« L’Italie balkanique » : les relations italo-albanaises

« L’Italie balkanique » : les relations italo-albanaises

Étudier les relations italo-albanaises permet d’évoquer l’Italie adriatique ou balkanique. Derrière la banale constatation géographique, l’Italie et l’Albanie n’étant distantes que de 230 km par la mer, se joue néanmoins la représentation de l’Italie dans l’imaginaire européen. En Europe de l’Ouest, et singulièrement en France, l’Italie est en effet un pays occidental au sens où nous nous plaisons à la parcourir de Turin à Palerme. Pourrait-il en être autrement tant l’Italie des villes se déploie le long de sa façade occidentale à l’exception de Catane en Sicile et de Bari dans les Pouilles1 ? Cette vision occidentalo-centrée à tôt fait de nous faire oublier la vocation orientale de l’Italie, une « botte » qui ne cesse pourtant d’avancer vers le Levant ! Passée cette curiosité, force est de constater que la politique balkanique de l’Italie constitue un invariable angle mort des analystes de la politique étrangère transalpine, les pays des Balkans occidentaux2 ne figurant même pas dans le dernier rapport sur la politique étrangère du pays paru en février 20213

À l’image d’autres régions, la destinée des Balkans ne se résumerait-elle qu’à celle d’une région « martyre », épicentre de tous les conflits interethniques, de tous les trafics, de tous les séismes, de toutes les crises migratoires ? Derrière cette vision misérabiliste propre à l’observateur non averti – quoique fidèle lecteur de la presse internationale ! -, se cache une réalité bien plus complexe. Véritable mosaïque culturelle, les pays des Balkans sont en définitive le produit d’une riche histoire dont l’étude est un préalable indispensable pour mieux appréhender leur situation actuelle. Vu d’Italie, il semble logique de s’attarder sur la relation entretenue par Rome et Tirana – la capitale de l’Albanie – tant les liens unissant les deux pays sont particulièrement robustes. Fruit d’une histoire pluriséculaire, la relation entre Albanais et Italiens est un subtile mélange d’inimitiés sordides et de moments plus fraternels. La connaissance de l’autre qu’ont les deux peuples touche en effet à l’intime, l’exemple du théoricien politique et fondateur du Parti communiste italien Antonio Gramsci (1891-1937) étant particulièrement parlant4. Mais on pourrait également citer Francesco Crispi, président du Conseil des ministres du royaume d’Italie de 1887 à 1891 puis de 1893 à 1896.

Percevoir la richesse des rapports italo-albanais implique, nous l’avons vu, un nécessaire rappel historique. Sans remonter à l’Albanie vénitienne, chétive possession de la république de Venise du XVe siècle à sa disparition actée par Napoléon Bonaparte au traité de Campo-Formio (1797) qui conclut victorieusement la première campagne d’Italie, nous nous limiterons aux ressorts du nationalisme italien dans les Balkans qui durent de l’Unité  jusqu’à la défaite finale de l’Italie fasciste en 1943. L’Histoire étant par nature indélébile et les priorités de la politique étrangère se forgeant avec elle, nous verrons ensuite que Rome n’a rien perdu de son tropisme albanais, quitte à ce qu’il soit plus diffus en fonction du contexte diplomatique. Nous conclurons enfin en évoquant le processus d’adhésion à l’Union européenne engagé par l’Albanie et dont Rome est un fidèle soutien.

Occupée par l’Italie lors des deux conflits mondiaux, l’Albanie a longtemps été la cible de l’impérialisme transalpin. (© Wikipédia)

