Senghor et l’opposition politique

 

Engagé en politique de 1946 à 1980, Léopold Sédar Senghor s’inscrit dans la postérité comme l’une des figures les plus adulées de la politique sénégalaise de par son statut de père de l’indépendance. Depuis le 20 août 1960 jusqu’en 1980, les vingt ans de « règne » de Senghor ont été marqués par de nombreuses crises politiques et sociales. En règle générale, que ce soit les adversaires politiques écartés ou la dissolution de partis et de syndicats d’opposition, ces années ont vu une baisse progressive des libertés individuelles et collectives.

 

Opposition marxiste et dissidences internes

Jeune loup en politique, Léopold Senghor s’oppose en 1947 à la centralisation de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), dont il fait partie. En effet, son désir d’une représentation effective pour chaque région couverte par le parti ne serait pas respecté. Avant de quitter le groupe politique, il accuse Lamine Gueye, un de ses membres éminents, de ne pas œuvrer pour l’indépendance et de faire preuve de complaisance envers la métropole. L’année suivante, Senghor créé le Bloc démocratique sénégalais (BDS) qui connaît un rapide succès en remportant les élections législatives de 1951, face au SFIO, grâce aux liens que le jeune parti a réussi à tisser avec les confréries musulmanes les plus influentes du pays. Cette nouvelle décennie voit une certaine montée du marxisme parmi la population urbaine éduquée mais celui-ci reste marginal face au BDS qui intègre progressivement les partis opposés et finit par former le Bloc populaire sénégalais (BPS) en février 1957.

Frankfurt/Main, Staatspräsident von Senegal
Léopold Sédar Senghor

Cependant, les chantres du marxisme ne baissent pas les bras: Majhemout Diop et Khalilon Sall quittent le BPS pour créer le Parti africain de l’indépendance (PAI) en septembre. Cela faisait un an que les deux hommes étaient en profonde divergence idéologique avec la direction du mastodonte politique sénégalais, ils lui reprochaient son statut de parti unique manipulé par la métropole depuis la loi cadre Defferre de 1956 (1). Avec Diop à sa tête, ce nouveau parti se démarque nettement et se décrit comme communiste. Son dirigeant convoque rapidement Bandung et appelle au démantèlement du système colonial : « notre devoir d’Africain nous oblige à porter devant les masses de notre pays le problème de l’indépendance nationale et de la transformation socialiste de notre économie ». Socialisation économique, éducation scolaire, lutte contre l’analphabétisme, développement sanitaire, soutien uniforme à tous les groupes sociaux, religieux, femmes et jeunes figurent au programme d’un ambitieux Manifeste qui s’autoproclame scientifique malgré le flou entourant ce terme. Malheureusement pour les sympathisants marxistes, l’aventure est de courte durée puisque Senghor, qui dispose désormais de pouvoirs renforcés, interdit le parti en 1963.

A la fin des années 1950, le BPS semble imbattable et aspire rapidement à devenir la section locale du Parti du regroupement africain (PRA). En 1958, il devient l’Union progressiste sénégalaise que rejoint même l’ancien rival de Senghor au SFIO, Lamine Gueye – qui a subi un cuisant échec aux élections de l’Assemblée territoriale de mars 1957 durant lesquelles son parti ne remporte que 12 sièges sur 50. Mais des fractures apparaissent à la suite du référendum de septembre 1958 qui proposait aux colonies africaines de faire partie ou non d’une communauté d’Etats avec la métropole, la Communauté française. Senghor acceptant de rester sous le giron français par peur de l’inconnu, Amadou Mathar M’Bow, Abdoulaye Ly et Assane Seck quittent l’UPS aux côtés d’autres membres afin de fonder une section dissidente du PRA-Sénégal et militer pour une indépendance immédiate. Toutefois, face à la popularité de Senghor, l’opposition –formée dans les universités parisiennes- apparaît en décalage complet avec la population et le référendum se conclut par une victoire du « oui » à 97%. La marche vers l’indépendance reprend pourtant tout de suite en raison du manque de reconnaissance de la France et Senghor est élu président le 5 septembre 1960, cinq mois après l’indépendance sénégalaise. Proche du président depuis 1951, Mamadou Dia devient le premier président du Conseil – dont le pouvoir est important en raison des bases constitutionnelles héritées de la 4ème république française. Les relations de Dia et Senghor se détériorent rapidement jusqu’à aboutir à une crise en décembre 1962 lorsque Dia tente d’empêcher une motion de censure contre son gouvernement avec une intervention des gendarmes contre les députés. La situation est réglée dans la journée, Senghor évoquant un coup d’Etat. Mais la réalité est plutôt celle de milieux d’affaires et de parlementaires coupables de conflits d’intérêts que le chemin socialiste emprunté par Dia effraie.

