Exécutions extra-judiciaires en Colombie : un phénomène généralisé ?

Le 15 novembre 2018, la conférence Colombie : Crimes d’État entre Guerre et Paix s’est tenue au secrétariat d’Amnesty International à Paris.  L’intervenant principal était Omar Rojas, ancien militaire colombien, désormais sociologue et universitaire. La conférence a été  introduite par Lucas Respeto, philosophe et avocat. Lors de cette conférence, Omar Rojas présentait son livre, Exécutions extrajudiciaires en Colombie, 2002-2010  paru en 2018.

GWB: Ceremony for 2009 Recipients of the Presidential Medal of Freedom.
Le partenariat de George Bush et Alvaro Uribe Velez dans le cadre du Plan Colombie. 

Pour comprendre les circonstances qui ont conduit aux exécutions dont il est question dans le livre d’Omar Rojas, il est indispensable de revenir sur l’histoire de la Colombie au XXème siècle.

En 1948, Jorge Eliecer Gaitan fut assassiné en Colombie , alors qu’il était en passe d’en devenir le président. Cet homme politique qualifié de populiste était très apprécié par les classes les plus populaires. Il s’en est suivit un grand soulèvement populaire, dans lequel se sont notamment impliqués les syndicats et les associations de paysans qui s’étaient créés  au début du XXème siècle. Face à cette manifestation populaire, le parti Conservateur  au pouvoir a ordonné, par l’intermédiaire de son dirigeant Laureano Gomez, l’organisation d’ une sanglante répression contre tous ces mouvements contestataires, mais aussi contre ses opposants politiques de l’autre grand parti colombien auquel appartenait Gaitan, le parti Liberal. Cette période appelée « la Violencia  » a fait plus de 200 000 morts. Les premières guérillas se sont créées dans les années 50, en réponse à cette période.  Elles avaient pour but de lutter pour les classes sociales les plus démunies contre l’oppression des classes sociales plus aisées. Finalement, la violence s’est terminée par la création d’une alliance politique dite de «  Front National » en 1958, entre  le parti conservateur et le parti libéral. Cette alliance  a instauré une alternance systématique à la tête du gouvernement entre les deux partis jusqu’en 1991, ainsi qu’un partage équitable des postes publics. Il s’agissait in fine d’une union de la bourgeoisie de Bogota contre les classes sociales inférieures. Cette union et la politique menée par le Front National a favorisé un sentiment d’injustice et de marginalisation chez les populations rurales. C’est ce phénomène qui explique  l’émergence de guérillas comme les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC, en 1964) ou l’Armée populaire de libération  (EPL, en 1967). Ces mouvements visaient à précipiter la chute du régime pour implanter le socialisme, sur le modèle de la révolution cubaine. Il s’en est suivit une longue période d’affrontements entre ces guérillas et l’Etat, faisant un nombre considérable de victimes. Face à la faiblesse de l’Etat et à son incapacité à encadrer son territoire, des mouvements paramilitaires  et de trafic de drogue se sont implantés et consolidés dans le pays. Si la Constitution de 1991 est parvenue à réunir des minorités, dont les membres de guérilla, et a mis fin au système d’alternance  à la tête de l’Etat, elle n’est pas parvenue à pacifier le conflit armé. Celui-ci a redoublé de violence lorsque les FARC ont enlevé des centaines de policiers à la fin des années 90. Les Etats-Unis ont alors jugé que cette situation menaçait l’équilibre  de l’ensemble du continent. Il fut donc décidé au début des années 2000 de lancer le plan Colombie, un vaste projet d’investissement financé par les Etats-Unis, visant à moderniser et restructurer l’armée colombienne. Le pays est ainsi devenu le 3ème plus important bénéficiaire d’aide militaire, derrière Israël et l’Egypte. En 2002, Uribe a été élu président de la Colombie. Il a décidé de lancer des opérations militaires afin de résoudre le conflit, opérations qui ont duré jusqu’en 2010.

