L’oeil de Spoutnik (1)

Classe Internationale est heureux de vous proposer un nouveau rendez-vous mensuel, « L’œil de Spoutnik ». L’occasion pour Rosalie Laurent de décrypter  l’ensemble de la presse russophone afin que rien ne puisse vous échapper.

Le mois de février aura été marqué par de vifs débats au sujet de la loi sur l’adoption d’enfants russes (ou loi Dima Iakovlev), tandis que la Cour constitutionnelle fait espérer un assouplissement de la loi sur les manifestations. Pendant ce temps, Vladimir Poutine formule la nouvelle doctrine russe de politique étrangère: ça promet!

Le Kremlin
Le Kremlin

Politique intérieure et Économie

Homosexualité [1]

Fin janvier-début février, certains titres de la presse généraliste russe sont revenus sur le projet de loi fédérale qui prévoit des amendes de 4 à 500 000 roubles (entre 100 et 12 500 €) en cas de « promotion de l’homosexualité auprès de mineurs ». Des amendements au projet doivent encore être ajoutés avant le 25 mai, date de la deuxième lecture. Plusieurs quotidiens estiment que la loi pourrait être définitivement adoptée avant la fin juillet. Selon l’institut de sondages Levada, ce projet de loi s’inscrit dans un programme politique en réaction aux manifestions de mécontentement à l’égard de Vladimir Poutine en 2011-2012, au même titre que le durcissement des législations en matière de rassemblements dans la rue ou la loi Dima Iakovlev.[2]

L’adoption internationale d’enfants russes[3]

Selon un article de Kommersant paru le 20 février, de nouvelles tensions russo-américaines ont vu le jour après le meurtre du petit Maxime Kouzmine par sa mère adoptive américaine, le 21 janvier 2013. Le Kremlin a reproché aux autorités américaines de ne pas avoir été prévenu dans les temps: le ministère des Affaires étrangères russe n’a appris la nouvelle que vers la mi-février, en dehors des canaux officiels américano-russes. Pour les parlementaires, ce décès prouve la pertinence de la loi Dima Iakovlev, adoptée en réaction à la loi américaine dite Magnitski[4]. Certains envisagent même d’étendre l’interdiction à la France et à la Grande-Bretagne qui viennent d’adopter la loi sur le mariage pour tous, voire de généraliser l’interdiction de l’adoption d’enfants russes par des étrangers.

Vers un assouplissement de la loi sur les manifestations[5]

Le 14 février, la Cour constitutionnelle a rendu son avis sur la nouvelle loi concernant les manifestations, dénoncée par l’opposition parlementaire et le parti non-enregistré « L’Autre-Russie »[6]. Elle a exigé une réduction du montant des amendes ainsi que la suppression des amendements concernant l’inculpation des organisateurs pour les actes commis par les participants. Elle a déclaré illégale la peine de travaux forcés appliquée pour des motifs politiques[7] et a également préconisé une augmentation du nombre des espaces publics destinés aux manifestations. Pour Nezavissimaya Gazeta, cette décision place la Cour constitutionnelle dans une position délicate face au pouvoir. En revanche, Vedomosti considère qu’elle émane du Kremlin qui assouplit sa politique face aux (des) manifestations devenues de plus en plus rares.

Énergie[8]

Le 13 février, lors de la réunion de la Commission présidentielle pour le développement du secteur énergétique et de la sécurité écologique, Vladimir Poutine a reproché aux responsables du secteur l’importance des phénomènes de corruption et de non-remboursement des dettes. Le même jour, les quotidiens Kommersant et Izvestia notent le renforcement de l’alliance stratégique entre les géants pétroliers, Rosneft et ExxonMobil, qui ont signé le 12 février des accords renforçant leur coopération dans l’Arctique. Grâce à ces derniers, le groupe russe pourra participer à un projet américain en Alaska.

La Russie et le monde

 

Une nouvelle stratégie diplomatique[9]

Après avoir préconisé aux diplomates russes de recourir de plus en plus à une meilleure utilisation du « soft power », Vladimir Poutine a rappelé, le 13 février, aux membres du FSB[10], la nécessité de surveiller les activités des ONG, d’empêcher toute ingérence étrangère dans les affaires intérieures et de renforcer le processus d’intégration au sein de l’espace post-soviétique. Telles sont les grandes orientations de la nouvelle doctrine russe en matière de politique étrangère qui tient compte, selon Poutine, « des changements survenus ces derniers temps dans le monde ».

