Allemagne : politique d’accueil des réfugiés et montée des extrêmes

Suite à la politique de la « porte ouverte » [1] d’Angela Merkel, nombreux sont les réfugiés qui sont entrés sur le territoire allemand. Ces arrivées ont provoqué une critique de cette politique, un regain du mouvement des Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident (Pegida).

La politique d’accueil d’Angela Merkel

Suite au premier afflux de réfugiés, le maître-mot était « Nous y arriverons » [2] sous-entendu à accueillir et intégrer tous ces réfugiés. La forme négative de la phrase tend peu à peu à prendre le dessus. En effet, le nombre de réfugiés affluant dans les pays européens y compris en Allemagne s’accroît de jour en jour.

Au début de la crise, Angela Merkel a ouvert les frontières respectant le droit d’asile européen et répondant aux besoins démographiques d’un pays au taux de fécondité de 1,3. Une contestation grandissante voit le jour dans son camp notamment au sein de l’Union chrétienne-sociale (CSU), l’aile bavaroise de l’Union chrétienne démocrate (CDU, le principal parti de droite de la Grande Coalition mené par Angela Merkel). Le président de la CSU Horst Seehofer a demandé à la chancelière de créer des « zones de transit » [3]. Ces zones auraient pour but de n’accepter que les réfugiés provenant de pays jugés non-sécurisés. D’ouverture totale des frontières, l’Allemagne passerait, dans cette perspective, à un contrôle régulier à sa frontière autrichienne.  

A supporter of the PEGIDA movement,

Un manifestant de Pegida tient une pancarte de mère Terroresia en référence à la politique d’accueil des réfugiés d’Angela Merkel, Dresde le 12 octobre 2015. Photo Robert Michael/AFP

La politique d’Angela Merkel questionne la capacité de l’Allemagne à intégrer les réfugiés au sein de la société allemande et à promouvoir une intégration entre réfugiés. Ces derniers ne partagent comme caractéristique que le fait d’être réfugiés. Leurs trajectoires diverses et leurs origines peuvent créer des tensions surtout dans ces moments de crise, tensions qui peuvent dégénérer. Par exemple, des violences entre réfugiés chrétiens et musulmans ont été observées dans des centres d’hébergement [4]. Par ailleurs, l’intégration au sein de la société allemande est un des défis de cette crise. Elle va s’effectuer dans une société où la part d’individus d’origine étrangère sera plus importante qu’auparavant à cause d’un taux de fécondité en baisse et d’un solde migratoire en hausse. En parallèle, l’arrivée de réfugiés nourrit un sentiment de rejet d’une partie de la population allemande. Une crise identitaire se joue-t-elle ? Selon l’enseignant et chercheur Hans Kundnani, deux facteurs influencent l’identité allemande, la modifient ou du moins la questionnent. Premièrement, il soutient l’idée que « le pays a accepté une société multiethnique seulement il y a une dizaine d’années et que beaucoup d’Allemands ne sont toujours pas à l’aise avec l’idée [d’une société multiethnique] comme le montre l’émergence soudaine du mouvement anti-immigrés Pegida» [5]. Deuxièmement, le succès économique est un des facteurs de l’identité allemande. Or le fondement de la croissance allemande, l’exportation, est remis en cause par le scandale des émissions polluantes de Volkswagen ou par le ralentissement économique de pays-clients tels que la Chine. Toutefois pour Hans Kundnani, Angela Merkel va réussir à surmonter les crises – celles des réfugiés, de Volkswagen. Il ajoute que « pour l’instant, on ne voit pas qui serait capable de la remplacer ». Il n’en demeure pas moins que sa politique est contestée notamment par Pegida.

Un mouvement encore actif

Alors que le mouvement anti-islam Pegida séduisait il y a déjà plus d’un an, son audience ne cesse de s’accroître avec la crise des réfugiés. Y trouvant là le terreau d’une justification accrue de leurs idées, les militants de Pegida tentent de rassembler leurs concitoyens.

Lors du premier anniversaire du mouvement le 19 octobre 2015, vingt mille militants ont défilé dans les rues de Dresde – ville où le mouvement a été fondé. Ils s’opposent à la politique d’accueil d’Angela Merkel, sont anti-immigrés, anti-islam. Ils perpétuent des actes de violence touchant à la fois des foyers de réfugiés ou des personnalités politiques, comme la désormais maire de Cologne Henriette Reker [6] connue pour la politique d’accueil.

Une possible alliance entre Pegida, l’Alternative pour l’Allemagne et les néonazis ?

Une potentielle alliance entre Pegida, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et les néonazis constituerait un contre-pouvoir non négligeable dans l’éventail politique allemand.

Le parti politique AfD, parti de droite populiste eurosceptique et anti-immigrés, est le seul parti à ne pas condamner les actions de Pegida. Démuni d’un pouvoir politique effectif, il atteint toutefois 5% d’intentions de vote dans les sondages – ce qui lui permettrait d’entrer au Bundestag en 2017 s’il se maintient de la sorte. Pour l’historien et avocat Jean-Louis Thiériot [7], l’importance future de l’AfD sera conditionnée par la politique menée par la CDU et par la CSU. Si ces partis se radicalisent alors l’AfD accusera une baisse de son audience du fait des reports de voix. L’entente serait donc un moyen pour l’AfD de gagner en visibilité et de peser sur l’échiquier politique. Il en est de même pour Pegida qui jouirait d’un représentant politique, et des néonazis.

