Brésil : Dilma dans la tourmente.

Brésil : Dilma dans la tourmente.

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Réélue il y a moins d’un an, la présidente brésilienne Dilma Rousseff fait face à une crise politique majeure. En 6 mois ses opposants ont organisé trois journées de manifestation et la dernière en date, celle du dimanche 16 août, aurait réuni près d’un million de participants à travers le pays. Bien que les chiffres divergent fortement et que la dernière journée d’action semble avoir moins mobilisé que celle du mois de mars, l’ampleur des manifestations est remarquable et le maintien du mouvement la preuve d’une solide opposition au gouvernement Rousseff.

Dilma Rousseff s’est récemment vu attribuer le titre de « présidente la plus impopulaire de l’histoire du Brésil », certains sondages lui accordent à peine plus de 8% d’opinions favorables. Si la fiabilité des enquêtes d’opinion et le caractère représentatif du chiffre 8 est discutable, la forte impopularité de Dilma Rousseff est une réalité. Jamais son prédécesseur Luiz Ignacio Lula da Silva (2003-2011) n’avait connu tel rejet. Il faut peut être remonter à Fernando Collor do Melho (1990-1992) pour trouver un tel niveau d’impopularité, celui-ci avait été par ailleurs destitué pour corruption sous la pression de la rue.

La situation actuelle de rejet du gouvernement Rousseff s’explique par plusieurs facteurs : la corruption, la dégradation de l’économie, l’usure du pouvoir et une opposition très active.

    Corruption : le ras-le-bol.

Tout d’abord la corruption est l’une des préoccupations majeures des Brésiliens. La série sans fin de scandales impliquant l’ensemble des partis politiques nourrit un ressentiment croissant des citoyens envers leurs dirigeants. En particulier les affaires impliquant l’ancien bras droit du président Lula, José Dirceu, ainsi que João Vaccari le trésorier du Parti des Travailleurs (Partido dos Trabalhadores, PT) ont jeté le discrédit sur le parti au pouvoir.

Bien que l’opposition rende Dilma Rousseff responsable de toutes les affaires de corruption, ce fléau précède les gouvernements travaillistes et implique tous ses rivaux. Pratiquement aucun parti d’opposition ne peut se prétendre vierge de tout soupçon. Eduardo Cunha l’actuel président de la Chambre des députés et poids lourd d’un parti récemment entré en dissidence contre Dilma Rousseff, le PMDB (Partido do Movimento Democratico Brasileiro), est depuis peu accusé de corruption passive et de blanchiment d’argent.

Cette ambiance « tous pourris ! » est renforcée par la succession de révélation sur des scandales de corruption dont beaucoup sont liés à l’entreprise Petrobras. Cet immense scandale implique l’entreprise semi-publique d’extraction de pétrole et de nombreuses autres entreprises du secteur du BTP. En échange de pots-de-vin pour financer les campagnes électorales un cartel d’entreprises a pu se partager les marchés et les surfacturer. Les sommes détournées seraient faramineuses, certains observateurs avancent le chiffre de 2 milliards de reais. Bien que l’affaire Petrobras soit la plus importante par son ampleur, elle est loin d’être la seule. Par exemple l’affaire dite du « mensalão » (mensualités) a beaucoup marqué les esprits en révélant l’achat de voix de parlementaires. D’autres analystes parlent de la corruption liée à l’entreprise d’énergie Electrobras comme étant le prochain scandale d’envergure

        Pour mieux comprendre l’affaire Petrobras, lire cet article du Monde publié en mars 2014.

Ces révélations sont rendues possible par une campagne judiciaire offensive. Baptisée «Lava-Jato », cette opération véritable « Mani Pulite » brésilienne prétend nettoyer au Kärcher la classe politique et éradiquer la corruption. Un homme en particulier incarne cette lutte acharnée, un juge de Curitiba, Sergio Moro.

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« Opération Lava-Jato : Oula ! Doucement que n’apparaissent pas d’autres noms », sur le baril de pétrole : les symboles des différents partis politiques brésiliens (PT, PMDB, PSB, PSDB, PP, Democratas…)

La situation actuelle peut donc paraître paradoxale dans la mesure où la lutte contre la corruption avance au Brésil mais que la « tolérance » ou l’indifférence des citoyens vis-à-vis des faits de corruption recule. En réalité ce mouvement est logique : plus les citoyens apprennent l’étendue de la corruption plus elle leur semble insupportable ; plus nombreux sont les hommes politiques à être convaincus de corruption, plus importante est leur défiance à l’égard de la classe politique.