Après avoir obtenu la condamnation à perpétuité de Dia, Senghor concentre l’exécutif entre les mains du seul président après qu’une nouvelle constitution est entrée en vigueur en mars 1963 sans réelle opposition des dissidents du PRA. Face à ce manque de diversité politique, les membres interdits du PAI rejoignent la liste PRA-Sénégal pour les élections de décembre 1963. Cette campagne est marquée par l’arrestation d’Abdoulaye Ly, le secrétaire général du parti qui est incarcéré après un appel au peuple du 3 novembre dans lequel il fustigeait « les spécialistes UPS de la fraude, qu’ils soient campés au ministère de l’Intérieur, dans les édifices publics transformés en véritables permanences du népotisme et de la combine ou ailleurs, préparent déjà la prochaine victoire électorale ». Les élections se concluent par une victoire sans appel de l’UPS qui remporte 94% des suffrages exprimés et conforte l’idée du PRA-Sénégal que des fraudes ont lieu sur les inscriptions aux listes électorales. De fait, l’inscription de personnes suspectées proches de l’opposition serait rendue très difficile. De manière générale, Senghor profite de l’indépendance encore fraîche pour régulièrement accuser les trouble-fêtes d’être des agents de l’étranger et ainsi décrédibiliser toute opposition. Néanmoins, les années 1960 le forcent à revoir sa stratégie de seul maître à bord.

 

De l’instabilité au « pluralisme »

La décennie débute dans un contexte de parti unique puisqu’à l’instar du PAI, le Bloc des masses sénégalaises et le Front national sénégalais, tous deux créés par l’historien Cheikh Anta Diop en 1961 et 1963 sont purement et simplement interdits. Senghor avance l’argument que l’unité est le meilleur salut actuel pour son pays et que par conséquent, le multipartisme ne doit pas être permis. Mais le contexte n’est pas optimal, d’ambitieux projets de l’État pour le développement agricole, touristique et industriel ne se concrétisent pas. De plus, la croissance démographique forte et la crise de la production agricole, qui résulte de la baisse des cours mondiaux et de l’érosion du soutien français à la filière arachidière, aggravent les difficultés d’un État clientéliste qui utilise les rentes agricoles pour influencer les groupes stratégiques – marabouts et élites urbaines.

En mai 1968, les étudiants sénégalais répondent au mouvement qui touche alors la France en bloquant les activités universitaires et déclenchant une grève illimitée pour protester contre la corruption et la répression du pouvoir. Après un mois compliqué, un appel d’air apparaît le 30 mai et un appel à la grève illimitée est également lancé par l’Union nationale des travailleurs sénégalais (UNTS). Face à cette contestation d’une rare intensité, Senghor fait déclarer l’état d’urgence et procéder à des arrestations de leaders syndicaux ainsi qu’à la fermeture d’universités. Finalement, un accord est trouvé le 12 juin et l’UNTS accepte de participer à la vie du pays. Celle-ci prend plus de poids grâce à un comité de coordination UPS-UNTS qui entend donner la parole au syndicat. Mais ce comité s’avère être un cheval de Troie du président qui, via des syndicalistes proches de l’UPS, sabote de l’intérieur l’UNTS qui finit par être remplacée par la Centrale nationale des travailleurs sénégalais qui lui est beaucoup plus favorable et donc beaucoup plus simple à contrôler. Avec une opposition clandestine qui le défie régulièrement, le régime doit utiliser la force pour affirmer son autorité. Par conséquent, la brutale répression des grèves de mai 1968 affaiblit l’image de stabilité et d’autorité du régime. L’une des illustrations de cette image écornée est l’affaire Blondin Diop, le premier normalien de l’histoire du pays mourant en effet dans des circonstances suspectes. Officiellement retrouvé pendu dans sa cellule, ces explications ne convainquent pas et provoquent même de nouvelles protestations étudiantes et lycéennes.

