Israël et son rapport à la mer

Israël et son rapport à la mer

Bordé par plus de 250 kilomètres de littoral et disposant d’une large façade maritime ouverte sur la Méditerranée ainsi que d’un accès à la mer Rouge, Israël semble, par la configuration même de son territoire national, enclin à investir de façon pérenne le champ maritime. Doté d’une flotte moderne de plus d’une soixantaine de navires dont près d’un tiers de bâtiments de combat pour un effectif de 6000 hommes et presque autant de réservistes, l’Etat hébreu dispose aujourd’hui d’atouts sérieux pour assurer la sécurité et l’intégrité de son territoire depuis la mer. Cependant, la composante navale reste largement sous représentée dans l’armée israélienne avec un rapport de un pour cinq avec la composante aérienne et de un pour vingt avec la composante terrestre[1]. Cette dichotomie entre le rêve affiché de puissance maritime et l’état des moyens accordés pour y parvenir traduit inévitablement un rapport complexe au monde marin.

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Israël dans son environnement stratégique (Capture d’écran Google maps)

 

L’héritage biblique ou le poids de la tradition
La Bible fournit une image assez ambivalente de la mer. Création divine par excellence, elle dispose cependant d’une symbolique négativement connotée. La mer est d’abord un lieu d’effroi, associée à la présence de monstres terrifiants dont les quatre bêtes de l’Apocalypse annoncées dans le livre de Daniel :  » Daniel commença et dit : Je regardais pendant ma vision nocturne, et voici, les quatre vents des cieux firent irruption sur la grande mer. Et quatre grands animaux sortirent de la mer, différents l’un de l’autre »[2]. La mer est ainsi associée inexorablement à l’inconnu et par extension à la mort probable. Ainsi, le texte biblique traduit un certain rejet de la haute mer perçue comme inhospitalière.

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La vision de Daniel d’après une gravure de Gustave Doré

En hébreu biblique ou moderne, le mot ים (Yam) revêt une pluralité de sens riche d’enseignements. En effet, il désigne à la fois la mer et le lac. Aujourd’hui le lac de Tibériade continue d’être appelé couramment « Yam haKinneret »[3]. Parfois, le texte biblique utilise même ce terme « Yam » pour qualifier le Nil ou l’Euphrate. Ce manque de diversité linguistique trahit le peu d’intérêt ou d’attrait des Hébreux pour la chose marine puisque comme le résume très bien le romancier britannique Stephen Baxter « nommer quelque chose, c’est commencer à la comprendre »[4].

Dans la Bible, les Hébreux sont présentés comme venant du désert et donc par essence éloignés des préoccupations maritimes à l’inverse des Philistins. Les recherches archéologiques et historiques récentes ont en effet prouvé l’arrivée massive des ces peuples dits « de la mer » en Méditerranée autour du XIIIème-XIIème siècle avant Jésus-Christ. S’en suit une inévitable opposition entre les Hébreux, peuple de la Terre par excellence et ses ennemis peuples de la Mer. La Mer Morte, autrefois appelée Mer de Sel a aussi fourni aux Juifs une image détournée du fort potentiel économique des espaces marins. En effet, l’historien juif Flavius Josèphe nous raconte que cette mer dès le premier siècle de notre ère se caractérisait par son absence de vie animale du fait de la très forte salinité des eaux.

A contrario, la Bible réifie l’expression de « Terre promise », employée près de 2500 fois dans tout le corpus biblique. L’installation sur cette terre promise à Abraham et à ses descendants dès le livre de la Genèse rythme le Pentateuque. Aucune référence n’est faite à une hypothétique « Mer promise ». En effet, dans le texte biblique, la mer et l’eau plus généralement ont une fonction simple et réductrice de délimitation du territoire. Ainsi, chez Samuel ou dans le livre des Nombres[5], le Pays de Canaan s’étend de la Méditerranée à l’ouest jusqu’aux rives du Jourdain et la Mer Morte à l’est. Dans certaines traditions rabbiniques, l’espace se voit élargi et s’étire désormais du Nil à l’Euphrate selon des interprétations qualifiées de maximalistes des Écritures[6]. La mer apparaît alors comme une frontière différenciant des cultures étrangères ancrées sur un territoire.