Si l’idée que les plus puissants s’en sortent toujours reste dominante, certains exemples tendent à montrer que des personnes très haut placées ne sont plus au-dessus des lois. En 2012 José Dirceu l’ancien bras-droit de Lula a été condamné à 11 ans de prison par la Cour Suprême, une première depuis la chute de la dictature. Au mois de juin de cette année l’arrestation de Marcelo Odebrecht, l’héritier de l’entreprise familiale et géant du BTP Odebrecht, a défrayé la chronique. « Lava-Jato » peut donc faire tomber un des hommes les plus riches du pays.

Bien évidemment la lutte contre la corruption ne peut se résumer au départ d’un parti au pouvoir ou à faire tomber quelques têtes aussi grosses soient-elles. Lutter contre la corruption est un travail de longue haleine qui implique de grandes opérations judiciaires, la fin de l’impunité et un changement des mentalités, le tout étant lié.

Les enquêtes doivent donc se poursuivre dans ce pays où l’indépendance de la justice est davantage une réalité que chez d’autres voisins latino-américains. Si Dilma Rousseff semble compromise au moins indirectement dans l’affaire Petrobras comme ministre de tutelle au moment des faits ou encore comme candidate d’un parti ayant reçu des financements illégaux, son mandat a permis une intensification de la lutte contre la corruption. A cet égard la lutte contre la corruption pourrait constituer un de ses legs les plus importants. Enfin, la société civile brésilienne se mobilise depuis de nombreuses années pour sensibiliser la population, maintenir la pression et réclamer des comptes aux responsables politiques.

    Dégradation de l’économie.

Si les révélations de l’Opération Lava-Jato constituent le principal moteur du mécontentement, la dégradation de l’économie brésilienne nourrit cette crise de confiance. En effet les mauvaises nouvelles s’accumulent pour l’économie du pays. Au niveau monétaire le réal a atteint en août son niveau le plus bas par rapport au dollar en 12 ans, la monnaie brésilienne s’est dévaluée de plus de 20% en un an. Pour l’année 2015 l’inflation s’évalue à 8,3% soit son plus haut niveau en 12 ans, mais ce sont surtout les prix de l’énergie qui ont bondi ces 6 derniers mois. Sur le front de l’emploi le taux de chômage a atteint 7,5% en juillet dans les 6 régions métropolitaines du pays quand il n’atteignait que 5,3% en janvier. Avec un prix du baril de pétrole sous la barre des 40 dollars, un contexte économique global défavorable, des prévisions d’excédents budgétaires revues à la baisse et des taux d’intérêts sur les marchés financiers en augmentation, les prochains mois s’annoncent difficile pour le Brésil. Certains analystes prévoient une entrée en récession pour le dernier semestre de cette année et n’envisagent pas de reprise de la croissance avant 2017.

Pour faire face à cette diminution des recettes, le gouvernement travailliste a opté pour les vieilles recettes de l’austérité aux résultats rarement probants. Les coupes budgétaires annoncées ont atteint les 25 milliards de dollars pour cette année et ce choix économique contraire aux positionnements de campagne a provoqué la désillusion et le mécontentement de beaucoup d’électeurs de gauche de Dilma Rousseff.

La présidente brésilienne sous pression a récemment reconnu avoir sous-estimé l’ampleur de la crise économique de l’année passée. Ce mea culpa est vu par beaucoup au PT comme une condition pour récupérer la confiance de ses électeurs. Autre manière de se présenter comme à l’écoute des revendications de la rue, Dilma a annoncé le 24 août la suppression à venir de 10 des 39 ministères dans le cadre d’une réforme administrative. Pas sûr que de simples effets d’annonce ne parviennent à suffire à la présidente pour sortir de cette crise politique et économique.

    Polarisation croissante : manif et contre-manif.

A la manifestation de l’opposition du 16 août, les partisans du gouvernement ont répondu par une mobilisation le jeudi 20 août qui, sans atteindre la dimension de celle de dimanche, a rappelé que Dilma n’est pas toute seule. Le Brésil semble se polariser entre « anti » et « pro » Dilma, mais cela ne doit pas faire oublier une partie importante de la population qui bien que déçue du gouvernement Rousseff ne se retrouve pas pour autant dans le défilé du dimanche 16 août.

