identité culturelle du groupe concerné. Comment s’est fait ce que beaucoup d’argentins considèrent comme un génocide, d’autant plus violent qu’il s’agit d’un massacre commis entre compatriotes ? “Par des méthodes terroristes, des disparitions forcées, l’usage récurrent de la torture, le vol d’enfants et surtout par la destruction des liens sociaux-culturels. Cela est notamment possible en faisant disparaître les méthodes permettant de transmettre la connaissance des évènements historiques et en faisant disparaître ceux qui assurent la continuité du lien social par leurs enseignements”, selon Inès Vasquez.

Après la chute du régime, le procès de la junte militaire, débuté en 1985, avait vocation à être exemplaire. Néanmoins, un processus d’impunité a été rapidement mis en place, au point qu’un pardon fût accordé aux oppresseurs seulement quatre ans après la fin des évènements. Ainsi, le procès de 1985, qui comprenait 9 accusés, s’est soldé par un bilan peu satisfaisant : 4 accusés acquittés, 3 ayant reçu des peines relativement légères par rapport aux crimes commis et seulement deux accusés ayant été condamnés à la prison à perpétuité.

En 1986, la loi dite « de point final » a mis en place un délai de deux mois pour démarrer des procédures judiciaires à l’encontre des auteurs de crimes commis pendant la dictature. Au-delà de cette période, il devenait impossible d’engager des poursuites contre ces individus. En 1987, la « loi de l’obéissance due » rend non-condamnables les meurtres, les disparitions et les tortures commis lors la période dictatoriale. Cette amnistie des militaires argentins coupables se fondait sur le fait que ces derniers se devaient à l’époque de respecter le devoir d’obéissance. Entre 1989 et 1990, le nouveau président argentin Carlos Menem (1989-1999) a gracié des militaires accusés d’atteintes aux droits de l’Homme, y compris des personnes condamnées à perpétuité. La situation commencera à changer à partir de 2001, dans un contexte de forte crise économique, lorsque les soulèvements populaires des 19 et 20 décembre contre les politiques néo-libérales ont entraîné la chute du gouvernement de Fernando de la Rua.

Le 21 août 2003, le président Nestor Kirchner (2003-2007) fait annuler la loi de point final et la loi de l’obéissance due ainsi que les effets qui en découlaient depuis leur adoption. En 2005, la Cour suprême a déclaré ces deux lois inconstitutionnelles. Ces avancées ont alors permis la réouverture des procès en audiences publiques et sans recours à la création de tribunaux spéciaux. Arrivée au pouvoir le 10 décembre 2007, Cristina Fernández de Kirchner a continué les réformes engagées sur ces points par son mari. Fin 2015, il y avait en tout 521 affaires pénales en cours pour crimes contre l’humanité, concernant 2 220 accusés. En mars 2016, date de la conférence, 669 personnes avaient déjà été condamnées dans le cadre de ces procès, 215 sont mortes avant leur condamnation. Depuis 2003, la défense des droits de l’Homme est devenue une véritable politique d’État : mise en place d’activités culturelles, de programmes scolaires ou encore de nombreux films et séries ayant pour sujet les effets de la dictature. Les professeurs ont été formés pour faire connaître cette histoire. La quête permanente de réparations au sein du gouvernement et de la société civile explique l’approche particulière de ces droits en Argentine. Sur ce point, il existe donc un retournement de situation depuis l’élection de Mauricio Macri, arrivé à la tête du pays le 10 décembre 2015 avec 51% des voix.

Le bilan de ses 100 premiers jours à la présidence montre des mesures économiquement néo-libérales et politiquement autoritaires selon les intervenants présents à cette conférence. Outre la répression de la mobilisation des travailleurs et la “persécution politique” de militants et de membres de l’opposition tels que la députée du Parlasur Milagro Sala (accusée de détournements de fonds mais vue par certains comme une prisonnière politique), des représentants du gouvernement ont également fait des déclarations négationnistes sur les crimes commis entre 1976 et 1983. Au lendemain du second tour des élections présidentielles, le journal La Nacion, appartenant à l’oligarchie argentine selon Inés Vasquez et plusieurs opposants de Macri, réclamait l’arrêt des procès en cours contre les accusés de crimes commis pendant la dictature. Alors que certains membres du gouvernement disent qu’il est temps de tourner la page, le ministre de la culture de Buenos Aires, Dario Loperfido, est allé jusqu’à remettre en cause le nombre de victimes, affirmant qu’il s’agit d’un “mensonge construit autour d’une table pour obtenir des subventions”. Pour beaucoup, le gouvernement argentin n’aurait pas suffisamment condamné ces propos.

