L’organisation des moudjahidines du peuple iranien : lobby ou secte ?

« Les Moudjahidin du peuple iranien ne laissent personne indifférent. Dangereux fanatiques pour les uns, combattants de la liberté pour les autres, ces “soldats religieux” ont survécu à la répression iranienne, à la chute de leur protecteur Saddam Hussein et ils arrivent sans cesse à rebondir. Anti-impérialistes devenus par opportunisme et instinct de survie les auxiliaires des services secrets israéliens et américains, les “Moudj” comme certains opposants iraniens francophones les surnomment représentent une organisation atypique toujours mystérieuse et dangereuse. » Julien Chauvierre, « Moudjahidin du peuple », Outre-Terre 2/2011 (n° 28)

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Maryam Radjavi, crédit photo : blog Le Monde

         Le visage de cette femme est désormais bien connu en France et aux États-Unis. Présente lors de grands meetings, Maryam Radjavi prête son image au mouvement de la résistance iranienne. L’image d’une femme puissante, engagée et dévouée, masquant les actions occultes de son organisation, l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI).
        Maryam Radjavi appelle, au nom de l’OMPI, à la fin de la « dictature » islamique d’Iran et à un changement pour un régime démocratique et égalitaire. Son projet trouve un soutien certain auprès de personnalités étrangères, telles que Rudy Giuliani, Íngrid Betancourt, et Alejo Vidal-Quadras, ancien vice-président du Parlement européen, même si l’organisation n’est pas très populaire en Iran. Thierry Coville, chercheur spécialiste de l’Iran à l’Institut de Relations internationales et stratégiques (Iris), explique que « Les Moudjahidines du peuple sont des opposants d’exil, et ont perdu toute légitimité en Iran depuis l’épisode de la guerre avec l’Irak, où ils ont mené des opérations contre l’armée iranienne. » Afchine Alavi, un des porte-paroles de l’organisation, espérerait cependant faire entendre le contraire, en affirmant que la « majorité du peuple iranien aujourd’hui est pour un changement démocratique » et soutient l’organisation des moudjahidines.

        Alors que l’OMPI avait été inscrite sur la liste noire des États-Unis et de l’Union européenne, les leaders de l’organisation entendent bien polir son image. Un travail de lobbying est mené au quotidien, pour assurer la légitimité de ce groupe politique à l’international.

Un passé terroriste

L’Organisation des moudjahidines du peuple iranien est un mouvement de résistance armée au régime de la République islamique d’Iran. L’OMPI a été fondée en opposition au Chah en 1965, par un groupe de jeunes intellectuels iraniens aspirant à un islam libéral. Ce groupe a dès le départ été défini par les autorités comme un groupe d’extrême gauche à tendance marxiste. Motivés par une transition démocratique en Iran, les moudjahidines ont activement participé à la Révolution de 1979 en menant une guérilla urbaine. Néanmoins, au sortir de la révolution, l’OMPI a refusé de coopérer avec le régime des ayatollahs. L’OMPI est alors restée active en Iran et à l’extérieur, malgré la répression. En 1971, de nombreux membres de l’organisation, dont Massoud Radjavi, principal leader, sont arrêtés par la SAVAK (Organisation pour le renseignement et la sécurité nationale, entre 1957 et 1979). En 1972, tous les membres du Comité central des moudjahidines du peuple sont exécutés à l’exception de Massoud Radjavi. Le 20 juin 1981, les moudjahidines du peuple organisent une manifestation géante et marchent sur le Parlement. Khomeyni lance une grande répression, et trente personnes sont tuées. Selon l’OMPI, depuis 1981, plus de cent vingt mille opposants ou sympathisants de l’OMPI ont été exécutés en Iran.

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Logo de l’organisation

En 1986, en pleine guerre Iran-Irak, l’OMPI développe sa lutte à partir de l’Irak, où elle crée l’Armée de libération nationale d’Iran (ALNI). L’OMPI agit alors aux côtés de Saddam Hussein. Ils serviront également de force de répression contre les soulèvements kurde et chiite en 1991. Un article de Libération rappelle l’engagement des moudjahidines du peuple iranien en Irak. Les forces de l’OMPI ont attaqué à plusieurs reprises les troupes iraniennes à la frontière. Afin de former ses troupes, l’OMPI a fondé le camp d’Achraf, situé à une centaine de kilomètres au nord de Bagdad, et à moins de 80 kilomètres de la frontière iranienne. En 1988, alors que la guerre prend fin, l’ALNI tente d’entrer en Iran, sous l’opération baptisée « Illumination éternelle ». Les troupes sont prises en embuscade, et l’opération est un échec. À la fin de la guerre en 1988, les tribunaux iraniens d’exception ordonnent l’exécution de milliers de prisonniers politiques, dont de nombreux membres des moudjahidines du peuple.
                L’OMPI n’entend pas abandonner la lutte. Dans les années 1990, elle revendique plusieurs attentats. Le 5 avril 1993, les moudjahidines du peuple lancent des actions commandos simultanées contre les ambassades iraniennes dans treize capitales occidentales. En juin 1993, onze oléoducs sont détruits en Iran. Le 20 juin 1994, un attentat contre le mausolée de l’imam Reza fait vingt-cinq morts et soixante-dix blessés.