La mer : grande absente du projet sioniste.
Ce paradigme marquant la primauté de la terre sur la mer s’est vu prolongé dans les mentalités juives à travers la volonté partagée par les sionistes tout autant que les religieux de « faire fleurir le désert ». En effet, ce dernier élément, qui compose aujourd’hui une large partie du territoire israélien, devient dans l’imaginaire collectif un lieu de naissance et de renaissance du peuple juif. Dans la pensée sioniste, le travail de la terre agit comme un acte libératoire, en ce sens qu’il permettait aux Juifs de rejeter « toutes les tares de la diaspora »[7] définissant ainsi un « homme nouveau ». Les kibboutzim[8] qui se multiplient avec la création de l’Etat d’Israël, participent à la glorification du travail agricole qui rythme la vie quotidienne. Ainsi, l’attachement au sol et à sa mise en valeur prennent une dimension tant spirituelle que sociale pour les communautés juives.

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Femmes travaillant la terre au sein d’un kibboutz

Cependant, les premiers migrants décident de s’installer sur l’étroite bande côtière, dans le nord de l’actuel Israël, sur laquelle ils débarquent majoritairement. La ville de Tel Aviv est ainsi fondée en 1909 à proximité de Jaffa, majoritairement arabe. Netanya ou Haïfa, deux villes côtières deviennent aussi des centres urbains majeurs. Ces communautés qui s’organisent alors participent à la diffusion de la perception d’un peuple « dos à la mer » où la Méditerranée devient un danger, une falaise vers laquelle les populations juives pourraient être repoussées. Ainsi, dans les premières réflexions stratégiques, émerge l’idée d’une nécessaire profondeur territoriale à conquérir pour assurer la viabilité du futur État juif. Dans les mentalités des habitants du Yishouv[9], la géographie devait d’abord « servir à faire la guerre »[10]. La stratégie territoriale adoptée néglige alors la mer qui n’est pas perçue comme une priorité pour se concentrer sur l’est et le sud du mandat de Palestine. La fondation de nouveaux kibboutzim toujours plus à l’est éloigne de fait ces communautés des enjeux liés à la mer. Les combats pour la terre se multiplient dès lors et les règlements de compte entre paysans juifs et arabes se durcissent. La terre est alors perçue comme un outil indispensable à la mise en place d’un appareil productif, condition sine qua non à la construction de l’Etat juif et à sa pérennité. Le commerce maritime reste lui marginal et la pêche une activité peu pratiquée par les migrants. La comparaison entre le plan de partage Peel (1937) proposé par la Grande-Bretagne et celui de l’ONU (1947) souligne cet effort d’implantation massive dans le désert du Négev et de Judée au sud de la Palestine permettant ainsi au proto-Etat hébreu de disposer d’une véritable assise territoriale.                                 

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Comparaison des deux plans de partage de la Palestine

Une armée d’abord terrestre : le « complexe de Massada »
Cette quasi inimitié envers le monde marin de la part des Israéliens a aussi largement impacté le développement de la marine militaire israélienne. A l’origine, les États arabes en guerre contre Israël disposaient de moyens maritimes très faibles voire inexistants. Pour la guerre d’indépendance de 1948 à 1949, Israël parvient à assurer l’intégrité de sa bande côtière avec seulement un patrouilleur et deux corvettes de classe Flower remisées par le Canada. Dans le dispositif stratégique et sécuritaire israélien, l’aviation assoie peu à peu sa primauté face aux autres corps. La marine est cantonnée à un rôle exclusivement défensif avec une très faible capacité de projection. Ainsi, il faut attendre 1967 et la Guerre des Six Jours pour voir la marine israélienne intervenir militairement hors de ses frontières. Cependant, son intervention en Syrie et en Egypte n’a alors pas les effets escomptés et achève en partie de la décrédibiliser aux yeux de l’opinion publique, émerveillée à contrario par les exploits de l’aviation et de ses fameux « as »[11]. A cela il faut rajouter le traumatisme de la perte de deux bâtiments majeurs : l’INS Eilat et l’INS Dakar. Fin 1967, l’INS Eilat alors déployé à proximité des côtes du Sinaï est coulé par la marine égyptienne provoquant près d’une centaine de blessés et une cinquantaine de morts. L’INS Dakar, un sous-marin de classe T acheté aux britanniques, disparaît lui en mer au début de l’année 1968 sans raison apparente faisant 69 victimes. Malgré des recherches importantes, l’épave du bâtiment n’est repérée qu’en 1999 à proximité des côtes chypriotes et crétoises. Ces deux événements proches dans le temps marquent profondément les consciences israéliennes et refont jaillir l’image d’une mer inhospitalière et dangereuse.

