Hanoi, une capitale communiste à l’heure de la mondialisation

Hanoi [Hà Nội], sept millions d’âmes, capitale du pays depuis la proclamation de la République démocratique du Viêt Nam (1) par Hô Chi Minh [Hồ Chí Minh] en 1945. Cette fourmilière géante ne dort jamais, sillonnée en permanence par une multitude de deux roues. La première chose qui interpelle en arrivant dans cette ville, c’est le ciel : on ne le voit pas. Résultante d’un micro-climat mais surtout d’une pollution galopante, le soleil ne fait que de rares percées dans cette chape qui recouvre la ville. Deuxième surprise, la circulation. Composée d’une large majorité de mobylettes et autres motos qui ont une acception assez approximative de la réglementation, elle donne l’impression que la ville grouille sans discontinuer. Le conduite ici n’est pas encadrée des règles qu’un occidental a en tête. Le partage de la route est une indication plus qu’une règle absolue et le klaxon un moyen de communication plus qu’une manière de prévenir d’un danger imminent.

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Phở Trần Phú, Hoàn Kiếm, Hà Nội
Crédit : Thomas Simon

Il n’est pas rare de voir une moto doubler sur la file opposée ou prendre un virage à la corde au point d’empiéter sérieusement sur la voie en sens inverse, particulièrement dans les carrefours en centre ville. Les règles qui régissent ordinairement de manière stricte la circulation sont ici plus une inspiration générale qu’une norme inflexible. Les feux rouges participent également de cette impression. On passe au vert naturellement, mais aussi un peu avant et beaucoup après. Pour éviter les nombreux accidents que cette conduite peut vite occasionner, au bourdonnement continu des moteurs s’ajoute l’usage incessant du klaxon. Que ce soit pour prévenir d’un dépassement, d’une arrivée sur le côté, ou simplement pour alerter le quidam qui s’essaie à traverser, on klaxonne. Idem pour se faufiler entre des voitures dont on estime qu’elles ne font pas l’effort de se dégager, ou pour prévenir qu’on passera même si le feu est rouge. A la différence de la conception qu’on en a en France, les trois quarts du temps l’usage du klaxon ne véhicule aucune hostilité.

Au-delà de la conduite, élément qui certes se remarque en premier, l’équipement et l’équipage de ces nombreux deux roues à de quoi étonner. A Hanoï, le scooter est un moyen de transport collectif. Il est fréquent de voir cramponnés à ces engins toute une famille, jusqu’à 5 personnes. Les enfants sont généralement pris entre le père qui conduit et la mère qui ferme le convoi, afin de mieux les tenir. De même on peut facilement croiser un scooter avec 3 adultes. Les casques eux sont assez légers, à mi-chemin entre la casquette et le casque, entre le couvre-chef et l’équipement de sécurité. Étant donné leur aspect la confusion est pardonnable, à tel point que l’on peut trouver dans les boutiques chapeaux et casques côte à côte sur la même étagère.

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Casques et de chapeaux sur la même étagère
Crédit : Thomas Simon

Le ville fait se côtoyer tous types de construction, de la période coloniale aux tours fraîchement construites. Cette juxtaposition de styles et d’époques rappelle au promeneur que le pays a embrassé pleinement la mondialisation et la croissance qui en découle, ce qui donne lieu à un développement effréné et bien souvent anarchique. Les constructions récentes peuvent être entourées (et le sont bien souvent) de maisons anciennes d’apparence vétuste. Le tissu urbain se renouvelle et change de visage au gré des initiatives d’acteurs privés, sans que ces projets suivent une trame d’ensemble préalablement posée par les autorités.

Photo carnet de route Hanoi 3

Crédit : Thomas Simon

Aussi ce développement « spontané » se décline également au niveau des réseaux indispensables à des habitations modernes. De nouveaux câbles électriques sont tirés à chaque nouvelle construction, ce qui donne un ensemble surchargé et plutôt précaire, dont l’ensemble similaire à des lianes tend à renforcer l’aspect fouillé de la ville. Si bien que par endroits les câbles électriques semblent se confondre avec la végétation.


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Câbles électriques, Lý Nam Đế, Ba Đình
Crédit : Thomas Simon

En prenant un peu de hauteur pour voir la ville dans son ensemble, il est presque impossible d’en dresser un portrait général, tant les quartiers présentent des visages différents. Partout la modernité s’immisce, dans des proportions et avec une intensité différente. Le centre historique présente l’identité la plus forte et certainement la plus homogène. Il s’articule autour des districts d’Hoàn Kiếm et de Ba Đình. Ils centralisent tous les lieux de pouvoirs, les sièges d’administration, les ambassades et les grands établissements publics. Le district d’Hoàn Kiếm tire son nom du lac du même nom, qui signifie « l’épée retrouvée » en Français. Selon la légende, Lê Lợi (1428-1433), empereur du Dai Viet et héros national vietnamien, aurait aurait reçu d’un pêcheur une épée retrouvée dans le lac. Grâce à cette épée, il triomphe des occupants Chinois. Quelques années plus tard, traversant ce même lac, il est abordé par la tortue qui lui réclame l’épée au nom du Roi-Dragon, ancêtre mythique du peuple viêt. Lê Lợi comprit alors que l’épée était un mandat du Ciel pour chasser les Chinois.