Dirigée pendant un temps par Massoud Radjavi, l’organisation est aujourd’hui conduite en exil par son épouse, Maryam Radjavi, à Paris. Le siège de l’organisation se trouve en Île-de-France, à Auvers-sur-Oise, dans le Val-d’Oise. Massoud Radjavi a fondé en 1981 à Téhéran avec d’autres figures de l’opposition le Conseil national de la résistance d’Iran (CNRI), qui regroupe les forces d’opposition. Ce conseil est aujourd’hui formé presque exclusivement de membres de l’OMPI. L’organisation n’organise plus d’attentat, mais reste surveillée de près. Soupçonnée de préparer des attentats en France et en Europe, l’OMPI connaît une perquisition en 2003, effectuée par la Direction de la surveillance du territoire (DST), au centre stratégique de l’OMPI, à Auvers-sur-Oise. Cent soixante-quatre personnes sont arrêtées. Plusieurs membres de l’OMPI se sont alors immolés en guise de protestation.

Travail de légitimisation

Maryam Radjavi a publié récemment un ouvrage faisant la liste des vingt mille martyrs du régime. Sur le site Internet très actif du CNRI, on peut ainsi lire : « Grâce à des efforts considérables, la Résistance iranienne a pu réunir une liste partielle des 120 000 victimes, dont une grande majorité est constituée de membres et sympathisants de l’Organisation des Moudjahidines du peuple d’Iran, la principale force d’opposition au régime théocratique. Le premier volume du Livre des martyrs contient les noms et informations de 20 000 militants qui ont donné leurs vies sur l’autel de la liberté en Iran. » « La dictature intégriste sévit avec férocité depuis la prise du pouvoir par les mollahs en 1979 en Iran. 120 000 prisonniers politiques et militants des droits de l’homme ont été pendus dans les geôles iraniennes sous l’inculpation de “moharebeh (guerre contre Dieu). » « Cette liste de 20 000 martyrs en 1000 pages a été réalisée en deux étapes et a nécessité près de 100 000 heures de travail. Des militants ont même été arrêtés en Iran au cours de leurs efforts courageux pour collecter les informations et récupérer les photos et documents appartenant aux martyrs de la résistance. L’ouvrage comprend 4 358 photos de ces derniers. »

martyr

Le site publie par la suite plusieurs pages de photos des différents martyrs, répertoriés en « catégories », telles que « teenagers executed under legal age », « artists and journalists », « sports, champions and athlets », « university students », « high school students ». Des profils d’autant plus marquants qu’ils ne sont pas définis à première vue comme des combattants, mais comme des innocents tués pour leurs idées. Ces individus sont affichés comme des martyrs, des victimes, des héros, des témoins de l’oppression que semble subir cette organisation. Ils visent à légitimer la cause même de l’organisation.

Les avis restent partagés quant à la réalité de l’organisation et de son action politique. En 2012, Yves Bonnet, l’ancien directeur de la DST, publie Le Grand Complot. Il défend l’idée selon laquelle la France aurait bafoué ses valeurs démocratiques lors de la perquisition de juin 2003 dans les locaux de l’OMPI, pour satisfaire les intérêts économiques de ses plus grandes entreprises. Des contrats juteux auraient été rendus possibles grâce aux négociations effectuées entre la DST et le VEVAK (services secrets iraniens). En soumettant l’OMPI à la lutte anti-terroriste, la France se serait donné les moyens de satisfaire le régime iranien, afin de trouver des débouchés dans le secteur énergétique. La perquisition de juin 2003, et les procédures judiciaires lancées contre l’OMPI ont abouti à un non-lieu. Néanmoins, François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France à Téhéran, souligne que des milliers de dollars en liquide ont été retrouvés aux sièges de l’organisation. Le financement de cette résistance reste opaque. Selon Afchine Alavi, porte-parole de l’OMPI en France, « Il s’agit uniquement de dons d’Iraniens en Iran et d’Iraniens de la diaspora. » « Difficile de croire que de telles activités soient uniquement financées par des dons de particuliers », souligne Karim Pakzad, chercheur sur l’Iran à l’Iris.

Cela fait longtemps que l’OMPI cherche à redorer son image. Inscrite en 1997 en tant qu’organisation « terroriste » aux États-Unis, et en 2002 en Union européenne, l’OMPI a toujours contesté cette définition. Toute entité ou individu visé par les sanctions de l’UE peut porter plainte auprès des cours européennes, par le biais de la Cour de justice de l’UE. Les moudjahidines du peuple ont utilisé cette procédure en 2007, pour contester leur désignation en tant que groupe terroriste par l’UE. L’organisation a gagné plusieurs procès.

