Ukraine : sur la route de Maïdan.

 

Photomontage de la place Maïdan Nezalezhnosti « avant-après » de Nasdaf sur Reddit disponible sur http://www.reddit.com/r/pics/comments/1ydjc9/before_after_kievs_independence_square_ukraine/
Photomontage de la place Maïdan Nezalezhnosti « avant-après » de Nasdaf sur Reddit disponible sur http://www.reddit.com/r/pics/comments/1ydjc9/before_after_kievs_independence_square_ukraine/

    Aux origines : « l’euro-révolution ».
Avec ses 604 000 km², ses plus de 45 millions d’habitants et sa position charnière entre la Russie et l’Union européenne, l’Ukraine est un espace tiraillé entre deux pôles. Lors du sommet de Vilnius du 21 novembre 2013 dernier, le président ukrainien Viktor Ianoukovitch décide de ne pas signer l’accord d’association et de libre-échange proposé par l’Union européenne. Ce refus suivi par la reprise des discussions sur l’adhésion de l’Ukraine à l’union douanière (réunissant la Russie, le Kazakhstan, la Biélorussie) confirme la volonté de Ianoukovitch de se tourner vers Moscou plutôt que vers Bruxelles.
Les critiques répétées de l’Union européenne sur les conditions de détention de Ioulia Timochenko (ancienne Première Ministre et opposante à Ianoukovitch) n’ont pas encouragé Ianoukovitch à signer l’accord. De plus, la proposition européenne excluait les Russes, chose mal habile compte tenu des nombreux liens culturels, historiques, économiques et géopolitiques qui unissent Moscou et « la mère des villes slaves » : Kiev. Si Ianoukovitch n’était pas au départ un europhile convaincu, l’attitude de l’UE n’a pas été des plus productives et certains Européens regrettent aujourd’hui de n’avoir pas proposé une offre plus équitable et non exclusive. Poutine a joué plus finement en proposant un prêt de 15 milliards de dollars (essentiellement pour rembourser la dette ukrainienne en gaz à … la Russie) et une baisse d’un tiers du prix du gaz. La stratégie russe se comprend dans l’histoire récente, Poutine refuse une réédition des affronts humiliants que furent les expansions successives de l’Otan (1999 et 2004) et de l’UE (2004 et 2007) jusqu’à ses frontières. En 2004 le Kremlin a vécu la « révolution orange » comme un véritable traumatisme et a participé à déstabiliser le gouvernement pro-occidental de Viktor Iouchtchenko en actionnant son levier de pression le plus efficace : les vannes des gazoducs. La lutte d’influence que se livrent l’Union européenne et la Russie en Ukraine explique l’importance qu’a pris la crise ukrainienne au niveau mondial. Toutefois réduire la crise politique ukrainienne à ses enjeux géopolitiques ne permet pas de saisir sa complexité qui trouve aussi des explications dans des causes internes.

    Vers la « république autonome de Maïdan ».
Moins de 10 ans après la « révolution orange », la place Maïdan Nezalezhnosti (« la place de l’Indépendance »), plus connue sous le nom de Maïdan (« La Place »), se recouvre de tentes.
A la différence de la révolution de 2004, l’étincelle se trouve dans le coup de théâtre de Vilnius et non pas dans une élection truquée. En effet Ianoukovitch a été élu démocratiquement selon la plupart des observateurs en 2010. Mais ce dernier reste le point commun de la contestation : le rejet de celui qui fut le dauphin du président Leonid Koutchma (1991-2004). Comme en 2004, le mouvement débute par des manifestations spontanées, puis par l’occupation pacifique de la place. Sur Maïdan la tension est croissante. Si en 2004 l’opposition s’incarnait dans la figure de Viktor Iouchtchenko (2004-2010), en 2014 elle est multicéphale. Cette opposition réunie trois partis représentés au Parlement et incarnés par trois leaders :
-Le parti centre-droit « Patrie » (Batkivshchvna, 90 sièges) d’Arseni Iatseniouk (ancien ministre de l’économie, de la justice et ancien président de la Rada (le Parlement monocaméral ukrainien)
-Le parti libéral « Coup » (Udar, l’acronyme pour « alliance démocratique ukrainienne pour la réforme », 42 sièges) de Vitali Klitschko (ancien champion de boxe poids lourds).
-Le parti ultranationaliste d’extrême-droite « Liberté » (Svodoba, 36 sièges) d ‘Oleg Tyahnybok.