L’Albanie, antienne de l’impérialisme italien dans les Balkans

Présents en Italie du Sud depuis l’invasion ottomane de l’Albanie survenue au XVe siècle, les Albanais ont toujours éveillé l’attention de leur voisin italien5. La réciproque est tout aussi vraie ! Italiens et Albanais ont d’abord lutté pour leur unité et leur indépendance nationale face à l’impérialisme austro-hongrois dans la péninsule italienne et au joug ottoman dans la péninsule balkanique. Pour les nationalistes albanais, l’Italie des premiers temps de l’Unité a pu être considérée comme un modèle à suivre. Dans un XIXe siècle bercé par les nationalismes de tous horizons, Rome allait-elle se faire le chantre des nationalités dans les Balkans ? Or, quitte à renier les idéaux du Risorgimento, l’Italie unitaire ne craint pas d’avoir des vues sur sa voisine adriatique. Jeune puissance en quête de reconnaissance, l’Italie, toujours obnubilée par la question de son rang sur la scène internationale, nourrit très vite des ambitions impérialistes dans la région. Rome est d’autant plus inquiète qu’elle n’a obtenu aucune satisfaction territoriale lors du congrès de Berlin (1878) qui a vu l’Autriche-Hongrie prendre possession de la Bosnie-Herzégovine et la Russie réaffirmer un panslavisme qui, croit-elle, pourrait enflammer la Serbie6. Prenant acte de cet échec diplomatique, l’Italie perçoit dans le contrôle hypothétique de l’Albanie le moyen de poursuivre ses buts de politique étrangère. 

Il s’agit en premier lieu d’incarner la logique des terres irrédentes qui comprend originellement des territoires bien plus septentrionaux à l’Albanie7. Perplexe devant l’accroissement démographique germanique et slave dans les Balkans, l’Italie cherche à annihiler toute émergence d’une puissance slave à ses frontières méridionales, au moment où la Grèce, soutenue par la France et la Grande-Bretagne, montre des visées expansionnistes en Albanie. Saisissant le prétexte du panalbanisme, particulièrement exacerbé après la naissance de l’Albanie indépendante en 1912, l’Italie entend se faire la championne des revendications albanaises. Présente sur le littoral albanais dès 1914, l’Italie se voit reconnaître une zone d’occupation dans le sud du pays, l’Albanie ayant été partagée entre l’Autriche-Hongrie, la France et cette dernière pour mieux échapper aux Ottomans. Rome reste finalement en Albanie jusqu’en 1920 où elle instaure un protectorat à faible intensité, à l’image de sa colonisation en Afrique8. L’Italie n’a en effet pas les moyens d’une grande politique coloniale et se contente d’administrer mollement sa nouvelle dépendance. Des différences notables avec son colonialisme africain méritent toutefois d’être relevées. Nulles traces de politique raciale en Albanie ou de persécutions religieuses contre les Albanais musulmans. Dans un pays extrêmement rural, Rome se limite à encadrer les populations orthodoxes grécophiles et modernise quelque peu le pays en construisant routes, voies ferrées et postes télégraphiques. Si le protectorat italien paraissait acceptable pendant la guerre, il le devient beaucoup moins après 1918 où l’Italie est désormais une puissance affaiblie. L’indépendance de l’Albanie est finalement reconnue en août 1920. Le court protectorat italien aura permis de consolider le nationalisme albanais.  

L’entre-deux-guerres permet néanmoins à l’Italie de recouvrer une politique de pénétration économique en Albanie qui est de fait un quasi-protectorat depuis 1928. Soucieux d’être l’égal d’Hitler, Mussolini n’a aucun mal à s’emparer du royaume de Zog Ier en 1939 pour ce qui reste la seule conquête du fascisme sans l’appui allemand. L’Albanie est ensuite soumise à une politique d’italianisation massive et est rattachée personnellement à la couronne d’Italie, Victor Emmanuel III restant roi d’Albanie jusqu’en 1943. 

Les rapports italo-albanais prennent une nouvelle tournure avec l’établissement de la dictature communiste d’Enver Hoxha (1944-1985). Séparés par le rideau de fer entre une Italie républicaine et une Albanie néo-stalinienne9, Italiens et Albanais soldent la question de l’occupation italienne lors de l’accord de Rome de 1957. L’Italie paie sans remous des réparations à Tirana qui lui restitue en échange les restes des soldats italiens tombés au combat. Rome et Tirana élèvent ensuite leurs légations au rang d’ambassade en 1964 mais traversent de multiples vicissitudes en cette période de Guerre froide. 

