Sous la direction de Michel Agier, avec la collaboration de Clara Lecadet : Un monde de camps

Sous la direction de Michel Agier, avec la collaboration de Clara Lecadet Un monde de camps Editions La Découverte, Paris, 2014, 422p. ISBN 978-2-7071-8322-4

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Un monde de camps offre un aperçu des différentes situations présentes ou passées dans les « camps » au niveau mondial. Cet ouvrage collectif et international s’inscrit dans le projet de recherche « MobGlob » (Mobilité globale et gouvernance des migrations) soutenu par l’Agence Nationale de la recherche. L’anthropologue Michel Agier a ainsi réuni les contributions de 27 chercheurs en sciences sociales qui par 25 monographies abordent les conditions de vie, d’organisation politique, de gouvernance des camps. A travers différents prismes : architecture, sociologie, science politique… les auteurs nous aident à dépasser l’appellation générique de ‘camp’ pour faire saisir au lecteur les situations multiples qui existent dans ces « hors-lieux ». Cette diversité rend difficile une analyse statistique des camps, on arrive tout de même à estimer leurs habitants à plus de vingt millions. Les logiques présentes  à la fois dans les camps et dans leurs relations avec l’extérieur font émerger ce que l’anthropologue Arjun Appadunrai appelait un paysage global, expression que M. Agier reprend à son compte, d’où le choix du titre « Un monde de camps ». Ces lieux ont proliféré depuis 1990 faisant apparaître sous un jour nouveau la question des camps dans l’analyse politique internationale, fondamentale dans les rapports aux migrants, à l’étranger.  

 

L’ambition de ce livre est de placer la figure du camp hors de l’imaginaire collectif  qu’on lui accorde. En effet le camp apparaît souvent comme une situation d’urgence, précaire. Ces caractères de temporalité courte et de fragilité déterminent les visions et politiques soutenues par les opinions publiques, les ONG et le Haut-Commissariat aux Réfugiés. Cependant on observe que les camps quelque soient leurs types (réfugiés, déplacés, migrants ou travailleurs) peuvent s’inscrire dans le temps long. Ils sont avant tout vécus par leurs habitants de façon active. Le poids de l’urgence, de la catastrophe, des guerres, de la misère qui a entraîné la migration de personnes vers les camps fait qu’ils sont considérés par les ‘gérants’ des camps (ONG, HCR, pouvoirs locaux) comme de simples receveurs passifs d’une aide, à ramener in fine dans leur territoire natal. De plus le camp est structurellement un lieu d’enfermement, que ce soit le camp de réfugiés où l’entrée est contrôlée et la carte de réfugiés distribuée parfois selon des agendas politiques, ou le centre de rétention administrative en Europe occidentale. Malgré cela il est un lieu de sociabilisation où à travers une organisation politique, culturelle, religieuse, de par les lieux d’habitations les personnes vont construire de nouvelles pratiques. C’est pourquoi M. Agier dans son introduction appelle à faire connaitre et chercher à comprendre les camps et leurs réfugiés en citant H. Arendt : « Ce livre affirme, au contraire, qu’il faut rendre les camps célèbres, tout comme il faut donner un nom à chaque réfugié, déplacé et migrant ‘illégal’ qui s’y trouve confiné. ‘Seule la célébrité, écrivait déjà Hanna Arendt en 1951 (l’année même de la création du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), peut éventuellement fournir la réponse à l’éternelle complainte des réfugiés de toutes les couches sociales : ‘personne ne sait qui je suis’ ; et il est exact que les chances du réfugié célèbre sont plus grandes, tout comme un chien qui a un nom a d’avantage de chance de survivre qu’un chien errant qui ne serait juste qu’un chien en général’ » (p. 17).                                                                                                       

 Il est compliqué d’établir, face à tant de diversité, une forme type du camp. Pour autant M. Agier dégage trois caractéristiques : l’extra-territorialité, l’exception et l’exclusion. Le camp avec ses habitants est donc bien un « hors-lieux », hors de l’Etat-nation et des règles qui régissent ses habitants. Ces études empiriques sont une base pour repenser le rapport à ces lieux dans le monde globalisé.

L’ouvrage s’organise ainsi selon cette diversité traitant dans un premier chapitre du rôle de l’identité, de la mémoire et de la politique dans les camps les plus anciens (Temps long, espaces en conflit : les camps de réfugiés entre identité, mémoire et politique), la seconde partie traite également des camps de réfugiés dans le cadre d’une analyse urbanistique (Camps, villes et territoires. De l’industrie humanitaire à l’aménagement des espaces locaux). Les études de cas du troisième chapitre changent de typologie car elles s’intéressent aux camps de déplacés internes soulignant la fragilité des lieux et des situations (Camps de déplacés : urgences, marges urbaines et vies précaires). Enfin l’ouvrage se termine par des études plus hétérogènes sur les autres formes de campements existantes, des campements de migrants en Europe de l’ouest à ceux de travailleurs au Qatar (Campements, camps de travailleurs, centres de rétention : entre prison, bidonville et ghetto).