Les principales remises en cause actuelles des droits de l’Homme reposent sur des atteintes portées à la liberté d’expression. Le 25 mars dernier, la Direction de la radio publique a interdit de parler de dictature militaire pour évoquer le régime débuté en 1976. La loi des services de communication audiovisuelle, modèle de démocratisation emblématique du kirchnérisme, serait bafouée. Le ministère de l’éducation a donné pour consigne de ne plus parler de dictature mais d’ « interruption de l’ordre constitutionnel ». Parmi les nombreux licenciements publics ou privés intervenus depuis l’élection de Mauricio Macri (1008 entre décembre et mars 2016l), beaucoup apparaissent comme des licenciements d’opinion pour les intervenants : licenciements de membres d’organisations kirchnéristes, de 600 employés du Centre culturel kirchnériste et d’un quart des employés (soit 240 personnes) de la bibliothèque nationale.

De même, un nouveau protocole a été mis en place pour encadrer les manifestations sociales. Après cinq minutes de dialogue les forces de sécurité doivent intervenir pour dissoudre les manifestations sans utiliser d’armes à feu. En pratique, cette limite n’est pas forcément respectée.

La situation est d’autant plus inquiétante que rien ne semble alerter l’opinion publique internationale. Pour Carlos Schmerkin et José Muchnik, il serait nécessaire de lutter contre la désinformation, car les médias ne parleraient pas assez de ce qu’il se passe en Argentine ou feraient uniquement des déclarations pro-Macri. En témoignent les nombreux déplacements médiatisés en Argentine de personnalités politiques influentes (telles que François Hollande et Barack Obama) sans que les atteintes aux droits de l’Homme ne soient beaucoup évoquées, ou encore la remise d’un prix par HEC Paris au président de la Banque centrale argentine Frederico Sturzenegger, pourtant poursuivi en justice.

C’est la première fois que le Collectif argentin pour la mémoire organise des actions visant à critiquer la situation actuelle et non le passé dictatorial. Ceci est d’autant plus préoccupant que cette fois-ci le chef du pouvoir en place a été choisi démocratiquement. Mais malgré le caractère démocratique du gouvernement de Mauricio Macri, les méthodes employées rappelleraient une partie de celles de la dictature. Il est alors important de se souvenir que le coup d’État de 1976 n’avait pas uniquement vocation à mettre en place une dictature militaire mais également à arrêter un processus d’acquisition d’une indépendance politique, de syndicalisation et de soulèvement de la population. Si la comparaison entre la situation actuelle et celle des années 1980 peut sembler excessive, les intervenants souhaitent néanmoins démontrer qu’un certain nombre de points communs peuvent être relevés malgré une différence dans l’ampleur du phénomène.

Cependant, il existerait des raisons d’espérer. Une résistance s’organise déjà comme l’a prouvé la forte mobilisation lors des défilés ayant eu lieu pour la commémoration du 40ème anniversaire du coup d’État, notamment marqués par la réunion de trois centrales syndicales derrières les mères et les grands-mères de la place de Mai [1]. De plus, il sera difficile de réussir à effacer la mémoire des Argentins par de simples décrets. Le gouvernement ne peut pas faire oublier tout le processus mis en place pour entretenir cette mémoire, les programmes scolaires, les films, les livres, les plaques commémoratives portant les noms des victimes qui sont présentes dans les écoles, les universités, les théâtres… “En ce qui concerne la dictature, la mémoire est permanente et partout en Argentine”.

Camille Savelli

[1] L’association des Mères de la place de Mai (Asociacion Madres de Plaza de Mayo) et l’association des Grands-mères de la place de Mai (Abuelas de Plaza de Mayo) sont des associations constituées de mères et de grands-mères argentines dont les enfants et petits-enfants ont été enlevés sous la dictature militaire. Luttant pour retrouver les membres de leur famille disparus et pour dénoncer les responsables, elles effectuent depuis 1977 des rondes hebdomadaires sur la place de Mai, face au siège de la présidence argentine, la Casa Rosada.

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