Inquiet de la présence de missiles de l’OTAN en Italie, enfermé dans une politique d’isolement diplomatique qui l’a fait se retirer du pacte de Varsovie en 1968, Enver Hoxha voit dans l’attentat à la bombe perpétrée à l’ambassade d’Albanie à Rome par une organisation d’extrême-droite en 1974 une résurgence du fascisme en Italie, prélude à une nouvelle attaque italienne en Albanie. La paranoïa du dictateur albanais aura raison des tentatives de détente menées par le gouvernement d’Aldo Moro. Très mal reçue dans la péninsule, la parution de L’Eurocommunisme c’est de l’anticommunisme d’Hoxha précipite les deux pays au bord de la rupture des relations diplomatiques en 198010. Derrière les protestations, l’asphyxie économique de l’Albanie la pousse malgré tout à maintenir ses liens commerciaux avec Rome jusqu’à la chute du régime en 1985. La disparition soudaine d’une dictature aussi sanguinaire qu’interminable ouvre une nouvelle phase des relations italo-albanaises. Avec l’afflux massif de réfugiés albanais sur les côtes des Pouilles, l’Adriatique retrouve une centralité diluée par plus de 40 ans de communisme. Face à l’urgence humanitaire, Rome allait devoir reconfigurer sa politique balkanique, l’Albanie devenant subitement un « partenaire fonctionnel » dans les années 1990.

Giuseppe Conte et Edi Rama à Rome réaffirment le caractère stratégique de l’amitié italo-albanaise en octobre 2019. (© Twitter / Giuseppe Conte)

L’Albanie, une priorité de la politique étrangère italienne

Résumer les rapports italo-albanais n’est pas chose aisée tant l’Italie a investi tous les champs de la coopération bilatérale dans l’Albanie nouvellement démocratique depuis 1991. Nous l’avons vu, Rome a d’abord été l’un des très rares pays occidentaux – avec la France notamment –  à avoir maintenu des relations diplomatiques avec le régime communiste. Cette continuité diplomatique lui a permis d’établir un cadre stratégique efficace dans les années 1990, l’Italie ayant pour mot d’ordre la pacification, la stabilisation et la démocratisation des Balkans. C’est dans cet esprit qu’elle intervient sous mandat de l’ONU pour rétablir le calme dans le pays en 1997. L’Albanie est alors au bord de la guerre civile après l’éclatement d’une bulle financière responsable de la ruine des épargnants et d’une chute historique de 50 % de son PIB cette année-là. Fidèle à sa doctrine, l’Italie conçoit toujours l’Albanie comme un maillon essentiel de la stabilisation politique des Balkans au même titre qu’elle en fait une question de sécurité intérieure, la classe politique italienne voulant à tout prix éviter une nouvelle crise migratoire à ses frontières, qui aurait un effet délétère sur un électorat déjà très polarisé sur la question migratoire. Face à des mafias albanaises et italiennes particulièrement actives11, Rome maintient une coopération militaro-judiciaire avec les autorités de Tirana pour mieux lutter contre le crime organisé, les trafics de drogue ou d’êtres humains. En dépit de lenteurs juridiques et d’éternelles affaires de corruption propres aux deux pays, on peut raisonnablement estimer que l’axe sécuritaire Rome-Tirana est indispensable à la pacification de leur frontière maritime commune. 

Très dynamique, la coopération politique entre l’Albanie et l’Italie s’appuie sur la longévité des rapports bilatéraux et l’italophilie historique des dirigeants albanais. Parfait italophone, comme nombre de ses compatriotes, le Premier ministre Edi Rama, au pouvoir depuis 2013, ne cesse de se rendre à Rome pour louer une amitié italo-albanaise portée par les 430 000 Albanais établis dans la péninsule12. Tirana a ainsi accueilli très favorablement le soutien logistique et humanitaire déployé par Rome lors d’un séisme qui l’a directement frappé à l’automne 2019. De même, les Italiens ont salué l’envoi de médecins albanais en Lombardie au plus fort de la crise du coronavirus au printemps 2020. Plus globalement, érigée en invariable priorité de la politique de l’aide au développement italienne dans les Balkans occidentaux, l’Albanie a toujours pu compter sur le soutien de Rome pour se moderniser. L’Italie a ainsi investi 750 millions d’euros au « pays des aigles » sur ces trente dernières années.     

