Promenade à Mitrovica

Mitrovica

 Lors d’un voyage de la France à l’Iran entre juin 2013 et janvier 2014, j’ai eu la chance, en juillet 2013, de passer par le Kosovo. A chaque conversation “politisée” sur la situation du pays, le nom de “Mitrovica”, une ville du Nord, venait assez rapidement… Totalement ignorant de la situation dans la ville, coupée aujourd’hui entre un quartier nord “Serbe” et un quartier sud “Albanais”, je décidai d’y aller pour tenter de comprendre son histoire et essayer de cerner son fonctionnement actuel.

Kosovo Serbs Vote For New Mayor In Divided Town Of Mitrovica After Previous Elected Mayor Refused Job

Le Kosovo, à l’époque de la Yougoslavie titiste, n’était pas une République, mais une province autonome. Le but était avant tout de garder la région sous le giron serbe, pour mieux la contrôler. Après 1974, dans les faits, le Kosovo avait tous les droits d’une République mais demeurait juridiquement nominalement rattaché à la République de Serbie. La population actuelle du Kosovo, après 1999, est devenue très majoritairement Albanaise et non Serbe (1).  L’armée de libération du Kosovo (UCK) a participé à l’histoire récente du Kosovo par des actions armées , et tout particlièrement à partir 1998-1999, jusqu’à la déclaration d’indépendance unilatérale du Kosovo en 2008. L’OTAN est intervenue au Kosovo et à Mitrovica (Nord Kosovo), à partir de 1999 et a contribué à la séparation ethnique de la ville, et l’a donc implicitement confirmée : Serbes au nord et Albanais au sud, séparés par un fleuve. Mitrovica est donc la ville la plus « tendue » que j’ai eu l’occasion de voir jusqu’ici lors de mon voyage et de très, très loin. Serbes et Albanais ne se mélangent pas, et chacun se cantonne dans “son” quartier.

Au Kosovo, “l’homme de la rue” rêve bien souvent d’une unité ethnique parfaite et d’une union officielle du Kosovo à l’Albanie. La “Grande Albanie” n’est pas un projet d’idéologue minoritaire, mais bien un projet populaire. Les Serbes rencontrés ne souhaitent, de toute façon, pas faire partie d’un tel projet politique, où la Serbie perdrait toute souveraineté politique sur le territoire.

 

Mitrovica-Sud

Au sud de la ville, on nous déconseille régulièrement d’aller au nord : « trop dangereux ». Un Albanais avec qui on a pu discuter longuement et qui vit ici depuis plusieurs années nous explique qu’il n’est même jamais allé au nord, au-delà du fleuve qui sert de délimitation ethnique… Tout est fait comme si la partie serbe n’existait pas : l’alphabet, le langage sont uniquement albanais, impossible de voir du cyrillique, nulle part.

Bel exemple de l’ambiance « Guerre froide » de la ville : dans la zone albanaise au sud, une grande église orthodoxe (donc serbe) est entourée de barbelés et de postes de sécurité désaffectés. Quand on demande à un type à l’intérieur de l’enceinte si on peut rentrer, il refuse avec un air qui laisse entendre que si on insiste un peu on risque d’y perdre quelques dents. C’était plutôt dissuasif… J’ai appris plus tard dans la soirée que cette église orthodoxe avait été complètement incendiée lors de pogroms anti-Serbes(2), dans les années 2000. Elle est abandonnée depuis. Pendant ce temps, juste à côté, on construit depuis fin 2012 une mosquée démesurément grande… Vous voyez le tableau.

Le pont pour passer d’un côté à l’autre de la ville est protégé par des forces internationales. Elles étaient, il y a quelques années, exclusivement françaises, elles sont aujourd’hui franco-italiennes, toujours sous mandat de l’ONU. Un petit pont peu surveillé permet de passer à pied (pour les quelques dizaines d’Albanais qui vivent encore sur les quais côté nord, dangereusement, et souvent pris pour cibles par les deux “camps”), et le grand pont censé laisser passer des voitures est totalement bouché par une barricade improvisée en sable,  goudron, bouts de métal… Il faut venir d’ailleurs, comme nous, pour avoir le droit de passer d’une rive à l’autre sans problèmes ; c’est ce qu’on a fait.