On aborde l’ouvrage avec les camps « les plus connus », ceux dont on a déjà entendu le nom ou l’histoire des peuples qui les habitent, tel que le camp de Chatila au Liban révélateur de l’instabilité régionale. Les auteurs s’interrogent dans cette première partie sur la construction longue du politique dans le camp. Le rapport au pays d’origine est étudié comme dans le camp d’Agamé au Bénin où les réfugiés togolais, dans leur majorité opposants au régime d’Eyadema, choisissent par peur de représailles entre autre, de ne pas rentrer dans leurs pays d’origine malgré les politiques incitatrices menées conjointement par le Togo, le Bénin et le HCR et malgré le démantèlement progressif du camp. Le rôle de l’histoire passée est également important, organisant la construction d’une identité commune face au déracinement ; le Centre d’accueil des Français d’Indochine de Sainte-Livrade montre que l’histoire coloniale française continue à jouer un rôle en 2014 sur son propre territoire où les descendants de Français d’Indochine continuent à se battre pour leur reconnaissance. Le camp en tant que constructeur de la politique au sens commun du terme est le troisième point abordé dans ce chapitre. A ce titre le camp de Tindouf en Algérie étudié par M. Herz apparaît singulier, il est en effet géré par les sahraouies ayant fui le Maroc à la suite de l’invasion fin 1975 par les marocains du territoire habité par les sahraouies. Ainsi les autorités algériennes pèsent peu dans l’organisation du camp qui a fini par voir émerger une forme d’Etat en exil avec la construction de ministères au sein du camp. La sédentarisation et l’urbanisation ont entraîné des changements sociaux profonds pour le peuple sahraouie, autrefois nomade. Pour expliquer ces phénomènes les auteurs s’appuient sur l’organisation interne des lieux afin de lier vie quotidienne, histoire régionale et gestion mondiale. En effet comme le dit Marc Bernardot : « Les camps fonctionnent comme des anamorphoses qui rendent visibles des aspects cachés des États et des territoires » (p. 129).

La deuxième partie s’attache de manière plus poussée à cette organisation interne en étudiant l’évolution des formes d’aménagement des lieux et la complexité de leur intégration régionale. Les études permettent de mettre en avant des séparations de plus en plus troubles, notamment entre la présence censée être précaire et la volonté de vie stable dans l’exil. Le HCR, acteur principal du « gouvernement humanitaire » des camps et les ONG par le choix de type de logement, de choix d’utilisation visuels, d’organisation spatiale, a joué un rôle majeur.  Le camp de Dadaab au Kenya, le plus grand au monde avec 450 000 occupants, montre la complexité de cette organisation, par exemple pour faire cohabiter réfugiés et travailleurs humanitaires qui finissent souvent séparés. Par sa taille et sa situation géographique Dadaab a entraîné la création d’une véritable ville avec son identité propre mélangeant même réfugiés somaliens et des ‘locaux’ kényans. Cette question de l’intégration régionale se pose de façon tout aussi intense dans le cas des camps de réfugiés érythréens dans l’est du Soudan. Jusqu’à 1,1 millions de réfugiés formeront la population de ces dizaines de camps qui constitue un véritable réseau social. La situation générale régionale « d’encampement » est paradoxale face à la mobilité interne de ce réseau et sa représentation de point de passage pour une migration vers le nord. Cette situation représente bien les trois éléments évoqués par le titre du chapitre : les camps devenant villes qui intègrent un territoire puis finissent par se dégager de leur situation d’exception pour se former leur propre réalité territoriale. Ainsi H. Thiollet à propos de ces camps nous dit que : « Cette situation d’asile prolongé caractéristique de l’exil à l’échelle globale donne lieu, au Soudan comme ailleurs (Congo, Pakistan, etc.) à des recompositions sociales et économiques au niveau local et transnational, à des phénomènes d’intégration locale formels et informels » (p. 217). Enfin le camp de Nahr al-Bared au nord du Liban expose également de manière forte ces deux problématiques d’intégration régionale et d’organisation spatiale. Ce camp de réfugiés palestiniens a été établi en 1949, son existence et sa gestion sont toujours assujettis aux tensions régionales. Ainsi en 2007 le camp fut entièrement détruit par les affrontements entre l’armée libanaise et un groupe islamiste ayant infiltré le camp. La population, évacuée, ne revient pas en totalité dans le camp, une partie ayant émigré vers l’Europe ; à cette modification démographique s’ajoute la modification spatiale le nouveau camp qui se superpose à l’ancien bouleversant tous les usages sociaux.