La solidité de cette relation stratégique s’éprouve également dans une coopération économique toujours plus diversifiée et ambitieuse. Dans le cadre du partenariat stratégique  signé en 2010, Rome a déployé tout un éventail d’entreprises pour mieux servir ses intérêts commerciaux. Pas moins de 1000  entreprises sont aujourd’hui installées en Albanie alors que le pays était presque totalement fermé à l’investissement étranger trente ans auparavant ! L’Italie absorbe en conséquence près de 50 % des exportations albanaises – essentiellement du textile et des chaussures – et est naturellement le premier partenaire commercial de Triana. Elle investit en particulier dans le secteur bancaire et les infrastructures routières. Rome exporte tout autant ses machines, ses véhicules, ses produits pharmaceutiques et autres équipements électriques. Elle espère à l’avenir apporter son expertise en matière de tourisme, d’agriculture (vin) et d’énergies renouvelables, ce dernier secteur étant d’une importance croissante avec l’ouverture du gazoduc transadriatique (Grèce-Albanie-Italie) intervenue en novembre 2020. L’Italie est cependant loin d’être seule à investir en Albanie et doit compter avec la concurrence grandissante de la Turquie et de la Chine, de la Grèce, de l’Allemagne et, à un degré moindre, de la France. En outre, le déficit de la balance commerciale albanaise est en partie compensé par les envois d’argent de la diaspora évalués à près de 10 % du PIB en 2018.

Mais une relation commerciale aussi étroite ne pourrait prospérer sans une coopération culturelle fructueuse. Fait peu connu, la langue de Dante est largement répandue en  Albanie où l’on estime que 50 à 60 % des habitants – autour de 1,5 million de locuteurs – parlent l’italien. De tels chiffres font de l’Albanie le pays le plus italophone du monde, derrière l’Italie elle-même ! Cette proximité linguistique s’explique d’une part par l’occupation italienne de l’Albanie (1939 – 1943) pour les générations les plus anciennes, mais surtout par la continuelle diffusion des médias italiens, nombre d’Albanais suivant les programmes transalpins à la télévision. De plus, Tirana a vu l’éclosion d’une petite communauté d’expatriés italiens ces dernières années13. Consciente de cette prégnance culturelle, Rome cherche à valoriser cette connaissance en encourageant l’enseignement de l’italien dans les écoles albanaises ainsi qu’à l’université. Elle accueille nombre d’étudiants albanais dans ses universités en favorisant l’octroi de bourses d’études aux éléments les plus brillants. Enfin, l’Italie œuvre pour la sauvegarde du patrimoine albanais en entretenant plusieurs missions archéologiques chez sa voisine adriatique, un domaine qui lui tient à cœur et dans lequel elle fait autorité. Notons toutefois que la maîtrise de l’italien est en passe de s’étioler chez les jeunes générations qui lui préfèrent l’anglais, l’allemand, voire le français ou le turc pour diversifier leurs horizons professionnels. En Albanie comme ailleurs, tout est affaire de compétition entre les puissances. Dans cette optique, l’Italie a fait de la candidature albanaise à l’entrée dans l’Union européenne un élément central de sa politique balkanique.  

Même si bien des obstacles restent à surmonter, l’Albanie est officiellement candidate à l’entrée dans l’Union européenne depuis juin 2014. (© Flickr)

Les défis de l’intégration régionale : l’Union européenne et les Balkans

En visite à Tirana à l’automne 2019, le président du Conseil italien Giuseppe Conte n’a pas manqué de rappeler que l’unité politique de l’Union européenne ne saurait être achevée sans l’intégration des pays des Balkans. Candidate depuis 2014 au même titre que la Macédoine du Nord (2005), le Monténégro (2010) et la Serbie (2012), l’Albanie s’est d’abord vu opposer à deux reprises une fin de non recevoir à l’ouverture des négociations en vue d’adhérer à l’Union en 2019. La France et les Pays-Bas estimant notamment, mais aussi le Danemark et l’Espagne – cette dernière étant toujours rétive à reconnaître l’indépendance du Kosovo en raison du séparatisme catalan qui la déstabilise périodiquement – que l’Albanie ne satisfaisait pas encore pleinement aux exigences des critères de Copenhague et de l’acquis communautaire14. De fait, si le Conseil de l’Union européenne a finalement ouvert les négociations d’adhésion avec l’Albanie le 24 mars 2020, aucun des 33 chapitres composant le processus d’adhésion n’a pour l’instant été ouvert15