 

Mitrovica-Nord

Au nord, difficile à croire, mais l’ambiance est encore plus sordide. Cette partie de la ville a clairement fait sécession à la déclaration d’indépendance officielle du Kosovo en 2008. Plusieurs petits détails le montrent  : aucune plaque « RKS » (République du Kosovo) sur les voitures du quartier serbe : elles sont soit « SRB » (Serbie), soit … arrachées. La plupart des voitures circulent donc sans plaques, et j’ai du mal à imaginer l’état d’une voiture « RKS » qui aurait la mauvaise idée de passer dans cette zone… Directement après la barricade, on voit des drapeaux serbes un peu partout et des tags anti-Eulex (qui coordonne les actions de l’UE au Kosovo)(3). Le nationalisme Serbe est partout, jusqu’à la place principale du nord de la ville, où est affichée en grand une bannière « MITROVICA VILLE SERBE », qui ne dérange personne… Les Serbes du nord ont l’air plutôt fermés (et surpris de voir des touristes!), et on a eu du mal à trouver quelqu’un avec qui boire un verre pour discuter de la situation.

 

Kosovars et grands discours

Les Albanais sont, par contre, beaucoup plus bavards… On a rencontré dans une supérette un ancien basketteur qui a joué en France et qui parlait très bien, et son fils qui étudie à Paris (à l’ENS s’il vous plaît). Très sympathiques, ils nous ont quand même sortis autour d’un macchiato (les meilleurs du monde, paraît-il) un discours franchement réchauffé, répétitif et un peu redondant : l’histoire leur donnerait raison sur tous les points, depuis des millénaires… La Grèce Antique ? C’était pas des Grecs, c’était des Albanais. Les Slaves ? Des envahisseurs attardés, voyons. Le genre de personnes qui pleurent de joie au centenaire d’indépendance et qui refusent d’imaginer qu’un Albanais puisse être un meurtrier ou l’instigateur de massacres (il y en a pourtant eu, et notamment au sein de l’UCK, comme dans tout conflit armé(4)). Les rumeurs de trafics d’organe contre les Serbes ? Un complot de la Cour Pénale Internationale, c’est évident ! Si on cherchait de l’objectivité, on aurait été déçu…

Voilà pourquoi j’ai, même en une ou deux petites journées de visite, personnellement beaucoup de mal à croire à une solution pacifique pour la ville. Il y a quelques années, une bombe a été jetée dans l’un des rares immeubles « mixtes » de la ville (ils sont deux ou trois, sur les quais), et a provoqué des violences des deux côtés : jets de pierre, puis snipers, voitures incendiées… La guerre n’est pas loin et a l’air d’apparaître pour la plupart des gens comme la solution la plus efficace : puisque les Albanais se sentent soutenus par les Américains – et ils le sont, comme en témoigne l’omniprésence d’USAID à Pistina), pourquoi ne pas se débarrasser de la poignée de Serbes par quelques massacres et expulsions forcées ? J’ai entendu à plusieurs reprises en France que la KFOR (groupe militaire de l’OTAN chargé de maintenir la paix dans le pays) est inutile et sert surtout à payer des vacances aux soldats. Quand j’entends des gens qualifier publiquement et fièrement les Serbes de “chiens” dont il “faudrait se débarrasser”, je me dis que laisser aux acteurs locaux la gestion des problèmes ethniques de la région reviendrait à soutenir, indirectement, le nettoyage ethnique.

Heureusement, Mitrovica n’est pas une ville représentative de l’ensemble du pays. J’ai fait des connaissances franchement réjouissantes à Peja, Pristina, et ai entendu, de la part de personnes ayant pourtant énormément souffert du conflit, des remarques très sages et rassurantes pour l’avenir.

On a longtemps parlé de la « poudrière des Balkans » à l’échelle européenne. A l’échelle yougoslave, aujourd’hui, la poudrière, c’est Mitrovica. Un petit point positif, malgré tout : apparemment, beaucoup d’Albanais apprennent le vocabulaire serbe de base pour “draguer” les « filles du nord ». Une belle application concrète de “Faites l’amour, pas la guerre” !

David Grosjean

(1) http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/kosovomdv1999

(2) Plus d’informations sur les violences inter-ethniques, en particulier celles, importantes, de 2004 : http://www.hrw.org/reports/2004/kosovo0704/7.htm

(3) Récemment, un scandale de corruption a par ailleurs éclaté à propos de l’EULEX, qui aurait accepté de fermer les yeux sur des activités criminelles  Kosovardes. Pour en savoir plus : http://www.courrierinternational.com/article/2014/11/03/scandale-de-corruption-l-eulex-trop-proche-du-milieu-kosovar / http://www.theguardian.com/world/2014/nov/05/eu-facing-questions-dismissal-prosecutor-alleged-corruption

(4) A ce sujet, un tribunal a récemment été institué pour juger les crimes de guerres commis durant la guerre du Kosovo par l’UCK. Une initiative louable qui permet aussi de placer le Kosovo face à ses actions passées. http://www.rfi.fr/europe/20140423-kosovo-tribunal-juger-crimes-imputes-ancienne-uck/

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