Table ronde : « Un monde humain mobile dans des frontières immobiles »

Dans le cadre du festival des Esprits libres « Sans frontières », Nathalie Funès, journaliste de l’Obs, accueillait sur cette table ronde Hakan Günday, écrivain turc dont le dernier livre Encore vient de recevoir le prix Médicis, Michel Agier, ethnologue et anthropologue qui travaille notamment sur les migrations d’Afrique et d’Amérique Latine, Catherine Wihtol de Wenden, sociologue et politologue, et Arthur Frayer, journaliste indépendant auteur de l’ouvrage Dans la peau d’un migrant.

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Hakan Günday, auteur d’Encore, Prix Médicis

La parole a d’abord été donnée à Hakan Günday, dont le dernier roman raconte le destin d’un enfant turc, Gaza, âgé d’une dizaine d’années, qui devient passeur, « le deuxième plus vieux métier du monde », selon l’auteur. Le roman est largement inspiré de faits divers pour lesquels « la seule identité des migrants est résumée par quelques lignes dans le journal lorsqu’ils sont morts ». « Lorsque j’ai appris pour le groupe de passeurs qui avait été arrêté parce qu’ils vendaient de faux gilets de sauvetage, j’avais déjà terminé le livre…je n’avais pas pu imaginer ça…comme je n’aurais pas pu imaginer que des pays se donnent la main pour faire d’un pays une sorte de trou noir dans la galaxie », dénonce l’auteur. Le roman débute avec les interrogations de Gaza, l’enfant passeur: pourquoi ces gens sont-ils prêts à tout? A obéir à l’inconnu? Pourquoi lui cèdent-ils tout? « Gaza ne comprend pas, il pense que ces gens viennent pour l’ennuyer ». Du haut de ses 10 ans, il commence alors à les exploiter convaincu de devoir jouer le rôle de monstre que la société lui a donné. Puis, il comprend peu à peu de quel enfer ces Afghans et ces Syriens essayent de s’échapper. Finalement, il passe le reste de sa vie à essayer d’enlever cette étiquette de monstre que la société lui a collée. « C’est un roman qui parle de rédemption », rappelle l’auteur, dans la mesure où Gaza revient sur les traces de l’Afghan qu’il a tué par inadvertance…

Dans son petit village de Turquie, Gaza se rend compte que ce sont toutes les politiques du monde qui lui envoient tous ces gens. « Quand on voit ça sur les écrans de télévision, on se croit éloigné mais après on voit les mêmes scènes par la fenêtre…la terre n’est pas assez grande pour pouvoir rester sourd à la souffrance des autres ». Hakan Günday rappelle que les migrants et les passeurs ne sont que des conséquences des violences et des inégalités inventées. « La réalité est toujours là mais c’est vous qui choisissez de la regarder ou pas. On a fait comme si ces gens étaient des arbres, des oiseaux qui venaient puis repartaient. Il m’a suffit de tendre l’oreille à cette réalité. Quand vous mettez les gens dans des conditions de rapport de domination très serrés, on réagit tous pareil. Il faut se rappeler que dans une seule vie, il nous est possible de devenir migrant, passeur et le résident qui va dire « mais qu’est-ce qu’ils font là ces gens? » ».

Michel Agier, ethnologue et anthropologue – migrations d’Afrique et d’Amérique Latine