Pour mieux faire admettre la présence de l’Albanie à Bruxelles, l’Italie fait valoir que l’Albanie est un pays ethniquement homogène, peuplé à 95 % d’Albanais, à la vie politique stable régulée par un régime républicain parlementaire et ce en dépit des accusations de corruption portées à l’encontre du Premier ministre Edi Rama par les députés de l’opposition comme par les étudiants16. Une Albanie dans l’Europe ne poserait donc pas de problème politique majeur à Bruxelles à la différence de la Serbie, du Kosovo ou de la Bosnie-Herzégovine si ces deux derniers pays venaient à candidater. Pour Rome, le but stratégique est, in fine, d’infléchir le centre de gravité de l’Union européenne vers le sud-est ce qui aurait pour effet de servir ses intérêts économiques et de contrebalancer quelque peu la prédominance de l’axe franco-allemand en Europe. 

Par le passé, l’Italie a insisté pour que ses partenaires européens lui reconnaissent un rôle de leadership dans les Balkans. Assumant le commandement de la Kosovo Force de l’OTAN en 2020, elle a parallèlement inlassablement plaidé en faveur de l’intégration régionale et d’une coopération resserrée avec ces pays, et s’est réjouie de l’adhésion albanaise à l’OTAN en 2009. Sur le plan diplomatique, elle a dans le cadre du processus de Berlin initié en 2014 accueilli la conférence des Balkans occidentaux à Trieste en 2017, seule ville italienne de la péninsule balkanique. Cet activisme politique n’a toutefois pas permis de faire avancer l’intégration balkanique ou européenne. Rome promeut enfin l’Iniziativa Adriatico-Ionica, une organisation internationale siégeant à Ancône et qui rassemble depuis 2000, outre l’Italie et l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Grèce, le Monténégro, la Serbie et la Slovénie. 

Typique de la diplomatie italienne, la multiplication de ces initiatives multilatérales n’a pas encore permis de dégager des résultats substantiels pour Rome comme pour Tirana. Il faudrait très certainement que l’Italie se dote d’un cadre stratégique plus épuré, bâti sur des lignes diplomatiques clairement définies pour mieux faire avancer ses intérêts dans une région où elle est toujours un partenaire historique et commercial de premier ordre. A l’avenir, Rome pariera-t-elle sur la coopération décentralisée17 ou bien privilégiera-t-elle la  « diplomatie de sommet » en organisant un forum régional Italie-Balkans18 ? En dernier ressort, l’Italie ne peut que constater les limites de son influence et les divisions de ses partenaires européens, les 27 ayant des intérêts trop divergents sur un dossier qui est très loin d’être prioritaire pour nombre d’entre eux.

Aux confins du talon de la « botte » italienne, de la mer Adriatique et de la mer Ionienne, la relation Italie-Albanie, si elle retient l’attention de la diplomatie transalpine, reste un impensé de la recherche universitaire sinon de l’opinion publique italienne. Malgré des marques de sympathie ponctuelle entre les deux peuples, combien d’Italiens ont une quelconque notion des enjeux balkaniques ou une connaissance même passive du serbo-croate ou de l’albanais ? Or, l’Europe ne se construira pas sans une communauté de langues aisément partagée par tous les europhiles. Mais l’absence d’appétence pour la connaissance des peuples européens est-elle seulement l’apanage des relations italo-albanaises dans l’UE ?

Alexis Coquin

  1. Notre démonstration se limite aux dix villes les plus peuplées du pays. Venise (12e), Trieste (16e) ou Tarente (19e) ayant bien sûr joué un grand rôle dans l’histoire de l’Italie en Méditerranée orientale.          