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L’INS Eilat peu avant sa disparition

Ensuite, dans la pensée militaire israélienne, l’histoire juive et les grandes guerres bibliques occupent une place majeure. Ainsi, la ténacité des populations juives contre les légions romaines à la bataille de Gamla en 66 de notre ère a marqué durablement les consciences. La résistance des zélotes et leur suicide collectif dans la forteresse de Massada en 73 de notre ère constituent ainsi le paroxysme de la célébration mémorielle des hauts faits militaires juifs. Massada s’est ainsi mué en un véritable mythe fondateur du nouvel État hébreu. Le site archéologique accueille encore aujourd’hui des régiments de Tsahal venus prêter serment établissant ainsi un lien historique direct entre les légions romaines et les nations arabes perçues comme hostiles. Ce « complexe » de Massada s’exprime clairement dans les propos de Golda Meir lorsque celle-ci déclarait publiquement dans les années 1970 que : « Les Égyptiens pouvaient fuir en Egypte, les Syriens en Syrie. Le seul endroit où nous pouvions fuir était dans la mer, et avant de le faire, nous pouvions aussi combattre ». Cette citation, loin d’être anodine, trahit là encore la primauté de la terre sur la mer autant que la volonté de faire d’Israël une véritable forteresse imprenable. En effet, la mer apparaît comme un lieu potentiel de refoulement du peuple juif et non comme un potentiel lieu de victoires stratégiques. Ainsi, la marine israélienne a longtemps pâtit de l’image du « parent pauvre » de Tsahal. Dans son ouvrage sur la marine israélienne, Moshe Tzalel laisse d’ailleurs insinuer qu’au début de son existence, la marine israélienne n’a pu se développer que grâce à un surplus de crédits militaires et non à une vision stratégique cohérente.

Ce manque de projection vers l’au-delà des mers, largement ancré dans la conscience collective, avait déjà été raillé en 1932 par Ben Gourion, futur premier président de l’Etat d’Israël. Il affirmait ainsi que « la conquête du sol par les hommes de la deuxième Alyah constitua la première grande aventure de notre mouvement. La deuxième grande aventure, tout aussi importante et non moins difficile, la conquête en mer, nous attend »[12].

Pour comprendre les implications stratégiques actuelles de ces perceptions longues, nous vous invitons à lire cette étude réalisée par Thomas Gagnière et publiée par  le Centre d’Etudes Stratégiques de la Marine.

Thomas Gagnière

[1] A titre de comparaison, en France, la Marine nationale a des effectifs légèrement inférieurs à ceux de l’Armée de l’air (40000 pour la Marine contre 50000 pour l’Armée de l’air)

[2] Daniel, 7, 2-3

[3] Lac de Kinneret

[4] Poussière de lune, éd. J’ai lu, 2003, p. 205

[5] 1 Samuel 3,20 ; Nombres 33,50-51

[6] Notamment Genèse 15,18 ; Deutéronome 1,7 ou 11,24

[7] A. Bonnasseau, Chez les kibboutzniks, p. 54

[8] Fermes ou villages collectivistes

[9] Littéralement « ancienne communauté ». Communauté qui vivait en Palestine avant la création de l’Etat israélien.

[10] Cité Dans Géopolitique du sionisme, p. 126.  F. Encel paraphrase ici le géographe Y. Lacoste et son ouvrage de référence : La Géographie ça sert d’abord à faire la guerre.

[11] Dans l’aviation israélienne, un « as » est un pilote qui peut se prévaloir d’au moins 5 victoires.

[12] Cité dans D. Ben Gourion, Ben Gourion parle, p. 132

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