Riding the Next Democratic Wave:
Abdoulaye Waye

Léopold Sédar Senghor commence les années 1970 par alléger son emprise. Pour ne plus être l’unique cible de l’opposition, il fait réviser la Constitution par référendum en février 1970 et Abdou Diouf arrive au poste de Premier ministre nouvellement créé. Après une nouvelle victoire -remportée avec un score de 100%- aux élections présidentielles de 1973, Senghor ouvre même légèrement le champ politique à l’opposition l’année suivante en autorisant la création du Parti démocratique sénégalais (PDS) du juriste Abdoulaye Waye. En réalité, ce n’est qu’un parti de contribution qui est contrôlé, ne s’oppose pas et n’existe donc que pour donner une impression de pluralisme. Deux années plus tard, en mars 1976, une ébauche plus sérieuse du pluralisme se dessine avec la réforme du multipartisme grâce à laquelle la Constitution reconnaît trois courants de pensée dans lesquels un parti politique doit s’inscrire s’il veut être légal. Ainsi, le courant socialiste est incarné par l’UPS qui s’est proclamé en tant que tel quelques mois auparavant. Le PDS de Waye s’inscrit dans le courant libéral et le PAI peut enfin sortir de la clandestinité en revenant sous le nom de PAI-Rénovation et en rejoignant le courant marxiste. Néanmoins le PAI, à l’image du « socialisme scientifique » qu’il revendique toujours malgré le caractère vague du terme, reste toujours déconnecté des masses visées. Enfin, Cheick Anta Diop refuse que son nouveau parti du Rassemblement national démocratique soit étiqueté marxiste-léniniste car l’athéisme qui y est associé aurait fortement affecté son audience dans un pays très islamisé.Des acteurs électoraux importants tels que les jeunes urbains et les marabouts de la puissante confrérie mouride étaient enclins à l’écoute. Le parti aurait ainsi pu être une place de choix pour le ralliement de l’opposition de gauche et par conséquent, le RND décide tout de même de s’organiser dans l’illégalité.

Finalement, les forces de l’opposition sont fragilisées car le jeu politique apparaît en leur défaveur avec un système bâti pour l’UPS. Mamadou Dia, qui a été libéré sans toutefois revenir en politique, critique fortement la réforme constitutionnelle dans laquelle il voit une régression de la vie politique. Pourtant, l’UPS reste difficile à attaquer car ayant rejoint l’Internationale socialiste à l’automne 1976, sa légitimité à l’international était largement renforcée. En février 1978, Senghor est réélu une nouvelle fois avec un score fleuve -82%- qui fait crier à la fraude parmi l’opposition malgré le fait que les conditions aient été plus démocratiques, notamment avec une liberté de la presse accrue. Après une semaine d’ouverture timorée au pluralisme, Senghor démissionne le 31 décembre 1980 et transmet ses fonctions présidentielles à son premier ministre, Abdou Diouf.

 