Cf. https://it.wikipedia.org/wiki/Comuni_d%27Italia_per_popolazione 

  1. Plusieurs organisations internationales (ONU, OTAN, Union européenne) subdivisent les pays des Balkans selon un critère géographique. Les Balkans occidentaux regroupent généralement l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, l’Italie (Trieste), le Kosovo, la Macédoine du Nord, le Monténégro, la Serbie et la Slovénie. Ils se distinguent des Balkans orientaux qui comprennent la Bulgarie, la Roumanie et la Turquie. La Grèce et ses îles constituent quant à elles l’extrémité méridionale de la péninsule balkanique.  
  1. Lire : DESSI Andrea et NELLI FEROCI Ferdinando (dir.), Il governo Conte bis, la pandemia e la crisi del multilateralismo. Rapporto sulla politica estera italiana. Edizione 2020, Istituto Affari Internazionali (IAI), Rome, 1er février 2021. https://www.iai.it/sites/default/files/9788893681735.pdf 
  1. La famille paternelle d’Antonio Gramsci est d’origine albanaise. Lire : FRÉTIGNÉ Jean-Yves, Antonio Gramsci. Vivre c’est résister, Paris, Armand Colin, 2017.
  1. Autour de 200 000, les Arberèches désignent les Albanais d’Italie du Sud (Pouilles, Calabre, Sicile) ayant fui l’invasion ottomane de l’Albanie des XVe et XVIe siècles. Catholiques ou orthodoxes, ils ont maintenu jusqu’à aujourd’hui leur langue et leurs coutumes. Quelques rares communes siciliennes et calabraises ont depuis adopté une signalisation bilingue italien-albanais. 
  1. Convoqué par le chancelier Otto Von Bismarck (1871-1890), le congrès de Berlin a pour ambition de trouver une solution territoriale à l’Europe balkanique à la suite de la guerre russo-turque de 1877-1878 et du traité de San Stefano (1878). L’Italie avait un temps caressé l’idée de récupérer le Trentin austro-hongrois en compensation de l’occupation de la Bosnie-Herzégovine par Vienne. Pour les puissances occidentales – en particulier le Royaume-Uni -, le congrès de Berlin est aussi l’occasion de limiter l’influence russe dans les Balkans. Nouvellement indépendants ou autonomes, la Serbie, le Monténégro et la Bulgarie restent des États fragiles favorables au panslavisme de Moscou. Frustré, les nationalismes balkaniques s’expriment avec force tout au long du XXe siècle des guerres balkaniques (1912 – 1913) à la dislocation de la Yougoslavie (1991 – 2001) en passant par le déclenchement de la Première Guerre mondiale. 
  1. Doctrine politique en vogue de l’Unité à l’Italie fasciste, l’irrédentisme italien ambitionnait de réunir toutes les populations italophones d’Europe pour constituer une « Grande Italie » capable de jouer les premiers rôles en Europe. Il englobait principalement les régions du Tessin, du Trentin, de l’Istrie et de la Dalmatie et plus sporadiquement la Corse, le comté de Nice et Malte. L’ère fasciste a pu y intégrer la Savoie et l’île grecque de Corfou.
  1. Lire COQUIN Alexis, « Le colonialisme italien en Afrique : petite histoire d’un impérialisme oublié », Classe Internationale, 11 mars  2021. https://classe-internationale.com/2021/03/11/le-colonialisme-italien-en-afrique-petite-histoire-dun-imperialisme-oublie/ 
  1. Admirateur inconditionnel de Staline, Enver Hoxha prend néanmoins ses distances avec l’URSS à la suite de la rupture des relations diplomatiques entre l’URSS et la République populaire de Chine en 1960. En dehors du bloc de l’Est à partir de cette date, l’Albanie reste cependant communiste jusqu’en 1991 avant de devenir une démocratie parlementaire.
  1. Courant théorisé par le secrétaire général du Parti communiste espagnol Santiago Carrillo, l’eurocommunisme rassemble les partis communistes espagnol, français et italien pour mieux dénoncer les exactions de la dictature soviétique. Tout en s’éloignant de la dictature du prolétariat prônée par Moscou, l’eurocommunisme ambitionne de dépasser le capitalisme en proposant une alternative politique à la sociale-démocratie et au socialisme soviétique. Ces idées, qui se rapprochent du socialisme à visage humain de Dubcek en Tchécoslovaquie, rencontrent un certain écho au sein du Parti communiste italien dirigé par Enrico Berlinguer. En bon nostalgique du stalinisme, Enver Hoxha s’oppose fermement à ce nouveau paradigme dans L’Eurocommunisme c’est de l’anticommunisme. 
  1. Lire : GJELOSHAJ HYSAJ Kolë, « ‘Ndrangheta et autres mafias italiennes : des influences culturelles balkaniques ? », Confluences Méditerranée, 2017/4 (N° 103), p. 157-171.

