Les Expéditions 7e continent: stratégies et enjeux écologiques des océans

              La mise à la mer du navire Maersk Launcher par la fondation néerlandaise Ocean Cleanup, le 8 septembre 2018, a marqué une nouvelle étape dans la lutte contre les amas de plastiques accumulés dans les océans. Grâce à un “piège” visant à capturer les déchets présents dans l’eau, le Maersk Launcher a quitté la baie de San Francisco et se dirige vers ce qui est communément appelé le “7e continent” par les scientifiques et environnementalistes spécialistes de la pollution marine. Zoom sur un phénomène qui n’est pas nouveau et qui menace la biodiversité marine.

La découverte d’un « 7e continent » dans le Pacifique [1] , entre la Californie et Hawaï, de 3,5 millions de km² a marqué un tournant dans la lutte contre le déchet plastique, rejeté en mer depuis cinquante ans et désormais présent dans toutes les mers et tous les océans du globe. La quantité de plastiques (objets flottants, bouteilles, particules) est si importante qu’elle est comparée aux six autres continents terrestres émergés. En réalité, cette masse est plus dispersée, la plaque pacifique ne constitue qu’un des cinq gyres océaniques de déchets de la planète. Ils forment des courants circulaires emprisonnant les déchets plastiques et formant d’épais amas au large des côtes californiennes et japonaises. A l’ère de la globalisation ainsi que de la conteneurisation, les mers et les océans constituent des axes d’échanges privilégiés (dont des échanges de déchets), pouvant entraîner une dégradation croissante des eaux maritimes. Cette accumulation de débris plastiques dans le milieu marin menace la biodiversité marine (diversité des espèces vivantes et de leurs caractères génétiques, comme les micro-organismes, les végétaux et les animaux, présentes dans un milieu). Une équipe internationale a notamment mené une étude portant sur 159 récifs d’Asie et du Pacifique, montrant que dans les zones envahies par les déchets plastiques le risque de maladie des coraux était multiplié par vingt, ce qui accentue la dégradation de cet habitat complexe qui abrite une grande variété de poissons (Lamb et al., 2018).

 

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Le Dessous des cartes, février 2011

Fondées en 2013 par le navigateur et chef de mission guyanais Patrick Deixonne, les « Expéditions 7e continent » sont soutenues par plusieurs organisations, le Centre national d’études spatiales (CNES) et l’Agence spatiale européenne (ESA). Elles possèdent une dimension à la fois informative et scientifique, et représentent un cas pratique d’étude des enjeux stratégiques liés aux espaces maritimes. Les Expéditions 7e continent sont l’exemple le plus pertinent d’expérience visant à rendre visible un phénomène peu connu du grand public. Les mers et les océans illustrent ce paradoxe, en étant à la fois une ressource commune dont nous dépendons fortement, mais aussi une grande inconnue riche en secrets. Puisque les gyres de déchets se situent dans des eaux peu concernées par la navigation et le tourisme, ils ne semblent à l’heure actuelle intéresser que les scientifiques et les écologistes.

L’ambition des Expéditions 7e continent : comprendre, expliquer, agir

Les zones d’accumulation de plastiques dérivant en mer sont un objet d’étude difficile à analyser. 80 % des déchets plastiques présents sur les océans proviennent directement des continents (d’après la revue scientifique Plos One, on estime à 270 000 tonnes la pollution plastique présente à la surface de l’océan). Sous l’effet de la rotation de la Terre, les courants marins créent des gyres océaniques piégeant les déchets, soumis à la force de Coriolis (semblable à celle favorisant l’émergence d’ouragans). Cinq gyres principaux entrent dans le domaine d’action des Expéditions 7e continent : ceux de l’Atlantique Nord et Sud, Pacifique Nord et Sud, ainsi que l’Océan indien.

Bénéficiant du parrainage de la Société des Explorateurs français, avec le partenariat de la Nasa, du CNES et de la NOAA, les missions consistent à se rendre dans ces gyres à l’aide d’un voilier – le bateau « Expédition 7e continent » – afin d’étudier l’impact de la pollution sur l’équilibre des écosystèmes marins. Munies d’une balise Argos permettant de localiser et de suivre le navire de la mission en direct, les équipes présentes sur le voilier pourront médiatiser leur progression au sein des gyres, mais également sensibiliser le grand public. Chimistes, biologistes, physiciens et mathématiciens collaborent pour mener à bien ce projet, afin de comprendre un phénomène qui conduit à la dégradation dans les océans des métaux lourds composant les plastiques. Les effets indirects sur la faune marine et la chaîne alimentaire demandent à être mieux décrits, mais il est certain que l’impact de la pollution marine est d’ores et déjà considérable: d’après un rapport publié par Greenpeace en 2006, un million d’oiseaux et 100 000 mammifères meurent chaque année de l’ingestion de plastiques. Le discours scientifique vise à donner une légitimité aux préoccupations environnementales liées au 7e continent, et sert de base à une plus grande médiatisation, fruit des Expéditions 7e continent. On comprend mieux pourquoi le triptyque comprendre, expliquer, agir est fondamental.