Oleg Tyahnybok, Arseni Iatseniouk et Vitali Klitschko, entre Iatseniouk et Klitschko : l’ex-premier ministre polonais Jaroslaw Kaczynski (AP) http://www.letemps.ch/Page/Uuid/70735d0c-5b95-11e3-83aa-2bd4ab4f3ef1/Alliance_opportuniste_des_ultra-nationalistes_%C3%A0_Kiev
Oleg Tyahnybok, Arseni Iatseniouk et Vitali Klitschko, entre Iatseniouk et Klitschko : l’ex-premier ministre polonais Jaroslaw Kaczynski (AP) http://www.letemps.ch/Page/Uuid/70735d0c-5b95-11e3-83aa-2bd4ab4f3ef1/Alliance_opportuniste_des_ultra-nationalistes_%C3%A0_Kiev

Cette coalition hétéroclite rassemble des nationalistes, des centristes, des libéraux. Seul un élément les fédère : le rejet de Viktor Ianoukovitch. L’opposition ukrainienne est bigarrée et elle l’était déjà en 2004 malgré son symbole monochrome : l’orange. Cette diversité de l’opposition ukrainienne fait à la fois sa force et sa faiblesse : force quand elle lui fournit une capacité de mobilisation importante et faiblesse quand elle échoue à s’unir pour les échéances électorales (ce fut le cas lors des élections présidentielles de 2010 qui ont porté au pouvoir Viktor Ianoukovitch). Si elle n’a pas été à l’origine des premières manifestations, l’opposition parlementaire se rallie rapidement au mouvement de protestation spontané, en se présentant comme son porte-parole institutionnel. Les trois partis relaient les revendications des manifestations auprès du président Ianoukovitch en s’engageant dans des négociations avec le pouvoir. Les semaines passent et les négociations restent dans l’impasse, alors que sur la place Maïdan, les protestataires affichent leur ferme volonté de rester. Du côté du gouvernement on opte pour la manière forte, car dès la fin de la première semaine de manifestations, les forces de l’ordre tentent de reprendre de force la place Maïdan. Ces tentatives échouent et les protestataires prennent la mairie de Kiev le 30 novembre. Le 10 décembre les forces antiémeutes (les désormais célèbres berkout) tentent de reprendre la place, mais entre-temps les manifestants ont dressé des barricades et parviennent à repousser les berkout qui battent en retraite le lendemain.
Le pouvoir craint une réédition de « la révolution orange » lorsque l’opposition a occupé Maïdan jusqu’à la victoire. Le choix d’occuper une place par un mouvement de protestation est une technique courante dans les mobilisations collectives. L’année 2011 fournit deux exemples victorieux : pour les protestataires de la place Tahrir au Caire ou pour les autorités de la place de la Perle à Manama au Bahreïn. L’occupation d’un lieu public par un mouvement contestant le pouvoir, se solde soit par la victoire des occupants soit par la victoire des autorités qui le reprennent de force. L’occupation de l’espace devient l’enjeu principal de la lutte politique, chacune des parties voient dans la perte de celui-ci le signe de sa défaite. La place devient alors un symbole de résistance et de sa position même au cœur de la capitale politique du pays, elle constitue un défi lancé au pouvoir légal. En plus de sa dimension symbolique, l’occupation de la place est l’occasion pour les opposants de faire la pratique quotidienne du pouvoir, de goûter à l’autogestion et au sentiment de liberté qui en découle.
A Kiev, la « république autonome de Maïdan » s’organise et la place se hérisse de tentes. Dans les bâtiments occupés (la mairie puis la maison des syndicats à Kiev, ainsi que dans des bâtiments publics dans l’ouest) s’installe un centre médical, un centre de presse et une cantine. Des services d’entraide se mettent sur pieds, AutoMaïdan regroupe des automobilistes qui assurent le ravitaillement, l’évacuation des blessés et effectuent des patrouilles. EuroMaïdan SOS fournit une aide juridique aux personnes arrêtées et des services médicaux apportent les premiers soins. L’occupation sur le long terme d’un lieu et son autogestion par les manifestants créent un sentiment de solidarité qui soude les opposants entre eux. S’ajoutent des conditions particulières qui resserrent les liens, les conditions climatiques tout d’abord avec des températures atteignant -10°C, les assauts répétés des forces de l’ordre ensuite qui participent de l’émergence du sentiment de « citadelle assiégée », les occupants redoublent donc de résistance.