Russie/États-Unis[11]

Le ministre russe des Affaires étrangères, M. Lavrov, et le Vice-président américain, M. Biden, se sont entretenus lors de la 49ème Conférence internationale sur la sécurité organisée les 1er et 2 février derniers à Munich. Selon Kommersant, même si les deux hommes ont reconnu leurs divergences sur plusieurs dossiers, Joe Biden a proposé de remettre sur « la bonne voie » les relations entre la Russie et les États-Unis. Il a évoqué, comme premier champ de coopération, la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive. Lors de la visite de la secrétaire d’État-adjointe chargée du contrôle des armements, Rose Gottemoeller, à Moscou les 13 et 14 février, le Kremlin a annoncé son refus de négocier le processus de réduction des armes nucléaires tant que les États-Unis n’auront pas fait de concessions sur le bouclier anti-missile. Ce dernier a été le principal sujet des discussions entre Lavrov et le Secrétaire d’État, John Kerry, le 26 février dernier, lors de leur rencontre à Berlin, M. Lavrov déclarant craindre que le bouclier ne soit dirigé contre le potentiel nucléaire de la Russie.

Russie/Union européenne[12]

Ce mois-ci, et il semble que se soit devenu la règle, les relations entre l’Union européenne et la Russie semblent alterner entre élans de coopération, ralentissements et incompréhensions. Kommersant revient sur la rencontre du 19 février, entre M. Lavrov et Mme Ashton, la Haute représentante de l’Union Européenne pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité. Par la voix de son représentant, Moscou a déclaré qu’elle n’espérait plus la suppression du régime des visas avec l’UE avant les Jeux Olympiques de Sotchi en 2014. Cette rencontre a également été l’occasion pour Mme Ashton de proposer au diplomate russe que son pays participe à la mission de formation de l’Union européenne au Mali. Le ministre russe a décliné l’offre en raison de l’absence d’un accord-cadre concernant la coopération en matière de gestion de crises. Cependant, il a précisé que la Russie était prête à signer un tel accord à condition qu’elle soit traitée sur un pied d’égalité avec l’Union européenne. Rappelons dans ce contexte que le 8 février dernier, lors d’une réunion du Conseil européen à Bruxelles, les dirigeants des pays de l’UE ont affirmé leur volonté d’accélérer le travail d’élaboration d’un nouvel accord-cadre global UE-Russie. Le projet risque d’être entravé par la demande, auprès de la Commission européenne d’un groupe d’eurodéputés d’imposer des sanctions à l’encontre des fonctionnaires russes impliqués dans la mort du juriste Magnitski, comme le rapporte Nezavissimaya Gazeta.

Russie/France[13]

L’événement marquant de ce mois-ci reste la visite officielle de François Hollande à Moscou, les 27 et 28 février derniers. La rencontre entre les deux chefs d’État a été placée sous les auspices de la coopération bilatérale, économique et commerciale: le président français était d’ailleurs accompagné de quatorze PDG, dont ceux d’Airbus, de LVMH, de Sanofi, de Thalès ou de Total. La Russie est apparue comme une nouvelle étape de la « diplomatie économique » française. François Hollande a annoncé qu’il souhaitait simplifier les procédures et notamment le régime des visas, et faciliter les échanges commerciaux afin d’inciter les Russes à investir en France. Le Chef de l’État français s’est également exprimé devant la communauté française d’affaires présente sur le territoire russe pour l’assurer de son soutien. Les différends concernant la Syrie et le respect des droits de l’Homme, eux, n’ont été qu’effleurés.

Présentation des journaux mentionnés:

Kommersant: quotidien indépendant traitant des événements internationaux politiques, économiques et culturels.

Nezavissimaya Gazeta: quotidien généraliste très influent en Russie. Il appartient à Konstantine Remtchoukov, journaliste et homme politique libéral-conservateur.

Rossisskaya Gazeta: quotidien officiel du pouvoir, créé en 1990.

Izvestia: créé en 1917, il reste l’un des plus grands quotidiens russes abordant l’information nationale et internationale. Il appartient au groupe Gazprom.

Vedomosti: quotidien de référence concernant le monde des affaires, la politique, la société, les marchés et les entreprises. Il est publié en collaboration avec le Financial Times et  le Wall Street Journal.


[2] Ou loi anti-Magnitski: loi interdisant l’adoption des orphelins russes aux Américains et promulguée le 28 décembre 2012 en réaction à la loi Magnitski. Plus de 50% des Russes soutiennent cette loi alors que plusieurs dizaines de milliers de Moscovites sont descendus dans la rue pour manifester contre celle-ci.

[4]Loi Magnitski: loi adoptée en juin 2011 par le Congrès américain, interdisant l’accès au territoire américain à une liste de personnalités russes soupçonnées d’être impliquées dans la mort d’un jeune avocat dans une prison russe en 2009.

[6] Coalition formée de représentants des différents mouvements politiques de défense des droits de l’homme, tels que Garry Kasparov (président du Front civique unifié), Edouard Limonov (président du Parti national-bolchévique), Vladimir Ryjkov (président du Parti républicain de Russie)…

[7]La Russie a signé des accords internationaux qui lui interdisent de condamner des prisonniers aux travaux forcés pour des motifs politiques.

[10] Service fédéral de sécurité.

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