La culture comme arme

Dû la complexité de s’inscrire dans le jeu politique conventionnel pour montrer son opposition durant les années Senghor, certains intellectuels ont décidé d’utiliser une autre arme, celle de la culture, afin d’afficher leur mécontentement. Cheikh Anta Diop est de ceux-là. L’un des intellectuels les plus critiques du président revient au Sénégal l’année de l’indépendance, en 1960. Entre les deux hommes, il s’agit d’abord d’une opposition culturelle, Diop s’opposant au concept de négritude de Senghor qui détruirait la culture africaine. Historien, Diop milite pour une renaissance africaine en puisant les racines culturelles du continent dans l’Egypte des pharaons. Il se base sur sa pluridisciplinarité impressionnante -mathématicien, physicien, chimiste, archéologue, historien- pour apporter de la scientificité dans un débat politique qui en manquait jusqu’à présent, à l’image de l’homme de lettre qu’était Senghor et du flou entretenu par le PAI à propos de son socialisme scientifique. Dans les pas de N’Krumah, il prône un fédéralisme africain et conteste activement la vision de la négritude qui sous-estimerait la part de l’Africain dans le processus culturel qui est le sien. Si Diop s’est souvent illustré sur la scène culturelle, donnant lieu à des anecdotes farfelues -son journal Siggi lui offre une humiliation publique de la part de Senghor qui, pour lui mettre des bâtons dans les roues, affirme que ce mot s’écrirait avec un seul “g” dans la langue wolof- c’est bien que sa carrière politique est remplie d’échecs en raison du système Senghor. D’abord secrétaire général des étudiants du Rassemblement démocratique africain dans les années 1950, il crée ensuite le BDS 1961 et le FNS en 1963, tous deux dissous par Senghor. Plus tard, il renonce à occuper le siège de député pour lequel il avait été élu en 1983, baissant définitivement les bras trois ans avant sa mort.

 

ousmane sembène
Ousmane Sembène

Mis à part l’emblématique Diop, d’autres figures émergent dans ce combat par la culture. Ousmane Sembène, écrivain et cinéaste, s’oppose par exemple via un cinéma marqué par le réalisme social et reconnu à l’international. Dans ses oeuvres, il dénonce les tabous sociétaux sénégalais que sont la religion, la condition de la femme ou encore l’excision malgré la censure dont il est sans cesse la cible. A l’instar de Diop et de son journal, Sembène est personnellement visé par le président lors de son film Ceddo, qui aurait pu provoqué l’inconfort des autorités religieuses chrétiennes et musulmanes, lorsque celui ci le fustige en clamant que le mot ne s’écrivait qu’avec un “d”. En 1975, un mouvement clandestin se forme pour s’opposer à Senghor. Il s’agit d’une alliance de forces populaires et intellectuelles qui prend le nom de Front culturel et puise largement dans le culturel et la promotion des langues nationales face à la négritude défendue par le chef de l’Etat. Enfin, des intellectuels tels que Pathé, Diagne et Sine sont révoqués du fait de leur opposition au concept cher à Senghor.

 

Ainsi, Senghor, auréolé de son statut de père de l’indépendance, a défait les influences marxistes et les dissidences internes afin d’installer un système de parti unique dans lequel il était difficile pour lui d’être remis en cause. Face à l’instabilité sociale du pays, le régime s’est davantage tourné vers une pluralité qui est restée limitée et qui n’a pas empêché la censure des voix culturelles dissonantes. Le système de Senghor était d’ailleurs tellement avantageux au point où l’alternance démocratique n’intervient qu’en 2000 avec le remplacement d’Abdou Diouf qui a lui aussi dirigé le pays pendant vingt ans.

 

Corentin Mançois

 

Notes

(1) Donne davantage d’autonomie aux colonies à travers la création de Conseils de gouvernement, élus au suffrage universel pour les territoires d’outre-mer.

Sources

Christian Roche, Léopold Sédar Senghor le président humaniste, éditions Privat p. 97-138 ; p. 153-160

El Hadj Ibrahima Ndao, Sénégal, histoire des conquêtes démocratiques, NEAS, p. 191-199; p. 303-304; p. 336-339

Christian Valantin, Trente ans de vie politique avec Léopold Sédar Senghor, Belin 2016

Howard Schissel, « Socialisme du verbe, dans une économie dépendante », Le Monde Diplomatique, mars 1977

Ousman Diop Sene, « L’opposition d’une minorité traduit un malaise général », Le Monde Diplomatique, juin 1973

« Les figures de l’opposition », Jeune Afrique, 26 janvier 2005

Tshitenge Lubabu M.K., « Léopold Sédar Senghor-Cheikh Anta Diop : la guerre idéologique », Jeune Afrique, 31 décembre 2009

Ibrahima BA, « Plus de 40 ans après sa création, l’idéologie du front culturel toujours d’actualité », Le Soleil, 27 mai 2016

Vincent FOUCHER, François BOST, « SÉNÉGAL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 février 2018. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/senegal/

 

 

 

 

 

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