Photo de Guillaume Herbaut, visitez le site :  http://www.guillaume-herbaut.com/en/maidan-revolution-ukraine/
Photo de Guillaume Herbaut, visitez le site :
http://www.guillaume-herbaut.com/en/maidan-revolution-ukraine/

    La radicalisation : de l’impasse à la confrontation.
Face à l’intransigeance du pouvoir d’une part et à l’arrivée massive de militants nationalistes de l’autre, le mouvement se radicalise. Les barricades sont renforcées, la sécurité de la place est désormais assurée par des milices d’extrême-droite, adeptes des entraînements paramilitaires, dont Praviy Sektor, « Secteur de droite », un groupement hétéroclite d’individus proches de l’extrême-droite. D’autres groupes sont présents comme Spilna Sprava (« Cause commune »), moins militarisé mais aussi patriotique que le précédent. L’extrême-droite est une force non négligeable du mouvement de protestation. Le parti Svoboda est l’un des trois représentants de l’opposition et l’un de ses commandants à été nommé pour coordonner les actions sur la place : Oleksandr Danyliuk. Il faut noter qu’historiquement le nationalisme de droite est fortement ancré dans l’ouest du pays, un des viviers de recrutement des contestataires. De fait, la présence de ces hommes entraînés et pour certains armés, accroît le sentiment de menace imminente du côté de la présidence ukrainienne, qui intensifie sa répression. Le retour médiatisé d’un manifestant enlevé et séquestré Dmitro Boulatov, son visage et ses mains portant des signes de torture est un exemple parmi d’autre de ce virage ultra-répressif du pouvoir.

L'opposant Dmitro Boulatov, capture d'écran de la télévision ukrainienne, disponible sur http://lemonde.fr/europe/article/2014/02/02/kiev-nie-les-tortures-de-l-opposant-dmytro-boulatov_4358481_3214.html
L’opposant Dmitro Boulatov, capture d’écran de la télévision ukrainienne, disponible sur http://lemonde.fr/europe/article/2014/02/02/kiev-nie-les-tortures-de-l-opposant-dmytro-boulatov_4358481_3214.html

Le 16 janvier la Rada adopte des lois restreignant drastiquement le droit de manifester. Les premiers morts sont comptés et la Rada abroge finalement ces lois le 19 janvier. Le pouvoir ne quitte toutefois pas la table des négociations et donne même des gages en faveur d’un compromis en libérant 234 manifestants le 14 février. Le 25 janvier Ianoukovitch va jusqu’à proposer le poste de premier ministre à l’opposition, mais Vitali Klitschko refuse ce « cadeau empoisonné ». En effet le stratagème a faillit réussir, car le refus relativement tardif d’Arséni Iatseniouk à cette proposition présidentielle a provoqué un début d’indignation chez les manifestants. Viktor Ianoukovitch essaie de diviser l’opposition de manière à esquiver les revendications fondamentales des manifestants c’est à dire une réforme constitutionnelle et des élections présidentielles anticipées. Le 18 février les députés de l’opposition échouent à inscrire à l’ordre du jour une réforme constitutionnelle. Cet échec met le feu aux poudres. Le pouvoir aux abois lance l’assaut, le centre de Kiev plonge dans la guerre civile, le 18 février 28 personnes sont tuées. Le jeudi 20 février 2014 restera une journée noire dans l’histoire ukrainienne, plus de 70 personnes sont abattues par les forces de l’ordre. Pour le pouvoir il s’agit de reprendre Maïdan par la force et réprimer définitivement le mouvement de contestation. Pour les opposants, il faut défendre Maïdan, au prix de leurs vies. Les milices paramilitaires n’hésitent pas non plus à tirer sur les forces de l’ordre, mais évidemment les victimes se comptent du côté des manifestants.

Kiev, February 20, 2014, (AFP Photo / Alexander Chekmenev) disponible sur http://rt.com/news/ukraine-kiev-death-toll-955/
Kiev, February 20, 2014, (AFP Photo / Alexander Chekmenev) disponible sur http://rt.com/news/ukraine-kiev-death-toll-955/

Face au chaos ambiant les ministres des affaires étrangères français (Laurent Fabius), allemand (Frank-Walter Steinmeier) et polonais (Radoslaw Sikorski) arrivent à Kiev le 20 février mais leurs tentatives de médiation ne parviennent pas à empêcher le bain de sang. Le changement intervient au sein même du camp de Viktor Ianoukovitch. Le maire de Kiev, membre du parti des Régions (parti présidentiel) démissionne : Volodymyr Makeïenko clame que le respect de la vie humaine est un principe supérieur à tout autre. Le Parti des Régions se divise, les jusqu’au-boutistes se raréfient à mesure que le sang de leurs compatriotes coule. Ianoukovitch est de plus en plus isolé, du fait de l’effritement de deux piliers essentiels de son pouvoir. Les oligarques qui concentrent le pouvoir économique, dont certains prennent publiquement leurs distances vis à vis de Ianoukovitch (comme Rinat Akhmetov l’homme le plus riche d’Ukraine pourtant très proche de Ianoukovitch). Ainsi que le patriarcat de Kiev représentant du pouvoir spirituel qui se montre solidaire des manifestants, tandis que le patriarcat de Moscou (l’autre autorité de l’Eglise orthodoxe ukrainienne) penche du côté du pouvoir.