En introduction, Lucas Respeto s’est penché sur la période précédant  la présidence d’Uribe. L’une  des caractéristiques principales de l’Etat colombien, et ce depuis le début du siècle, est la faiblesse de ses institutions. C’est cette faiblesse qui a permis  une telle émergence de mouvements de contestations, notamment  dans les années 70 avec la lutte des femmes, des étudiants, des minorités ethniques… Ce problème d’autorité, du fait de nombreuses contestations, a perduré et s’est même intensifié dans les années 80, avec la question des victimes des conflits et des populations déplacées qui se retrouvaient sans terre. Afin de canaliser ces conflits pour qu’ils soient moins violents et plus encadrés, la solution aurait été de renforcer les espaces de participations démocratiques. Ainsi, il aurait été possible pour tout le monde de faire entendre sa voix. La Constitution de 1991 tenta d’ouvrir des espaces de participation et d’inclusion démocratique, en reconnaissant par exemple le caractère multiculturel de la nation colombienne. Cependant ces ouvertures ne se traduirent que rarement dans le réel. À la place a été privilégiée une politique de renforcement des appareils policiers et militaires conçus comme vecteurs de l’autorité étatique. Les manuels de contre-insurrection ont circulé en nombre dans les corps de police, et cette manière de penser a fini par gagner les plus hautes sphères de l’Etat. Ainsi, lorsque Uribe est arrivé au pouvoir, le mot d’ordre était clairement de renforcer l’autorité de l’Etat, de contrôler les dérives de sa population et de lutter contre les ennemis de la Nation.

Le témoignage d’Omar Rojas parle de cette période. Son livre traite principalement des « falsos positivos ». Ce terme désigne une pratique des militaires colombiens: afin de revenir vers leurs supérieurs avec des résultats, ils exécutaient des civils innocents puis les déguisaient en guérilleros et les disposaient afin de faire croire qu’ils étaient morts en combattant.  Mais derrière la volonté de faire du chiffre, Omar Rojas insiste sur l’homogénéité des victimes de ces crimes. Pour lui, cette homogénéité prouve clairement il y avait également l’idée d’un nettoyage social, en éliminant les pauvres, les paysans, les syndicalistes, les militants  de gauche, autant de groupes qui auraient pu être à l’origine de l’insurrection tant redoutée. Quand Uribe se lance dans un effort militaire sans précédent contre les guérillas, politique qui prit le nom de politique de sécurité démocratique , certaines routes du pays restaient inaccessibles du fait des guérillas. Le premier mot d’ordre a été de récupérer l’accès à ces routes. L’armée en a donc repris le contrôle. Cela a eu pour effet de pousser la guérilla, principalement les FARC, à se replier dans la jungle. Néanmoins, la ministre de la défense de l’époque, Marta Lucia Ramirez, imposait toujours à ses troupes de ramener des résultats, sous la pression de l’opinion publique, mais aussi des Etats-Unis qui attendaient un « retour sur investissement » du plan Colombie. Le mot d’ordre était à ce moment-là de ne pas faire de prisonniers. Une prime de 650 euros venait récompenser chaque guérillero tué. Une unité pouvait recevoir jusqu’à 10 000 euros si elle en abattait plus de six lors d’un même combat.  Cette politique de récompense, alliée au fait que des résultats étaient attendus et que la doctrine militaire alertait contre l’ennemi intérieur, a eu des effets dévastateurs, les falsos positivos . Plus de 180 unités y ont participé, 6000 soldats, policiers et autres fonctionnaires. Ce n’était pas une pratique isolée mais bien systématique. Pendant la conférence, Omar Rojas explique comment des réunions militaires se réunissaient avec les commandants pour planifier les prochaines mises en scène macabres.

Un travail psychologique était également mené par l’armée pour légitimer son action, tant auprès de ses soldats, qu’auprès des populations vivant dans les régions où étaient commises les exactions. Le discours gouvernemental persuadait les premiers qu’ils servaient l’intérêt de leur nation, pendant qu’il alertait les seconds sur une prétendue flambée insécuritaire rendant plausible la violence des combats mis en scène.

Omar Rojas est un acteur reconnu de la lutte pour la reconnaissance des violations des droits de l’Homme commis par l’État dans le contexte du conflit armé qui a ensanglanté le pays pendant plus de 50 ans. Le phénomène des Falsos Positivos auquel s’est particulièrement intéressé le Colonel Rojas est l’une des pires facettes de ce conflit. La question de la responsabilité de l’État dans cette pratique, que Rojas qualifie de systématique, reste pourtant largement tabou en Colombie. Établir la vérité sur ces pratiques et des responsabilités pénales mais aussi retrouver les corps des disparus, restent des enjeux majeurs pour le succès du processus de paix en cours dans le pays.

Classe Internationale

 

– Conférence Colombie : Crimes d’Etat entre guerre et paix, organisé par le Ceryx en partenariat avec Ciudadanias por la Paz, Pazport et Amnesty International

– Cours de Gabrielle Massol, Langue et Civilisation d’Amérique latine, 2017-2018 UT1

 

 

 

 

 

 

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