La troisième partie traite d’un autre type de camps, ceux de déplacés internes. N’étant pas sortis de leurs Etats ils échappent, malgré l’intervention dans certains cas d’organisations internationales, à la logique transfrontalière des camps de réfugiés. Pour autant les causes qui engendrent le déplacement peuvent être des catastrophes naturelles, industrielles, des conflits internes qui peuvent perdurer dans le temps et enliser ainsi ces situations. Ces lieux par leur caractère national sont moins exclus territorialement et tendent donc à se confondre, dans les zones urbaines notamment, avec les espaces des non déplacés. Cependant la reconnaissance de ses populations en tant que victime d’une situation exceptionnelle est plus difficile. De plus les camps de déplacés reproduisent souvent les situations sociales préexistantes, différenciant les évolutions du camp selon les moyens à la disposition de leurs habitants.                                      

En Colombie l’intensification du conflit entre l’Etat et la guérilla des Farcs a conduit des milliers de paysans à quitter leurs terres. Ils ont ainsi déterminé de nouveaux espaces pour se protéger du conflit et y ont inventé des modes de vie alternatifs. La lutte politique a structuré ces déplacements. Pavarando ici étudié par S. Rolland a été le point final atteint par des milliers de déplacés au cours d’une marche de protestation pour faire reconnaître leur statut de victimes des violences extrêmes touchant la région. Ces déplacés ont fini par s’installer dans cette localité dans une forte précarité, aidés par des ONG et des Organisations Internationales, d’où partiront les revendications foncières et des tentatives de retour dans les terres abandonnées. Cependant le déplacement interne peut avoir vocation à durer comme on le voit à Fukushima où de nombreux déplacés, qu’ils soient volontaires ou non, ne reviennent pas dans leurs villes ou villages du fait de la présence continue de particules radioactives. F. Gemenne explique de plus que « Tout est fait, dans les camps, pour donner une apparence de normalité, à tel point que l’on en viendrait presque à oublier que les maisons sont préfabriquées et construites à la hâte. Les camps font aujourd’hui partie intégrante des villes et villages dans lesquels ils sont installés. Les évacués se sont mêlés à la population, tout en continuant de porter l’étiquette d’évacués de Fukushima comme un stigmate. Le camp lui-même, on l’a dit, n’est pas nommé comme tel : c’est un abri, comme s’il s’agissait d’effacer la logique de confinement et d’y substituer une logique de protection » (p. 251).

 

Le livre se clôture de façon logique sur des espaces nous dit M. Agier « De formes hybrides, hétérogènes, récentes et pour certaines encore expérimentales, ce sont des lieux pour lesquels les noms de prison, de ghetto ou bidonville seraient parfois mieux adaptés que ceux de camps ou de campements. C’est pourtant dans ces exemples que l’on observe le mieux les effets élargis du processus d’encampement comme un des modes de la gouvernance mondiale des mobilités » (p. 283).  C’est comme résultat de ce processus mais aussi comme résultat d’une mondialisation où toutes les régions sont concernées, que sont présentés ces nouveaux espaces. Les personnes se retrouvant dans ses lieux ont souvent déjà connu les camps de réfugiés ou de déplacés, ce qui renforce l’idée du processus global d’encampement. Des situations extrêmement diverses sont étudiées : des campements informels de migrants à Calais au centre de rétention emblématique de Lampedusa en passant par les camps de travailleurs qataris.     O. Clochard démontre dans son étude l’ambiguïté du ‘centre d’accueil’ pour migrants de Kofinou à Chypre. D’une part on y maintient les migrants dans une certaine forme de surveillance et d’incertitude quant à leur demande d’asile. De l’autre on utilise leur force de travail dans l’économie local de façon plus ou moins officielle entraînant des situations de précarité importante. Cela amène l’auteur à se demander s’il ne s’agit pas, quasiment, d’un camp de travailleurs.

                                                                                                              

Notre avis :

Malgré les situations multiples, des logiques communes émergent autour de ce monde de camps. La stratégie d’encampement apparaît systématique ou tout du moins équivalente quelques soit la région ou la situation donnée. Ces populations ‘enfermées dehors’ (M. Foucault) sont des rejetés de la mondialisation. On refuse de les voir, de les comprendre, de les accepter. La stratégie adoptée est celle de la mise à l’écart alors qu’au même moment ces personnes créent de nouvelles organisations sociales. Cet ouvrage porte sa force dans « ce que les camps nous disent de l’avenir du monde » (p. 23). Ils mettent en exergue certaines problématiques de la mondialisation. La place de l’Etat-nation et de ses frontières dans un monde globalisé est ainsi questionnée dans ce livre.

Valentin SCHOLL

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