   La révolution de Maïdan.
Le vendredi 21 février, la République d’Ukraine vit sa seconde révolution, tandis que Ianoukovitch lâché par les siens quitte Kiev. La Rada vote le retour à la Constitution de 2004 (renforçant les pouvoirs du Parlement), la formation d’un gouvernement d’union nationale, décrète la fin de l’état d’urgence et la tenue d’élections présidentielles anticipées. Le lendemain Ianoukovitch est destitué par un vote du Parlement alors que la Rada vote la libération de son opposante Ioulia Timochenko. Cette dernière arrive le soir même à Maïdan, mais celle qui fut l’égérie de la révolution orange apparaît changée physiquement, éreintée par 30 mois de détention et la maladie.
Sa libération est acclamée par ses partisans et par les chancelleries occidentales, le président de la Commission européenne José Manuel Barroso allant jusqu’à déclarer que l’indépendance de la justice est la base de la démocratie (en oubliant que c’est un vote du pouvoir législatif qui impose au pouvoir judiciaire la libération d’une opposante certes en partie emprisonnée pour des motifs politiques). Cependant, pour beaucoup d’Ukrainiens présents sur Maïdan, Timochenko représente la « vieille Ukraine ». Ses appels au pardon au nom de la classe politique sauront-ils faire oublier ses affaires de corruption qui l’entachent ? Des manifestants sur Maïdan rappellent aux médias occidentaux que la révolution ne s’est pas faite pour Timochenko, pourtant son portrait figurait en bonne place sur l’arbre de Noël de Maïdan. Sa popularité et surtout l’envie des Ukrainiens de la revoir au pouvoir s’évaluera donc lors des prochaines élections présidentielles auxquelles elle a déclaré vouloir se présenter.
Symbole fort du changement politique, les Ukrainiens découvrent le complexe de 60 hectares dans lequel vivait Ianoukovitch. Les familles ébahies devant l’étalage de luxe se promènent dans le domaine du président déchu, comme pour souligner que ces « biens mal-acquis » appartiennent dorénavant à tous les Ukrainiens (http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/ukraine/10656023/In-pictures-Inside-the-palace-Yanukovych-didnt-want-Ukraine-to-see.html?frame=2831725). Ces scènes rappellent les Tunisiens visitant les demeures de la famille Ben Ali et Trabelsi ou encore les Libyens dans les palais de Kadhafi en 2011. Ces événements marquent la conscience collective car ils matérialisent une passation de pouvoir qui n’a pas laissé le temps aux anciens détenteurs du pouvoir de « faire le ménage », de camoufler leur richesse accumulée aux dépens du peuple.

Carte de la situation en Ukraine le mercredi 19 février 2014, de Sergei Gorbachov, disponible sur http://www.hotnews.ro/stiri-international-16641497-harta-protestelor-din-toata-ucraina-cine-controleaza-regiunile-unde-inregistreaza-conflicte.htm
Carte de la situation en Ukraine le mercredi 19 février 2014, de Sergei Gorbachov, disponible sur http://www.hotnews.ro/stiri-international-16641497-harta-protestelor-din-toata-ucraina-cine-controleaza-regiunile-unde-inregistreaza-conflicte.htm

Parler de conscience collective dans cette situation pourrait sembler abusif tant la révolution de Maïdan n’a pas été vécue de la même manière dans tout le pays. A l’ouest, fief nationaliste, de nombreux manifestants vont dès la fin de l’année 2013 à Kiev. Certains bâtiments publics sont déjà occupés et dès le 18 février les régions de l’ouest entrent en insurrection, le gouverneur de Lviv est même arrêté et malmené par la foule, l’ouest ne répondait déjà plus aux ordres du pouvoir central. A l’est, la révolution est vécue comme un coup d’État et certains Ukrainiens craignent que le nouveau pouvoir ne se venge de la répression sur eux ou qu’il fasse le choix de l’Union européenne (synonyme de chômage et de pauvreté pour ces régions industrielles). Des manifestations de soutien au président déchu sont organisées, les vétérans de l’armée rouge protègent les statues de Lénine, certains scandent « Russie, Russie » pour affirmer leur attachement à Moscou.

La révolution de Maïdan a ravivé les divisions internes à l’Ukraine et réveillé les appétits géopolitiques des grands voisins de l’Ukraine, l’Union européenne et la Russie. D’une crise politique interne, la situation ukrainienne est devenue une crise internationale, la situation en Crimée et dans l’est de l’Ukraine a atteint un tel point que le scénario sécessionniste autrefois associé à de la politique-fiction, semble de plus en plus probable.

A suivre sur Classe Internationale : une analyse de la situation en Crimée et dans l’est de l’Ukraine.

Nicolas SAUVAIN

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