https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2017-4-page-157.htm

  1. L’Albanie est traditionnellement le premier pays d’émigration en Europe. Si l’Italie abrite la plus grande communauté albanaise au monde, les Albanais constituaient le premier contingent des demandeurs d’asiles en France en 2017. Lire : Collectif, La comunità albanese in Italia. Rapporto annuale sulla presenza dei migranti, Rome, Ministero del Lavoro e delle Politiche Sociali, 2018.

https://www.lavoro.gov.it/documenti-e-norme/studi-e-statistiche/Documents/Rapporti%20annuali%20sulle%20comunità%20migranti%20in%20Italia%20-%20anno%202018/Albania-sintesi-2018.pdf

  1. Lire « Noi, gli italiani d’Albania », Corriere della Sera, 2014 : https://reportage.corriere.it/esteri/2014/noi-gli-italiani-dalbania/ 
  1. Encore en construction, la démocratie albanaise ne brille pas particulièrement par la transparence de sa justice ou par la liberté de sa presse. Adoptés en 1993, les critères de Copenhague stipulent que tout État candidat à l’accession à l’UE doit respecter un ensemble de règles obéissant aux grands principes du libéralisme politique et du libéralisme économique. http://www.centre-robert-schuman.org/userfiles/files/92_-%20Texte%20et%20exercices%20-%20les%20criteres%20de%20Copenhague%20%20-%20version%20finale%20-.pdf 
  1. La Commission européenne envisage l’adhésion albanaise à l’UE à l’horizon 2030. Le Premier ministre Edi Rama a fait de l’adhésion à l’UE la priorité de son troisième mandat. Lire, « Turquie, Albanie, Macédoine du Nord… : où en sont les pays candidats à l’élargissement », Toutel’europe.eu, 02 novembre 2020. https://www.touteleurope.eu/fonctionnement-de-l-ue/turquie-albanie-macedoine-du-nord-ou-en-sont-les-pays-candidats-a-l-elargissement/ 
  1. Chaque élection locale ou nationale en Albanie génère son lot de critiques à l’égard du pouvoir. En conservant la majorité à l’Assemblée d’Albanie, Edi Rama est assuré de rester Premier ministre jusqu’en 2025. Lire RICO Simon, « “Cannibalisation”, fichages d’électeurs… Des élections législatives tendues en Albanie ce dimanche », RTBF, 25 avril 2021. https://www.rtbf.be/info/monde/europe/detail_cannabisation-corruption-fichage-d-electeurs-des-elections-legislatives-tendues-en-albanie-ce-dimanche?id=10747306 
  1. L’Eurorégion Adriatique et Ionique rassemble à ce jour huit régions italiennes et six régions albanaises, en sus de régions croates, bosniaques, monténégrines et grecques. Liste consultable sur le site de l’organisation :  https://www.adriaticionianeuroregion.eu/hr-jadranske-euroregije/member-directory/?lang=it 
  1. Lire D’URSO Dario, « Come rilanciare il ruolo dell’Italia per il futuro europeo dei Balcani », Euractiv, 28 décembre 2020. https://euractiv.it/section/europea-parlano-i-fatti/news/come-rilanciare-il-ruolo-dellitalia-per-il-futuro-europeo-dei-balcani/ 

Bibliographie / Sitographie

  • Albanais et Italiens dans l’Histoire

DHOGA Nysjola, L’Italia nella politica estera dell’Albania (1957-1985), Rome, Sapienza Università di Roma, 2012.

https://iris.uniroma1.it/retrieve/handle/11573/918535/324252/L%27Italia%20nella%20politica%20estera%20dell%27Albania%201957-1985%5b1%5d.pdf

DORLHIAC Renaud et JESNÉ Fabrice, « Une alliance de circonstance : l’Italie et les musulmans d’Albanie (1912-1920) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 141 | 2017, Vol 141, 51-67.