Elle a, depuis plusieurs années, renoncé à la violence et collaboré avec les services secrets américains. L’organisation ne perpétue plus de violences physiques ni d’attentats. Désormais, ses leaders mènent une intense politique de lobbying. L’OMPI est alors devenue pour certains spécialistes un lobby, soit un groupe d’individus motivés par un intérêt commun, et reliés par une entreprise de revendication auprès d’institutions. D’imposants congrès, rassemblant des milliers de sympathisants, ont régulièrement lieu à Paris, ou en région parisienne. Ils ont pour coutume d’inviter des personnalités pour soutenir leur organisation. Le Wall Street Journal avait révélé il y a quelques années que plusieurs personnalités américaines comme Rudolph Giuliani ou Wesley Clark avaient reçu entre 25 000 et 40 000 dollars pour soutenir publiquement les Moudjahidines. Aux États-Unis, l’organisation est connue sous l’acronyme MeK. La Iranian-American Community of North California apporte son soutien à l’OMPI et finance les services d’un puissant cabinet d’avocats, l’Akin Gump Strauss Hauer & Feld LLP, dans le but de réhabiliter l’OMPI.

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Meeting de l’OMPI, crédit photo : CNRI

         Le travail de lobbying des moudjahidines du peuple iranien constitue leur principale ressource en terme de soutien politique. Pour changer l’image de l’OMPI, les leaders n’hésitent pas à coopérer avec les forces étrangères. Respectivement en 2009 et en 2012, le Conseil de l’Union européenne et les États-Unis ont retiré l’OMPI de leur liste terroriste. Cette décision fait suite à une coopération entre l’OMPI et les services de renseignements américains. En effet, en 2002, l’OMPI révèle que l’Iran a caché l’existence d’une usine d’enrichissement d’uranium à Natanz à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Le Monde a publié une chronologie de l’évolution du programme nucléaire iranien depuis 1953. L’OMPI s’est donc avérée cruciale dans l’ouverture du dossier sur le nucléaire iranien, et dans la crise diplomatique entre l’Iran, les États-Unis et l’Union européenne.

Dérive sectaire ?

L’important travail de lobbying de l’organisation masque pour certains une dérive sectaire. Maryam Radjavi se ferait appeler le « soleil de la révolution » par les membres de l’organisation, qui lui vouent un véritable culte de la personnalité. Kian Azadeh, sociologue franco-iranienne, qualifie l’OMPI d’aujourd’hui de secte religieuse. L’organisation serait passée d’une entreprise terroriste à une entreprise sectaire. Elle constitue l’opposition la plus importante au régime iranien, mais n’a pas d’assise sociétale en Iran.

Il convient de remarquer le décalage entre la façon dont l’OMPI est perçue par le monde politique en Europe, et aux Etats-Unis, et le mépris des Iraniens à son encontre. Il s’avère en réalité que l’OMPI dispose de très peu de soutiens en Iran aujourd’hui. Il est par ailleurs difficile de connaître le nombre exact de militants de l’OMPI. En comptant le nombre moyen de militants présents lors des manifestations en Europe, on peut estimer que le nombre de membres actifs en dehors de l’Iran ne dépasse pas les cinq mille personnes.

Selon Bernard Hourcade, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Iran, ce grand mouvement de résistance ressemblerait davantage aujourd’hui à une secte politique, organisée autour d’un culte de la personnalité. « C’est pour la République islamique la seule organisation politique capable de tuer quelqu’un à Téhéran encore aujourd’hui, même si leur capacité dans ce domaine-là a beaucoup faibli depuis une dizaine d’années. Ils sont assez autonomes sur le plan financier et peuvent ainsi tous les ans, tous les deux ans, faire des meetings extraordinaires ou même acheter les voix de quelques députés. »

Pauline Adam

Sources

Gilles ANQUETIL, La secte des Radjavi, Le Nouvel Observateur, 26 juin 2003

Pierre CONESA, Aux origines des attentats-suicides, Le Monde diplomatique n°603, 2004/6 Juin 2004

Suzanne MALONEY, Téhéran/Washington : une relation immobile ?, Politique étrangère

2011/3 (Automne)

Henry SORG, Le massacre des prisonniers politiques de 1988 en Iran : une mobilisation forclose?, Presses de Sciences Po, Raisons politiques 2008/2 (n° 30)

https://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2011-2-page-301.htm, Chauvierre Julien, « Les « Moudjahidin du peuple » », Outre-Terre 2/2011 (n° 28) , p. 301-315

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/09/28/washington-retire-les-moudjahidines-du-peuple-de-la-liste-des-mouvements-terroristes_1767649_3218.html

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/iran/la-france-et-l-iran/evenements/article/iran-organisation-des

https://blogs.mediapart.fr/francois-munier/blog/080714/iran-etats-unis-pour-qui-roulent-les-moudjahidines-du-peuple-ompi

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