Ensuite, c’est Michel Agier, ethnologue qui a expliqué son travail sur le « couloir des exilés », car « cet exil-là n’a pas de grandeur » dans la mesure où on a encore en tête l’image des exilés de la guerre froide, souvent partisans des luttes indépendantistes et anti impérialistes. Au niveau des thèmes, on passe de la figure du grand exilé à la misère du réfugié, qui n’a alors pas de valeur en soi. Il relève que l’exil est devenu un topos de la littérature tout en soulignant le paradoxe propre à la relation entre la littérature et l’exil: « il n’y a pas de littérature d’exil mais la littérature doit être une forme d’exil ». Il cite alors Le Clezio ou N’Diaye mais on peut aussi parler de Mathias Enard ou Hakan Günday. « Ce n’est pas seulement quelque chose de compassionnel, la migration contemporaine devient une scène littéraire ». Selon M.Agier, l’enjeu de cette mise en scène aujourd’hui est de trouver un autre « paquet de mots » rassemblant les termes de solidarité, d’humanisme, d’hospitalité pour faire le contrepoids aux chiffres « qui sont toujours arrondis avec des 0 et qui font peur ». En effet, il affirme que nous sommes « assujettis à un certain discours de la catastrophe, de l’invasion, de l’identité,… » et que ces ouvrages représentent donc une tentative de produire d’autres descriptions de la situation aujourd’hui. « Le mot migrants ne me dérange pas, il faut repenser le concept de « double absence » de Sayad et s’orienter vers celui de double présence ou d’une multi présence dans une mondialisation heureuse ». Le problème c’est ceux qui restent entre les deux, dans le « couloir », ceux qui sont donc toujours en mouvement, en plein dans le processus de migration. « En 2015, on a vu cette réalité-là ».

Arthur Frayer, journaliste indépendant auteur de l’ouvrage Dans la peau d’un migrant

Arthur Frayer, auteur de l’étude Dans la peau d’un migrant, a mené une enquête de deux ans pour décrire le « cinquième monde » et rendre compte de la mondialisation invisible, la mondialisation de la misère. En se glissant « dans la peau d’un migrant », il fait notamment l’expérience du marché du travail informel en Turquie. Il explique que les migrants travaillant dans le bâtiment attendent qu’on leur donne du travail à Küçüksu, sur la rive asiatique d’Istanbul, entre 6h30 et 7h du matin. Il se rend alors compte de la mise en place d’une hiérarchie: le meilleur trottoir, celui par lequel arrivent les entrepreneurs, est réservé aux Kurdes et aux Turcs qui seront payés 30€ la journée. Les Afghans eux demandent 20€ la journée. « Sur 100, après plusieurs heures d’attente, 10% ont trouvé du travail », nous confie A.Frayer: c’est une économie d’attente qui se met en place car il faut de toute façon trouver l’argent pour pouvoir passer.

Il a également tenté de travailler sur la zone de flou entre les passeurs et les passés en se rendant au Tribunal de Boulogne sur Mer où sont jugés les passeurs. On voit alors que certains réseaux embauchent les migrants pour qu’ils ferment les portes du camion: ces migrants sont alors à la fois exécutants et victimes, des cas difficiles à juger.

A.Frayer s’est ensuite rendu à Calais où il fait état d’une organisation pyramidale diffuse qui repose largement sur le système D. Il rappelle que les Français et les Anglais présents sont approchés par les réseaux. Par exemple, les camionneurs britanniques ont l’habitude de faire une pause sur une aire d’autoroute de l’A16, ils y prennent un café et repartent le camion plein de migrants. A Calais, les différents réseaux se font même la guerre pour contrôler les parkings. Il prend l’exemple d’un parking qui, en 2000, était contrôlé par un réseau kurde jusqu’à ce que la police intervienne, les obligeant à se répartir le contrôle avec les Égyptiens et les Afghans en fonction de créneaux horaires.

Catherine Wihtol de Wenden, sociologue et politologue

C’est Catherine Wihtol de Wenden qui a conclu la table ronde en rappelant la condition des femmes dans les processus de migration. Alors que la figure du migrant est surtout incarnée par les jeunes hommes, les femmes représentent en fait 51% des migrants internationaux. Elles sont cependant moins visibles car elles migrent souvent dans le cadre de regroupements familiaux et travaillent surtout dans les métiers du soin à la personne. En travaillant dans le care, elles ont de longues journées et sont moins exposées aux interpellations. En fait, c’est un véritable « enfermement dans les conditions de travail » selon C.Wihtol de Wenden.

Solene POYRAZ

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