Photo carnet de route Hanoi 5
Pagode du lac Hoàn Kiếm
Crédits : Thomas Simon

Outre ce haut-lieu du roman national vietnamien, dont on constate qu’il se construit dans l’opposition à l’ennemi héréditaire chinois, le district d’Hoàn Kiếm abrite également un héritage de la présence française : L’opéra de Hanoï. Construit de 1901 à 1910, sa conception est inspirée par l’opéra Garnier de Paris. Lieu de culture mais aussi d’histoire, puisque c’est là que se tient en 1945 le rassemblement qui donna naissance au Viêt Minh. C’est là également que la population voit apparaître le drapeau rouge à étoile d’or, accroché pour la première fois au balcon du deuxième étage. Ce drapeau flotte toujours fièrement aujourd’hui, que ce soit aux fenêtres des habitations ou sur le grand mât qui fait face au mausolée d’Hồ Chí Minh dans le quartier de Ba Đình. A l’image de ces deux lieux distants de seulement quelques centaines de mètres qui ont vu naître et se conclure l’épopée de l’oncle Hồ, la ville est clairsemée de symboles qui enracinent la mythologie communiste dans l’environnement des Vietnamiens et par conséquent, dans leur vie quotidienne.

Photo carnet de route Hanoi 6Mausolée d’Hồ Chí Minh
Crédit : Thomas Simon

La sépulture du révolutionnaire vietnamien, massive et solennelle, fait l’objet d’un soin tout particulier comme pour rappeler une fois de plus combien il est le père du Viêt Nam contemporain. Ce monument funèbre, pareil à un temple, est gardé par des hommes en armes qui font la ronde en uniformes de cérémonie, tandis que la grande place qui met en valeur l’édifice est investie par les joggers et les enfants. Tout est pensé pour sublimer la figure tutélaire qu’est encore Hồ Chí Minh aujourd’hui.

Seulement, passé Hoàn Kiếm et Ba Đình, quartiers à la fois denses par le bâti et chargés d’Histoire, le fil rouge qui donne sa cohérence à la ville est nettement moins identifiable. En périphérie de cet hyper centre, fleurissent ça et là des quartiers entiers de tours rectilignes et imposantes, aux airs staliniens mal assumés, comme dissimulés derrière le paravent de la modernité. Les nombreuses grues et les chantiers traduisent cet état de mutation que connaît la ville depuis l’ouverture de l’économie lancée en 1986 avec la politique du Đổi mới (« renouveau »). Dans la suite des libéralisations économiques soviétique et chinoise, le Viêt Nam s’est ouvert dans la fin des années 1980 à « une économie de marché à orientation socialiste », selon les mots de la constitution de 1992.

Dans l’ensemble, les rues semblent livrées aux desseins de ceux qui décident de rénover ou construire les bâtiments qui les bordent. Le revêtement des trottoirs est approximatif, tout comme le trottoir lui-même d’ailleurs, si bien qu’on se retrouve parfois à marcher sur un sol en terre au milieu de la capitale. Pourtant c’est bien dans la rue que vit le Viêt Nam. On y mange, on y joue, on y travaille, on y déambule, on y parle… La grande majorité de l’emploi au Viêt Nam est dans le secteur informel, si bien qu’il est difficile de se faire une idée fiable de l’ampleur du chômage. Une partie non négligeable de la population vit modestement mais la mendicité n’existe pas. Chacun trouve une façon d’assurer sa subsistance. Les rues sont jalonnées de gens qui proposent leurs services. Il peut s’agir d’un cireur de chaussures qui tient à la main un cabas avec son nécessaire, un coiffeur qui aura mis une glace sur le rebord d’un muret, ou une vendeuse de fruits ambulante qui arbore ce double panier accroché à chaque extrémité d’une planche de bois portée à l’épaule pour répartir le poids.

Mais l’exemple le plus pertinent est de loin les restaurants de rue. Il y en a partout, tout simplement. Du mobilier de jardin taille enfant aux couleurs vives, quand ce ne sont pas des tabourets hauts de 20 cm qui font office à la fois de tables et de chaises, mettant à rude épreuve les corps à la souplesse contestable. Des plats simples et traditionnels, bien souvent des soupes avec des ingrédients récurrents : pâtes de riz, coriandre, menthe, choux, piment, soja… Le tout avec de la viande de bœuf ou de poulet cuite à la vapeur.


