Violences avant les élections en Centrafrique : retour sur le difficile processus de paix.

 

La mort d’un jeune chauffeur de taxi musulman à Bangui le 26 septembre a déclenché une reprise des tensions intercommunautaires dans la capitale centrafricaine. En réponse à ce meurtre, une vague de violence a éclaté dans la ville, avec pour épicentre le quartier du Kilomètre 5, bien connu pour être une des dernières enclaves musulmanes de Bangui. Au 11 octobre, au minimum 31 morts, 400 blessés, 250 maisons détruites et 37 000 personnes déplacées étaient à déplorer selon Human Rights Watch. Les troupes de la MINUSCA, la mission des Nations Unies pour la Centrafrique, ont ainsi été débordées par la violence.

Cette explosion, qui s’inscrit dans une longue lignée de tensions communautaires, ravive les inquiétudes des observateurs quant au climat pré-électoral extrêmement tendu en Centrafrique. En effet, les autorités de transition centrafricaines et leurs partenaires internationaux promeuvent l’organisation rapide d’élections d’ici la fin décembre 2015, sans que les problèmes au cœur du conflit centrafricain n’aient été résolus.

La Centrafrique traverse en effet depuis 2013 une très grave crise d’identité qui menace l’existence même de l’État. En mars 2013, une coalition armée majoritairement musulmane venant du nord-est, la Seleka, a renversé le président François Bozizé (au pouvoir depuis 2003) et pris le pouvoir à Bangui. Des groupes de défense nommés les anti-balaka se sont alors formés pour lutter contre les forces de la Seleka. Le gouvernement de Michel Djotodia, chef de la Seleka, fut renversé en décembre 2013 grâce à l’appui entre autres de la mission française Sangaris déployée dans le cadre de la résolution 2127 du Conseil de Sécurité de l’ONU. Suite à la reprise de Bangui, les anti-balaka se sont livrés à leur tour à des représailles violentes sur les communautés musulmanes dans la capitale et à l’Ouest du pays. En 2014, une partie de la communauté musulmane de Bangui a été évacuée au nord du pays par les Nations-Unies et les forces de l’Union Africaine. Le quartier Kilomètre 5 est alors demeuré la dernière enclave musulmane de Bangui. Un accord a été signé entre certains combattants en mai 2015 lors du Forum de la Réconciliation de Bangui, néanmoins la situation est très loin d’être réglée.

Ce serait cependant une erreur d’envisager les violences en Centrafrique comme purement religieuses. Le conflit dépasse largement la dimension de la violence interconfessionnelle. La République de Centrafrique traverse une des plus graves crises de son histoire et son Etat est au bord de la désintégration. Afin de réellement comprendre la situation et d’imaginer des solutions de réconciliation, il est impératif de prendre en compte la dimension communautaire du conflit, le discours d’autochtonie qu’il implique et l’évolution des participants vers des groupes armés sans cohésion, fragmentés et criminalisés. C’est en réalité toute l’identité centrafricaine qui est en jeu. Dans ce contexte, des élections organisées à la va-vite et un processus de désarmement bâclé ne sauraient remplacer la réponse de long terme nécessaire pour reconstruire les fondements d’une communauté nationale. Faute de quoi, l’instabilité risque de devenir un élément structurel du paysage politique centrafricain.

carte RCA
Crédit : UNHCR, OCHA.

Aux origines du conflit

Pour comprendre les racines profondes du conflit, il faut prendre en compte l’histoire du pays. La Centrafrique se situe en bordure de l’aire d’influence de l’islam et la démographie du pays reflète cet état de fait. Au nord-est, la population est majoritairement musulmane tandis que les populations de l’ouest, y compris la capitale, sont essentiellement chrétiennes et animistes. Un passé difficile lie les deux parties du pays, l’histoire notamment de razzias d’esclavagistes musulmans contre les populations du sud. Ainsi une forme de méfiance intercommunautaire a toujours été de mise en Centrafrique, notamment à travers la surveillance de la progression de l’islam par les autorités et une certaine jalousie sociale liée au rôle des musulmans dans le commerce.