Les moyens à disposition des Expéditions 7e continent pour réaliser leurs missions

Présidée par Francis VALLAT et dirigée par Patrick DEIXONNE, l’association à but non lucratif « Expédition 7e continent » dispose de nombreux partenariats qui lui permettent de bénéficier d’un rayonnement dans le champ scientifique, et politique. Un nombre important de laboratoires de géosciences ou de microbiologie ont rejoint le projet du fondateur – comme le Laboratoire de Chimie de l’Environnement d’Aix-Marseille ou l’Institut Méditerranéen d’Océanographie -, ainsi que de grands groupes comme Total, Suez ou Air Caraïbes, qui jouissent ainsi d’une meilleure image de marque grâce à leur engagement auprès d’Expédition 7e continent.

Le partenariat tissé avec Google Maps et Degetel permet quant à lui de cartographier de manière précise la pollution par le plastique, notamment grâce à l’application 7eContinent. Le Centre National d’Études Stratégiques, Mercator Océan, l’Agence Spatiale Européenne et le CNRS apportent leur soutien financier ou technique (par l’aide de chercheurs ou la location de laboratoires). Ces partenariats ne sont pas négligeables, car ils témoignent de l’implication de nombreux acteurs de la société civile dans la médiation des conséquences néfastes de l’activité humaine sur les espaces maritimes. Les opérations d’exploration menées en France et en Europe sont nombreuses, et ont un écho dans la sphère politique, principal organe décisionnel à pouvoir légiférer sur la protection des océans. L’Agence Française de Développement, le Ministère de l’écologie, mais aussi les institutions européennes n’hésitent pas à solliciter les Expéditions 7e continent pour organiser des conférences ou des rencontres entre le grand public et les parlementaires, diplomates ou hauts fonctionnaires. Grâce au développement de campagnes pédagogiques et de communication « à terre », il s’agit pour Expédition 7e continent de contribuer au changement des comportements individuels, en partie responsables de la pollution en mer. D’après le Group of Experts on Scientific Aspects of Marine Environmental Protection (GESAMP), plus de 80% de la pollution marine provient d’activités terrestres (rapport 71, publié en 2001). En effet, la majeure partie des déchets plastiques qui se trouvent en mer est issue des grandes zones métropolitaines, près des plages ainsi que des zones portuaires où les ordures sont plus facilement emmenées par les vents (Haynes, 1997).

Les principales Expéditions

C’est durant sa traversée de l’Atlantique à la rame que Patrick DEIXONNE découvre la pollution par les déchets plastiques de l’océan. Cette expérience a poussé le fondateur d’Expédition 7e continent à alerter le public au moyen de missions d’exploration au cœur de la pollution marine. Accompagné de la biologiste Claire PUSINERI et de la photographe Soizic LARDEUX, il part en 2013 à bord du voilier « Expédition 7e continent » afin d’étudier le gyre de l’océan Pacifique Nord. L’opinion publique française commence à prendre conscience de la gravité de la situation à l’issue des interventions effectuées par l’équipe de Patrick DEIXONNE dans la presse (voir notamment l’interview donnée à France24 le 16 avril 2018).

Appuyé par de nouveaux partenaires, le voilier « Guayavoile » largue les amarres en mai 2014 pour une campagne d’exploration de l’Atlantique Nord. Le CNRS, le CNES, l’ESA et Mercator-Océan participent à cette mission dans le but de prélever des échantillons de plastiques (polyéthylène, emballages…) afin d’analyser la pollution plastique. Des rendez-vous satellites sont programmés et permettent de cartographier les zones à haute densité de plastique depuis l’espace. La pollution chimique véhiculée est également mesurée par les scientifiques, mais la mission s’interrompt brutalement suite à un démâtage. Celle-ci sera reconduite en 2015, avec de nombreuses escales scientifiques (zone Caraïbes) afin de sensibiliser le grand public.

Une autre mission pédagogique est effectuée entre mai et juin 2016 par l’équipe Expédition 7e continent, qui a voyagé le long du littoral atlantique en explorant le gyre du Golfe de Gascogne, considéré comme un vortex marin secondaire où convergent les déchets flottants se dirigeant ensuite vers l’Atlantique Nord.

