Falan Filan (3)

Pour la revue de presse de ce mois d’avril, Falan Filan déborde un peu pour mieux revenir sur les événements du 1er mai à Istanbul dont les images ont fait le tour du monde. Au programme également, la suite du processus d’Imralı et la commémoration du massacre du 24 avril 1915 à Istanbul. Sur le plan diplomatique, focus sur les déplacements du premier ministre turc à Washington et à Gaza ; avant de revenir sur les déclarations très controversées du chef du gouvernement au sujet d’un yaourt à boire (ce qui n’a rien d’un poisson d’avril).

Dessin original d'Ilan Berlemont

Politique intérieure/société civile

Bir Mayıs

Célébrée à travers le monde comme la « fête du travail », la journée du 1er mai en Turquie revêt une toute autre signification1. Pour comprendre pourquoi les rues d’Istanbul se noircissent chaque année de policiers en armure, il faut remonter en 1977. Cette année-là, alors que le cortège composé de syndicalistes et de manifestants défilait sur la place Taksim au cœur d’Istanbul, des coups de feux tirés depuis les toits – dont l’origine reste à ce jour indéterminée – provoquèrent un mouvement de panique qui causa la mort d’une trentaine de manifestants dont cinq par balles. Dès lors, le rassemblement du 1er mai devint traditionnellement l’occasion d’une confrontation musclée entre des manifestants issus de diverses obédiences politiques (syndicalistes, militants de gauche, nationalistes kurdes…), dont le déroulement se soldait régulièrement par des dizaines de blessés voire des morts. De ce fait, le rassemblement sur la place Taksim fut interdit jusqu’en 2010. Cette année là, la manifestation se déroula de façon relativement calme ce qui laissait présager d’un apaisement du rapport entretenu à l’événement.

En ce 1er mai 2013 pourtant, l’accès à la place Taksim fut interdit par les autorités. Cette décision officiellement motivée par les importants travaux de réaménagement dont la place fait l’objet depuis un an fut ressentie par certains comme rétrograde et provocatrice. Ainsi, des milliers de manifestants ont tenté de se frayer un chemin vers la place dont l’accès était protégé par 25.000 policiers selon Guillaume Perrier2. Marion Fontenille3 (journaliste vivant à Istanbul et partenaire de Classe Internationale) signale quant à elle que les heurts ont éclaté dès 8 heures du matin et se sont intensifiés dans la journée faisant des dizaines de blessés4. Le quotidien Zaman proche de l’AKP, le parti au pouvoir, déclare : « Des affrontements entre des groupes violents et la police […] ont transformé la ville en un champ de bataille, conduisant la plupart des stambouliotes à faire les frais d’une interruption des transports publics »5. De son côté, le quotidien Hürriyet, proche de l’opposition précise de façon indirecte que les autorités craignaient que ce rassemblement ne tourne en une contestation massive de la politique de l’AKP6.

Question Kurde

Dans la continuité du processus d’Imralı que nous suivons avec attention depuis le lancement de Falan Filan, le retrait des combattants du PKK vers les montagnes iraquiennes du Kandil serait prévu vers le 8 mai selon une conférence de presse tenue le 25 avril par le responsable militaire du PKK7. Beaucoup de questions concernant le déroulement de ce retrait restent cependant en suspens et il est impossible de prédire l’issue du processus de paix. Jean Marcou, chercheur à l’IFEA, synthétise et analyse dans un article du 30 avril les incertitudes qui planent sur le déroulement de ce retrait.8

Commémoration des événements de 1915

Ce 24 avril, plusieurs centaines de personnes (dont certaines d’origine arménienne) affiliées à des organisations non-gouvernementales et des associations militantes ont déposé des fleurs sur la place Sultanahmet afin de commémorer le 98e anniversaire de l’exécution de 200 Arméniens à Istanbul. S’en sont suivies des déclarations appelant le gouvernement turc à reconnaître les événements de 1915 comme relevant d’un caractère génocidaire. Selon Zaman Today, un homme aurait été éjecté du rassemblement pour avoir crié « La nation turque n’a pas commis de génocide ». Ce même article relaye une déclaration de M. Ahmad, membre de la délégation EGAM (European Grassroots Anti-racist Movement) présent sur place : « Mon opinion [sur la Turquie] a commencé à changer avec le nouveau traitement de la question kurde, qui ouvre des portes à celui d’autres questions, tout comme le problème arménien. »9

Affaires Internationales

Crise Syrienne

Le chef du gouvernement turc Recep Tayyip Erdoğan a explicitement déclaré que les loyalistes syriens ont eu recours aux armes chimiques. Le futur de la gestion de la crise syrienne devrait être l’un des sujets abordés lors de la visite du premier ministre turc à Washington prévue en mai. Dernièrement, 5 soldats turcs ont été blessés et un policier tué alors que des réfugiés syriens tentaient d’entrer de force sur le territoire turc près de la localité d’Akçale. 10

Conflit Israélo-Palestinien

Cette visite du chef du gouvernement aux États-Unis serait immédiatement suivie d’une autre – plus controversée – dans la bande de Gaza. «  Ce déplacement était initialement prévu pour ce mois d’avril, mais le premier ministre turc […] l’a repoussé à la demande de Washington, rapportent les médias turcs. » indique LeFigaro.fr, sans plus de précisions sur l’identité de ces derniers 11. Ce voyage à Gaza, où le président turc jouit d’une popularité certaine, est crainte par les États-Unis dans la mesure où il pourrait sérieusement compromettre le rapprochement esquissé le mois dernier entre la Turquie et Israël – réconciliation timide dont Washington se voudrait l’artisan12. Pour Ramallah, cette visite est également redoutée puisqu’elle contribuerait à renforcer la légitimité du Hamas à Gaza en tant qu’entité politique indépendante. Azzam Al-Ahmad, conseiller de Mahmoud Abbas a déclaré au Jerusalem Post le 15 avril : « Nous espérons que cette visite ne se produira pas. Quiconque se rend dans la bande de Gaza sans coordination avec l’Autorité Palestinienne soutient et accroît la rupture entre Gaza et la Cisjordanie »13.

 

Vie culturelle

Ayran ou bière ?

Les propos de Recep Tayyip Erdoğan, indiquant que la boisson nationale turque était l’Ayran (sorte de yaourt nature liquide) ont fait polémique au sein de la société turque : « Dans les premières années de la République, une boisson alcoolisée comme la bière a malheureusement été présentée comme une boisson populaire turque. Mais notre boisson nationale, c’est l’Ayran »14. Si beaucoup de commentaires témoignent d’une vive indignation au sein de la frange laïque de la population, qui y voit une nouvelle tentative provocatrice d’islamisation de la société, la plupart des internautes turcs ont tourné en dérision les paroles du premier ministre. À titre d’exemple on peut retenir une série de montages photos parodiant les affiches du film Iron Man 3. Le chef du gouvernement Turc vêtu d’une combinaison d’Iron Man et un verre d’Ayran à la main surplombe le titre du film « Ayran Man ».15

Ilan Berlemont

1 Un historique des manifestations du 1er mai et leurs conséquences sur la vie politique turque sur le blog d’Etienne Copeaux http://www.susam-sokak.fr/article-esquisses-premier-mai-sanglants-1977-et-1996-72758388.html

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