https://journals.openedition.org/remmm/9812

JESNÉ Fabrice, « Les racines idéologiques de l’impérialisme italien dans les Balkans, 1861-1915 », Hypothèses, 2006/1 (9), p. 271-281. 

https://www.cairn.info/revue-hypotheses-2006-1-page-271.htm

RODOGNO David, « Le nouvel ordre fasciste en Méditerranée,1940-1943 : présupposés idéologiques, visions et velléités », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2008/3 (n° 55-3), p. 138-156. 

https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2008-3-page-138.htm

  • Relations bilatérales

Ambasciata d’Italia a Tirana, « Italia-Albania : i rapporti bilaterali », Rome,  Ministero degli Affari Esteri e della Cooperazione Internazionale (la Farnesina).

https://ambtirana.esteri.it/ambasciata_tirana/it/i_rapporti_bilaterali

Ministero degli Affari Esteri e della Cooperazione Internazionale (la Farnesina), « Rapporti bilaterali Italia-Balcani », Rome.

https://www.esteri.it/mae/it/politica_estera/aree_geografiche/europa/balcani

DEL NEGRO Elisa, L’evoluzione delle relazione economiche tra Italia e Balcani Occidentali (Albania, Bosnia-Erzegovina, Serbia). 2014-2018, Rome, Centro Studi di Politica Internazionale (CeSPI), Ministero degli Affari Esteri e della Cooperazione Internazionale (la Farnesina), mars 2020.

https://www.cespi.it/sites/default/files/documenti/paper_relazioni_economiche_del_negro_finale.pdf

D’URSO Dario, « La proiezione politica, economica, culturale dell’Italia in Albania, Serbia e Bosnia-Erzegovina: tra interesse nazionale ed interesse europeo », Rome, Centro Studi di Politica Internazionale (CeSPI), Ministero degli Affari Esteri e della Cooperazione Internazionale (la Farnesina), mars 2020. 

https://www.cespi.it/sites/default/files/documenti/paper_proiezione_politica_economica_durso.pdf

NIGLIA Federico (dir.), L’Albania verso l’Unione europea: il ruolo dell’Italia, Istituto Affari Internazionali (IAI), Rome, juin 2009.

http://www.iai.it/sites/default/files/iai0912.pdf

  • L’Albanie et l’Italie dans l’actualité

BENAZZO Simone, « Sono davanti a noi ma li ignoriamo. Perché l’Italia da anni non si occupa dei Balcani », Linkiesta, avril 2020.

CASINI Enrico, « Italia e Albania. Una relazione strategica che rafforza entrambi », Europa Atlantica, 1er Avril 2020.

https://europaatlantica.it/emergenza-coronavirus/2020/04/italia-e-albania-una-relazione-strategica-che-rafforza-entrambi/

COLETTI Raffaella et D’URSO Dario, « La Ue e i Balcani », Centro Studi di Politica Internazionale (CeSPI), Rome,  22 février 2021.

https://www.cespi.it/it/eventi-attualita/focus-balcani/la-ue-i-balcani

DERENS Jean-Arnault et GESLIN Laurent, « L’Albanie, “bon élève” à la dérive », Le Monde diplomatique, septembre 2020. https://www.monde-diplomatique.fr/2020/09/DERENS/62153 

FRONTINI Andrea, « A view from Italy: Back to the Balkans? », Istituto per gli Studi di Politica Internazionale (ISPI), Milan, 10 juillet 2017.

https://www.ispionline.it/it/pubblicazione/view-italy-back-balkans-17194

PIAZZA Stefano et TIRINNANZI Luciano, « Edi Rama : “Ecco perché l’Albania può aiutare l’Italia” », Panorama, 21 novembre 2019.

https://www.panorama.it/news/edi-rama-perche-lalbania-puo-aiutare-litalia

Centro Studi di Politica Internazionale (CeSPI), Rome, « Balcani occidentali tra multipolarismo e processo di integrazione europea, emergenze e territori », 26 avril 2021.

https://www.cespi.it/it/eventi-attualita/focus-balcani/balcani-occidentali-tra-multipolarismo-processo-di-integrazione

Albania News

Journal de la communauté albanaise en Italie.

https://www.albanianews.it

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