L’impact écoenvironnemental de la pollution plastique des espaces maritimes

La nécessité de changer les habitudes de consommation à la source de la pollution des océans, revient à se poser la question de l’utilisation des espaces maritimes par l’Homme. Si ces derniers sont un bien commun, c’est-à-dire pouvant être utilisés par tous de manière illimitée (dans la limite du respect de la souveraineté des États), la pollution par les plastiques a un impact direct sur les ressources qui s’y trouvent, notamment halieutiques. En marge d’une conférence internationale organisée par l’Union européenne à Malte le 5 octobre 2017 autour de la gouvernance des océans, le Prince Charles a estimé que des « actions décisives » étaient nécessaires pour assurer la survie des océans. L’Union européenne a annoncé « 36 actions concrètes destinées à améliorer la santé, la propreté, la sûreté et la sécurité des mers », avec un engagement de 550 millions d’euros proposé par la Commission.

L’Institut Océanographique de Monaco a montré que la présence de plastiques dans les océans avait pour effet de favoriser la prolifération des méduses, mais aussi la multiplication des halobates, ces insectes d’eau qui colonisent les plastiques et qui peuvent nuire aux poissons. Pour reprendre les termes du Prince de Galles lors de la conférence internationale de Malte, « nous sommes vraiment proches d’arriver au point où quel que soit le poisson pêché en mer que vous mangez, il contiendra du plastique ».

Tout un chacun est par conséquent directement concerné par l’existence d’un 7e continent de plastiques, puisqu’il met en danger les ressources halieutiques censées être disponibles pour le plus grand nombre. Les macro déchets comme les sacs plastiques peuvent être avalés par des tortues, qui les confondent avec des méduses. Quant aux micro déchets, ils peuvent être ingérés par les poissons et les mammifères marins qui ne différencient pas le plastique du plancton. La dégradation de ces déchets conduit à l’émission de polluants organiques persistants et vient contaminer durablement les océans.

Le volet scientifique des Expéditions 7e continent

Malgré la prise de conscience par le grand public de l’existence d’une pollution des plastiques en mer, il n’est pas aisé de comprendre ce phénomène et son impact sur nos sociétés. C’est la raison pour laquelle Expédition 7e continent est dotée d’une section scientifique dédiée à la caractérisation et à la cartographie des milieux marins. Des biologistes et des physiciens sont chargés de mesurer le degré de salinité de l’eau, son pH, sa température ou la quantité de lumière émise par les océans pollués par les plastiques -autant d’éléments qui contribuent à la régénérescence du milieu aquatique-. A l’aide de bouteilles Niskin (bouteilles de prélèvement descendues par câble à une profondeur donnée), l’eau peut être prélevée à différentes profondeurs afin d’étudier de manière plus complète l’impact de la pollution sur la mégafaune et la microfaune (des poissons au zooplancton, dans le cadre de la chaîne alimentaire marine).

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Le Dessous des cartes, février 2011

Comme l’illustre cette infographie, la masse de plastiques présents dans les gyres peut atteindre jusqu’à 30 mètres de profondeur, avec une densité de 5 kg de déchets par km². Les macro déchets visibles à l’œil nu peuvent être ramassés à l’aide d’épuisettes ou de filets, mais les micro déchets qui ne représentent que quelques millimètres, issus de la décomposition des emballages ou des bouteilles PET, ne peuvent être collectés qu’à partir de filets à plancton (ou « filets Manta »), ce qui rend leur traitement plus difficile. Les Expéditions 7e continent ont pour objectif de séparer le vivant du déchet, afin de préserver la biodiversité des espaces maritimes. Toutefois, leur tâche est ardue, car la pollution plastique des océans est considérable.

Quelles solutions ?

Les Expéditions 7e continent témoignent du caractère stratégique des espaces maritimes, dans la mesure où ils forment une interface de communication et d’échanges entre les pays. Toutefois, la question d’un 7e continent de plastique n’est pas seulement liée à des préoccupations écologiques, elle fait également intervenir un enjeu politique.

La plupart des gyres se situent hors des eaux territoriales et des Zones Économiques Exclusives. Aucun État ne souhaite assumer la responsabilité de ces îles de plastique, ni s’engager dans les coûts d’un éventuel nettoyage des océans. Il est donc peu surprenant de voir qu’à cet intérêt moindre de la part des dirigeants politiques, est corrélée la moindre prise de décision concernant la réglementation de la pollution ou de la production de biens multipliant les emballages plastiques. Par conséquent, il est important de sensibiliser les opinions publiques, qui sont autant d’électeurs potentiels, sur ce qui constitue un comportement écoresponsable vis-à-vis des rejets de plastiques dans la mer.