Photo carnet de route Hanoi 7
Restaurant de rue
Crédit : Thomas Simon

Le Phở est une synthèse du mode de vie vietnamien. Il s’agit d’une soupe agrémentée de nombreux ingrédients pour l’assaisonner mais la base originelle est un bouillon de bœuf avec des pâtes de riz, auquel on ajoute de la viande, des aromates et des légumes. Tantôt « phở bò » pour le phở au bœuf ou « phở gà » pour le phở au poulet. Ce plat que les Vietnamiens mangent assis sur de petits tabourets en plastique en dit long sur la vie à Hanoi, où la rue est un lieu de vie permanent.

La nuit tombée, les trottoirs de Phở Ðiện Biên Phủ (la rue Dien Bien Phu) aux abords du Square Lénine se transforment en terrain de badminton où l’on se retrouve entre amis. Sur la place du même nom qui jouxte ces terrains, des cours de Yoga se déroulent sous l’œil bienveillant de la statue du révolutionnaire marxiste. Le week-end, ce sont les enfants qui monopolisent l’endroit, sillonnant la place au volant de voitures électriques télécommandées par les parents. Il est amusant de voir combien les places et lieux publics, bien souvent marqués du sceau du Marxisme-Léninisme (place Lénine, mausolée d’Hồ Chí Minh, place de l’Assemblée Nationale…) sont réappropriés par les Vietnamiens comme des lieux de vie, loin de la solennité et la gravité qui a présidé à leur conception.

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Square/Place Lénine
Crédit : Thomas Simon

Dans ce paysage perlé de monuments à la gloire du communisme, le scooter garde une place de choix. Partout où la place le permet, fleurissent des parkings. Partout on voit ces deux roues qui semblent phagocyter peu à peu la ville et tous ses espaces disponibles. Ceci montre bien combien ce véhicule fait partie intégrante de la vie des habitants de Hanoi. Moyen de transport indispensable dans une ville congestionnée, il est l’unique moyen de parvenir au bout de nombre de ruelles sinueuses ou « Ngõ », ces voies moins larges qu’une voiture, comme des venelles, qui permettent de circuler en cœur d’îlot. Le scooter est aussi une source de revenus, que ce soit à la location aux étrangers de passage, ou comme moto-taxi. Il régit la circulation mais aussi une partie de l’organisation de la maison. Hors de question que le véhicule passe la nuit dehors, même dans les foyers les plus modestes. Alors la pièce à vivre qui parfois est la seule pièce accueille aussi les mobylettes des occupants. Pour les plus aisés, il impacte directement sur l’organisation puisque la pièce principale du rez-de-chaussée est bien souvent partagée entre une grande cuisine qui fait office de pièce à vivre et surtout une grande entrée sans séparation où sont parqués les engins. On peut dire sans trop prendre de raccourci que le scooter dort dans le salon, faisant se mélanger les odeurs d’huile de moteur à celle d’huile de friture.

Entrer dans les foyers vietnamiens permet de constater comment la modernité s’immisce par touches sporadiques. Le contraste est saisissant entre le confort spartiate des habitations, où le couchage se résume parfois à un tapis de sol sur un sommier improvisé, alors que le tout fait face à un écran plat flambant neuf.

C’est à se demander ce que le Vietnam d’aujourd’hui, entre libéralisme économique et autoritarisme politique, inspirerait comme réflexion à l’oncle H. Lui qui est invoqué en permanence pour légitimer la conduite du pays par le Parti, ne finirait-il pas par douter d’avoir gagné la guerre contre l’impérialisme à voir ainsi son pays entrer dans le jeu de l’économie mondialisée, au sacrifice d’un pan entier de l’idéologie qui a fondé la patrie réunifiée ? Autre temps autres mœurs, bien que toujours présent tel une divinité assurant l’intégrité du pays par la simple expression de son nom, reste à savoir si Hồ Chí Minh est plus qu’une relique vidée de sa substance. Il rappelle encore à la jeunesse un vécu fort, un mythe fondateur que leurs parents leur transmettent, mais qu’en sera-t-il de la génération suivante ? Le Vietnam est en pleine mutation, et la décennie à venir sera décisive quant à savoir si le héros révolutionnaire et émancipateur du Vietnam parviendra à rester un symbole plus fort qu’une figure imprimée sur les billets de banque.

Photo carnet de route Hanoi 9
Vue depuis la citadelle Thăng Long
Crédit : Thomas Simon

Thomas Simon

(1) République Démocratique du Viêt Nam qui devient la République Socialiste du Viêt Nam à la réunification en 1976.

 

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