En effet, comme le rapporte El Pais dans sa version lusophone, 70% des manifestants de dimanche gagne 5 à 20 fois le salaire minimum. Tout en se gardant de faire trop de généralité, on peut affirmer que l’essentiel de l’opposition radicale à Dilma provient des classes moyennes et supérieures. Les couches plus modestes de la population qui ont profité des avancées sociales et économiques des premiers mandats du PT, elles, se sentent trahis par le gouvernement Rousseff sans pour autant soutenir les appels les plus virulents à la démission scandés par l’opposition.

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Manifestation anti-Dilma sur l’Avenida Paulista à Sao Paulo le dimanche 16 août 2015. Photo publié sur le profil facebook d’Aécio Neves (PSDB), candidat malheureux des dernières présidentielles et principal leader d’opposition à Dilma Rousseff.

« Fora Dilma » (« Dilma dégage ») était le cri de ralliement des manifestants de l’Avenida Paulista du dimanche 16, de nombreuses banderoles appelaient à la destitution de la présidente en peignant en toutes lettres « Impeachment ». Le PT y était présenté comme le parti responsable de la corruption et le manque d’autorité de la présidente comme un facteur de la dégradation actuelle.

Si les organisateurs du défilé sont essentiellement des organisations de la société civile, ils ont reçu le soutien et la participation des partis de l’opposition de droite. Le candidat malheureux de la précédente présidentielle et leader du PSDB (Partido da Social Democracia Brasileira, centre-droit), Aécio Neves, a participé à la manifestation pour la première fois à Belo Horizonte. Bien qu’il n’ait pas repris les appels à la destitution, il s’est félicité du fait que le peuple du Brésil « se soit réveillé ». A certains égards, les déclarations plus ou moins policées des responsables politiques de l’opposition tranchent avec la virulence de certains manifestants. Des photos ont circulé sur les réseaux sociaux montrant un « best of» des pancartes les plus radicales à l’égard du pouvoir. Au-delà des insultes, les appels à un coup d’État militaire ont beaucoup choqué. D’autres sont même allés plus loin en se demandant « pourquoi ils ne les ont pas tous tués en 1964 », date à laquelle la dictature s’est installée et a commencé sa répression sanglante contre l’opposition…

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« Pourquoi ne les ont-ils pas tous tués en 1964 ? » manifestantes anti-Dilma le dimanche 16 août 2015.

Ces appels irréalistes aux militaires ont provoqué la réaction des pro-Dilma qui sont sortis à leur tour dans les rues des villes brésiliennes le 20 août sous le mot d’ordre de « Não Vai Ter Golpe » (« Il n’y aura pas de coup ! »). Les chiffres de la mobilisation vont de 70 à 190 000 personnes dans tout le pays. Les partisans de Dilma dénoncent l’hypocrisie de la droite qui rend le PT responsable de la corruption généralisée quand celle-ci serait l’héritage des années de libéralisme de Cardoso (1995-2003, PSDB) ou encore des années Collor. Les pro-Dilma reprennent une rhétorique commune à d’autres gouvernements de gauche latino-américains : l’impopularité du gouvernement est attisée par des médias de communication aux mains d’une oligarchie dont les privilèges sont menacés par les politiques progressistes. Derrière l’oligarchie et ses médias, la dénonciation de l’impérialisme étasunien est un autre marronnier, Washington y est vu comme un soutien financier et logistique à l’opposition.

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Rassemblement pro-Dilma à Rio de Janeiro le jeudi 20 août. Sur la banderole de l’Union de la Jeunesse Socialiste (UJS) #NãoVaiTerGolpe, « Il n’y aura pas de coup (d’Etat) » Crédit photo : Nicolas Sauvain©.

Pendant que ces deux camps occupent l’espace public le temps d’une journée et radicalisent leurs propos, une grande partie de la population brésilienne reste à l’écart, inaudible. Certains se fatiguent de ces joutes politiciennes et sont entre la résignation face à l’étendue de la corruption et l’espoir de provoquer le changement autrement. Une caricature incarne bien ce sentiment d’un pays à la dérive trop préoccupé par ces manifestations des « pro » et « anti », par une radicalisation qui ne laisse aucune place à un débat constructif pour que des solutions soient trouvées afin de sortir des crises politiques, économiques ou encore écologiques.

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En haut à gauche, caricature d’un anti-Dilma, un tucanista, le toucan étant l’emblème du PSDB (le parti de centre-droit d’opposition à Rousseff). En haut à droite, caricature d’un pro-Dilma, un petista, l’étoile et la couleur rouge étant les symboles du PT (parti au pouvoir).

Nicolas Sauvain

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