Pegida : un avatar de mouvements extrémistes ou mouvement spécifique ?

Le mouvement Pegida et l’AfD ont un écho aussi bien en Allemagne que dans le reste de l’Europe. Toutefois, ces mouvances ne concernent qu’un public restreint. En effet, nombreux sont les journaux qui expriment un certain ras-le-bol envers le mouvement à l’instar du Handelsblatt qui titre « C’en est assez, le pays a vu beaucoup de mois passer, beaucoup de haine, et beaucoup, beaucoup de démagogie » [8]. Les contre-manifestations sont également éclairantes à ce sujet. Elles montrent dans quelle mesure les Allemands sont prêts à se mobiliser pour s’opposer aux extrêmes outrepassant les clivages politiques habituels.

Au coeur de cette opposition, une symbolique double est à l’oeuvre. Symbolique historique des extrêmes et celle des Montagsdemonstrationen ou manifestations du lundi. Rappelant la montée des extrêmes qui commence au cours des années 1920 dans un contexte de nationalisme exacerbé, le mouvement Pegida s’analyse au regard de l’histoire. Ce rapport à l’histoire fonctionne comme élément d’attraction pour les sympathisants du mouvement qui y voient la possibilité d’un retour à une Allemagne non-islamisée, peuplée de personnes d’origine allemande sinon occidentale mais également comme un élément de rejet d’une part plus importante de la population qui a appris des erreurs de ses prédécesseurs pour reprendre Confucius [9]. Par ailleurs, le mouvement Pegida joue sur le symbole des manifestations du lundi qui ont conduit à la Chute du Mur de Berlin. En effet, les manifestations orchestrées par Pegida ont lieu tous les lundis avec des banderoles affichant le slogan « Nous sommes le peuple » [10] des manifestations de Leipzig de 1989. Cette référence doit-elle être pensée comme la volonté réunificatrice non pas des Allemagnes mais de l’Allemagne avec une « culture occidentale » ? Ou bien comme une tentative des militants de Pegida de présenter ce mouvement comme populaire et fédérateur ?

Manifestants-Pegida-Dresde-22-d-cembre-2014

« Manifestants de Pegida dans les rues de Drese le 22 décembre 2014 » / http://geopolis.francetvinfo.fr/pegida-ce-mouvement-contre-lislamisation-de-loccident-50803

Si le mouvement peut s’analyser dans une perspective historique, il présente également des spécificités structurelles et conjoncturelles qui ont, ensemble, contribué à son relatif succès. D’une part, il s’est fondé sur des objectifs et un manifeste en 19 points peu clairs. Il assure distinguer l’islam de l’« islamisation » contre laquelle les partisans manifestent sans pour autant définir les limites entre ces concepts. De plus, le mouvement refusait le dialogue avec la presse sous prétexte qu’elle faisait partie d’une conspiration politique : aucune précision supplémentaire n’a pu être donnée. Il dénonce d’ailleurs la description de ce mouvement et de ses partisans faite par les médias. D’autre part, ce mouvement s’est bâti dans des conditions particulières. L’opposition entre Kurdes et salafistes à Hambourg le 7 octobre 2014 a été l’élément déclencheur de sa création. La première manifestation sous l’égide de Pegida était orientée contre la « Guerre religieuse sur le sol allemand ». À cette protestation contre la religion s’est ajoutée celle contre les réfugiés. Cette dernière a été le prétexte du regain du mouvement en octobre 2015.

Montrer les particularités de Pegida permet de comprendre son pouvoir d’attraction. Ce mouvement ne fait pas seulement référence à une symbolique. Il a su se spécifier tout en bénéficiant d’un contexte favorable à son développement.

Le mouvement Pegida est un des reflets de la montée des extrêmes et des mécontentements en Allemagne. Il met en lumière le rejet croissant de la politique de Merkel, la crise identitaire allemande, les défis de la crise des réfugiés. Cette crise des réfugiés fait face à des murs matérialisés ou non. La politique allemande d’accueil massif des réfugiés fait office d’exception en Europe où les États peinent à trouver des solutions communes et viables à long terme.

Carole Cocault

[1] : http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/11/01/accueil-des-refugies-merkel-negocie-avec-ses-partenaires-conservateurs_4800911_3214.html

[2]   : « Wir schaffen das »

[3] : http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/11/01/accueil-des-refugies-merkel-negocie-avec-ses-partenaires-conservateurs_4800911_3214.html

[4] : http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/10/19/31001-20151019ARTFIG00300-migrants-comment-merkel-passant-de-bismarck-a-mere-teresa-desoriente-ses-electeurs.php

[5] : http://www.courrierinternational.com/une/allemagne-angela-merkel-survivra-mais-lidentite-allemande

[6] : http://www.courrierinternational.com/article/allemagne-henriette-reker-elue-maire-de-cologne-au-lendemain-dune-tentative-dassassinat

[7] : http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/10/19/31001-20151019ARTFIG00300-migrants-comment-merkel-passant-de-bismarck-a-mere-teresa-desoriente-ses-electeurs.php

[8] : http://www.courrierinternational.com/article/allemagne-pegida-un-de-xenophobie-cest-trop

[9] : « L’homme sage apprend de ses erreurs, l’homme plus sage apprend des erreurs des autres », Confucius

[10] : « Wir sind das Volk »

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