Depuis 2012, l’Etat central a perdu de son influence sur les régions du nord au profit du Tchad et du Soudan. En effet, de forts liens commerciaux et culturels lient les populations du nord avec celles de l’est du Tchad. La campagne de répression du gouvernement central contre certains rebelles tchadiens et soudanais ayant trouvé refuge en Centrafrique s’est répercutée violemment sur la population locale et a fait naître un fort ressentiment contre l’autorité centrale.  

Ce conflit est donc bien plus que religieux, il est une réactualisation d’un choc historique entre populations d’origines différentes liées par une histoire lointaine mais traumatique. Cela explique l’autochtonie sous-jacente dans les discours antimusulmans et la récurrence de l’amalgame musulman/Tchadien/étranger[1]. Dans le discours identitaire actuel, la Seleka est associée à une rhétorique de l’ « envahisseur » musulman et de la conspiration islamiste.  La méfiance au minimum, l’hostilité déclarée le plus souvent, restent de mise entre les groupes communautaires.

La fragmentation et la criminalisation des groupes armés

Après la chute de Michel Djotodia en janvier 2014, la Seleka implose. Divisés entre supporters de Djotodia et partisans du dialogue avec les autorités de transition, les chefs de guerres entrent dans une compétition pour le contrôle des ressources commerciales, notamment des mines d’or et de diamants.

Certains groupes armés n’ont d’ailleurs pas renoncé à reprendre le pouvoir depuis la signature de l’accord de 2015. Très récemment, les 10 et 11 octobre, les miliciens de Nourredine Adam, chef du Front Populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) ont marché sur la capitale et ont été arrêtés par les forces armées internationales. Il ne fait cependant aucun doute que ce n’était pas leur dernière tentative et une paix durable ne peut être ramenée dans le pays que par le désarmement des miliciens de tous les camps.

Du coté des anti-balaka, il n’y a pas de commandement unique mais une pléiade de groupes variés aux affiliations politiques différentes. Ces groupes armés se sont transformés en pillards et représentent une menace criminelle sérieuse pour la population. Il est important de prendre en compte la composante sociale des milices pour comprendre la criminalisation de ces groupes : ce sont majoritairement des jeunes désœuvrés sans opportunités d’emploi. Privés d’ennemi commun, les bandes se sont tournées vers le banditisme et la prédation, qui constituent leur principal revenu. Vols, enlèvements et rackets sont devenus monnaie courante. Avec la prise de contrôle des villes (dans une certaine mesure) par les forces internationales, la violence s’est déplacée vers les communes rurales. Il est commun de voir des bandes de miliciens contrôler le commerce d’or, de diamants ou de café, et d’administrer la justice contre rétribution.

Le programme de désarmement prévu par les accords de Bangui ne suffit pas.

centrafrique photo MINUSCA AFP
Crédit : AFP

Le programme de désarmement, démobilisation et réinsertion des ex-combattants, couramment appelé DDR, est vu par les politiciens et les populations comme une solution miracle. Ce programme devait initialement être mis en place avant les élections, il a pourtant été repoussé. Si le désarmement des groupes armés est absolument nécessaire pour la construction d’une paix durable et d’un dialogue intercommunautaire, le DDR fait cependant l’objet de fortes critiques car il manque d’ambition.

Les principales critiques adressées au DDR concernent le manque de représentativité des signataires politiques et de leur influence sur les combattants. En effet, les groupes armés sont faiblement structurés et les interlocuteurs légitimes avec une autorité effective sur leurs hommes sont rares. De plus, tous les groupes armés n’ont pas signé l’accord de Bangui. Le FDPC d’Abdulaye Miskine, un groupe important basé à la frontière camerounaise, l’a ainsi refusé. Certains autres groupes ont signé puis rejeté l’accord, c’est le cas du FPRC de Nouredine Adam qui a récemment marché sur Bangui.

Par ailleurs, pour une démobilisation durable, il faudrait offrir aux miliciens  (majoritairement des jeunes sans emploi et sans formation) des opportunités plus attrayantes que l’économie de la criminalité[2]. Un programme de désarmement efficace doit ainsi aller de pair avec des programmes de reconstruction et de développement de l’économie locale. C’est l’essence du volet ‘réinsertion’ du DDR, qui est le moins développé faute de moyens.