Expédition 7e continent estime qu’il faut changer les comportements à la source, car dépolluer les océans sans modifier ses habitudes de consommations auront pour effet d’alimenter un tonneau des Danaïdes… Les actions pédagogiques de l’association servent ainsi à promouvoir le recyclage des plastiques parmi les plus jeunes générations. Des campagnes de ramassage des déchets effectuées par des collégiens et des lycéens ont été menées en 2014 et 2015 le long de la Seine, et ce fut l’occasion de rappeler que les plastiques se trouvant dans le cours d’eau pouvaient provenir d’envols (après les avoir jetés par terre) ou bien des réseaux de canalisation. Une application citoyenne a également été lancée afin de géolocaliser et de témoigner en photo et vidéo des déchets plastiques présents dans la nature (voir image). Ce sont en quelque sorte les « 7e continent » du quotidien… Cette application vise également à récupérer des données alimentant en Big Data des organismes tels que le CNES et Google, afin de mieux connaître et de cartographier les sites de pollution. Des groupes locaux de citoyens bénévoles sont ensuite chargés de récupérer les déchets avant qu’ils n’arrivent dans un fleuve ou dans la mer.pasted image 0 (2)

Le 7e continent constitue un enjeu stratégique car il agrège plusieurs problématiques : environnementales, scientifiques, politiques, économiques et humanitaires. Les Expéditions 7e continent sont chargées d’évaluer et de médiatiser son impact, qui relève directement de la sécurité en mer. Les risques liés à la pollution des eaux par les plastiques concernent l’Homme mais également le biotope marin, fortement menacé par les déséquilibres des écosystèmes (prolifération des algues, disparition d’espèces, pollution des ressources halieutiques…).

 

        Toutefois, la gestion de ces enjeux paraît limitée à l’heure actuelle. La réglementation internationale contre la pollution maritime est assez peu développée, et le cas le plus abouti de convention internationale s’occupant de la prévention de la pollution des mers et des océans, la MARPOL, ne concerne que celle causée par les navires. L’Organisation maritime internationale (OMI) n’est donc pas en mesure d’agir directement contre la pollution des océans par les plastiques, dont la majeure partie vient des fleuves qui se déversent dans la mer ou par la terre. Ainsi, les Expéditions 7e continent, par leur action en faveur d’une mobilisation des opinions publiques, visent à alerter les pouvoirs publics de la nécessité de prendre des mesures concrètes permettant de régler le problème de la pollution maritime à sa source.

 

Alexis FULCHÉRON

 

[1] La première plaque de déchets a été découverte en 1997 par l’océanographe et skipper américain Charles J. Moore, décrivant alors cette « grande zone d’ordures du Pacifique ». Mais une note de la National Oceanic and Atmospheric Association (NOAA) évoque dès 1988 la présence de particules plastiques au large des côtes japonaises.


Bibliographie

 

Ouvrages et revues académiques

Bernard, F. (2016) « ‪Pratiques et territoires de l’écoresponsabilité : des questions de gouvernance, de culture, de société et de recherche‪. Le cas de la Méditerranée : matérialiser, symboliser, agir », Communication & Organisation, vol. 50, no. 2, pp. 45-60.

Coutansais, C. (2015) « La mer : un eldorado fragile », Études, vol. octobre, no. 10, pp. 7-17.

Monsaingeon, B. (2016) « Faire monde avec l’irréparable. Sur les traces des océans de plastique », Techniques & Culture, vol. 65-66, no. 1, pp. 34-47.

 

Articles de presse

« Les plastiques, des déchets néfastes pour les écosystèmes », Le Monde, 09/05/2012, http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/05/09/les-plastiques-des-dechets-nefastes-pour-les-ecosystemes_1698047_3244.html

« Océans : nouvelle moisson de plastiques pour l’Expédition 7e Continent », Marine et Océans, 24/06/2015, http://www.marine-oceans.com/actualites-afp/10875-oceans-nouvelle-moisson-de-plastiques-pour-lexpedition-7e-continent

« Le Prince Charles appelle à se mobiliser contre la pollution plastique des océans », Marine et Océans, 5/10/2017, http://marine-oceans.com/actualites-afp/15323-le-prince-charles-appelle-a-se-mobiliser-contre-la-pollution-plastique-des-oceans

 

Institutions et associations

Organisation des Nations Unies pour la Protection de l’Environnement : http://www.unep.org/

Site de l’Expédition 7e Continent : http://www.septiemecontinent.com/

Fondation Biodiversité : http://www.fondationbiodiversite.fr/10ans/bonne_action/jerefuse-les-plastiques/

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