En effet, le problème essentiel du DDR demeure le manque de moyens. Le coût total du programme est estimé à 28 millions d’euros, mais les bailleurs de fonds sont très sceptiques. Les Nations-Unies ont débloqué un fonds de 6 millions, ce qui laisse 22 millions d’euros à trouver. C’est d’ailleurs pour cela que la MINUSCA a lancé son propre programme de pré-DDR auto-financé, qui vise au désarmement rapide des principaux groupes avant les élections. Cela est bien entendu très loin de suffire pour résoudre la crise.

Reste le problème de la mise en place effective du désarmement. Cela paraît difficilement concevable sans une force contraignante pour appliquer les mesures prévues et tenir les miliciens à leurs paroles. Or, le départ programmé de la mission Sangaris coïncide avec la mise en place du DDR. Certains observateurs critiquent fortement cet état de fait à cause des forte tensions intercommunautaires qui règnent encore dans le pays. Il faut cependant souligner que la présence des forces internationales est assez mal vue par la société centrafricaine. La question se pose donc de l’acteur le plus pertinent pour mettre en place les mesures coercitives nécessaires au désarmement, et notamment l’arrestation des chefs de bandes non signataires de l’accord. Une chose est sure, les autorités de transition n’ont ni les moyens ni l’autorité effective suffisante pour prendre seules les rênes du programme de DDR de manière efficace.

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Fred Dufour/AFP/Getty image

La menace des tensions intercommunautaires renouvelées  en période électorale.

Les élections qui se profilent, en plus d’être un catalyseur possible des tensions communautaires, posent un certain nombre de problèmes pratiques. La plupart des citoyens centrafricains n’ont pas de papiers d’identité, la question de l’attribution de la nationalité centrafricaine lors de la mise en place des listes électorale se pose donc. Il faut absolument éviter un amalgame entre musulmans et « étrangers » et des crispations identitaires qui ne feraient qu’alimenter les violences. Les communautés désarmées doivent se voir garantir la sécurité et l’égalité des droits entre musulmans et non-musulmans. Le but est notamment de renouer la cohésion nationale à travers des symboles forts. Pour un renouveau durable de la bonne entente communautaire, il faut faire sentir aux communautés du Nord-est, musulmanes essentiellement, qu’elles sont partie intégrante du pays. Voyages officiels, chôme national des fêtes religieuses musulmanes au même titre que les chrétiennes sont autant d’outils politiques qui peuvent servir à rapprocher la communauté nationale.

Les puissances occidentales font l’erreur de vouloir organiser des élections libres à tout prix. Dans la situation actuelle, cela ne ferait qu’accentuer la haine et les explosions de violence. La priorité pour ramener la paix en Centrafrique est le désarmement et la reconstruction de l’Etat dans ses fonctions régaliennes sur tout son territoire. En l’absence d’un monopole de la violence légitime par l’Etat, d’une justice indépendante et de la protection des populations civiles contre la prédation des groupes armés, les élections ne servent à rien.

F. Montoyat

En plus

Rapport de l’International Crisis Group (ICG), Centrafrique : les racines de la violence , 21 September 2015, Rapport Afrique N°230 , disponible sur http://www.refworld.org/docid/5600f0604.html

Article d’International crisis group : http://blog.crisisgroup.org/africa/2015/10/19/centrafrique-eviter-la-surchauffe-electorale/

Article explicatif de Human Right Watch http://www.refworld.org/cgi-bin/texis/vtx/rwmain?page=search&docid=56289d944&skip=0&query=election&coi=CAF&searchin=title&sort=date

[1] « La crise actuelle a réactivé la mémoire traumatique de cette histoire sous la forme d’une conscience victimaire de la mise en avant de l’autochtonie ». source : Séminaire fermé sur la crise centrafricaine, Institut français des relations internationales (IFRI), Paris, 1er juin 2015.

[2] « Si procéder au désarmement progressif des groupes armés puis des communautés est un préalable indispensable pour permettre l’avènement d’un vrai dialogue intercommunautaire et commencer à rétablir la confiance, il est illusoire de croire que le programme de DDR y suffira. Il convient de passer d’un programme de DDR à une politique de désarmement qui réduise l’attractivité de l’économie de la violence. » International Crisis Group (ICG), Centrafrique : les racines de la violence , 21 September 2015, Rapport Afrique N°230 , available at: http://www.refworld.org/docid/5600f0604.html [accessed 27 October 2015]

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