L’éducation des Karens malgré la guerre civile

L’éducation des Karens malgré la guerre civile

En 2010, cent quarante mille réfugiés birmans habitent dans les neuf camps longeant la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie. La population majoritaire de ces neuf camps sont les Karens, la deuxième minorité ethnique en Birmanie. En effet, le conflit entre le gouvernement birman et les minorités ethniques est souvent décrit comme « la plus longue guerre civile » de l’histoire et pourtant très peu d’attention y est portée par la communauté internationale.

Les tensions entre les Karens et la majorité birmane trouvent leurs racines dans la période coloniale pendant laquelle les Britanniques ont favorisé ce groupe ethnique à l’encontre de la majorité birmane. Les Karens voulaient de leur côté obtenir l’indépendance et voir reconnaître leur propre État. En janvier 1948, la Birmanie accède à l’indépendance et quelques semaines plus tard, les Karens organisent une manifestation pacifique afin de revendiquer leur propre indépendance. Cette marche ne portant pas ses fruits, la Karen National Union (KNU), le parti représentant les Karens et disposant d’une armée, déclare la guerre au gouvernement birman en 1949. Des décennies de violences et atrocités commises par les deux parties s’en suivent. La stratégie Four Cuts, mise en place par le gouvernement birman, fut l’instrument le plus dévastateur pour les civils karens. Il s’agissait d’empêcher l’accès à la nourriture, aux ressources financières et humaines ainsi qu’à l’information. Cette stratégie cause un afflux considérable de Karens vers la Thaïlande au milieu des années 1980. Depuis 1984, des camps de réfugiés sont installés le long de la zone frontalière, tolérés par le gouvernement thaï. Conçus comme temporaires, ces derniers existent encore aujourd’hui concourant à la naissance de toute une génération de réfugiés. En outre, les personnes vivant dans les camps font souvent face à un vide juridique car la Thaïlande n’a pas signé la Convention de 1951 de l’ONU relative au statut des réfugiés et donc ne reconnaît pas leurs droits. Bien qu’un cessez-le-feu a été signé par le gouvernement birman et la KNU en 2012, les perspectives de rapatriement demeurent instables à cause de la quasi-inexistence d’infrastructures dans certaines régions de l’État Karen et à la situation sécuritaire précaire.

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Les élèves karennes à l’école

Au cours de la période coloniale, l’éducation joue déjà un rôle important pour le développement de l’identité ethnique karenne. En effet, ce sont des missionnaires américains qui ont transposé la langue karenne à l’écrit et promu la construction des écoles au XIXème siècle. Grâce à cela, l’histoire des Karens a pu être transmise de génération en génération ce qui représente un moment crucial dans le processus de développement d’une conscience ethnique. Dans le conflit actuel, l’éducation est également un instrument de guerre car le gouvernement birman a interdit l’enseignement de toutes les langues ethniques depuis les années 1960. Selon l’UNESCO, l’enseignement dans une langue autre que la langue maternelle au début de la scolarité empêche significativement la performance d’un élève. Ainsi, la suppression des langues ethniques à l’école a eu des impacts considérables sur l’égalité des chances des enfants. De plus, cette interdiction est perçue comme une atteinte à l’existence même des Karens. C’est pourquoi, l’éducation et l’enseignement de leur langue sont vues comme des outils indispensables pour leur survie. Par ailleurs, l’éducation permet de construire un meilleur avenir pour les futures générations. En effet, cela est visible par la mise en place de systèmes éducatifs autogérés au sein des camps de réfugiés en Thaïlande ainsi que des systèmes scolaires parallèles au système national en Birmanie. Ces derniers sont des lieux clés de promotion et de transmission de la culture karenne. Par ailleurs, des études menées au sein des camps de réfugiés et des communautés karennes installées en Australie confirment ce lien entre éducation et conservation de l’identité.

Quant au système éducatif des Karens, on peut observer la création d’un système parallèle au système national birman. Ce système reflète la complexité de la communauté karenne qui englobe de nombreux sous-groupes comme les Sgaw et les Pwo, parlant des langues distinctes et pratiquant des religions différentes telles que le bouddhisme, le christianisme et l’animisme. Le Karen Education Department (KED) qui dépend de la KNU, est un acteur clé car il finance des écoles, leur apporte du matériel scolaire ou mobilier, conçoit des programmes éducatifs et met en place des activités de formation pour les enseignants. Ces écoles sont gérées par la communauté elle-même et les professeurs sont majoritairement issus de cette dernière. En ce qui concerne le programme scolaire, la langue d’enseignement est le Karen Sgaw et l’histoire enseignée suit la vision de la KNU pour promouvoir le nationalisme karen.

A cela s’ajoutent les écoles soutenues par des institutions indépendantes à l’instar des plus petites organisations communautaires ou des organisations cléricales. Il en résulte une grande diversité d’écoles et de programmes scolaires qui ne sont pas forcément harmonisés entre-eux. Par conséquent, divers enjeux sont de taille. En effet, la langue d’enseignement dans la majorité des écoles est le Karen Sgaw parlé par la KNU. Cela exclut donc une partie de la communauté karenne parlant le Karen Pwo. De plus, les diplômes scolaires ne sont pas reconnus par le gouvernement birman ce qui rend encore plus difficile l’accès à l’éducation supérieure et à l’emploi qualifié. Par ailleurs, la maîtrise du birman est parfois trop insuffisante pour l’utiliser dans un contexte professionnel. Ce système est donc paradoxal car en entraînant l’autonomisation de la communauté karenne, il provoque aussi son exclusion.

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Carte des camps de réfugiés en Thaïlande

En ce qui concerne le régime éducatif au sein des camps de réfugiés, il faut prendre en compte la situation politico-juridique dans laquelle se trouvent ces centres d’accueil. Bien que ces derniers existent depuis 1984, le gouvernement royal thaï n’autorise que depuis 1996 les ONG internationales à promouvoir le système éducatif aux populations dans les camps. En outre, ces ONG sont contraintes par certaines réglementations car leur personnel n’a pas le droit de travailler en tant qu’enseignant, mais seulement de conseiller le corps enseignant local. De plus, il est interdit de construire des bâtiments permanents, d’agrandir l’espace des camps et d’enseigner des idées politiques. Par ailleurs, les réfugiés sont également soumis à de nombreuses restrictions telles que l’interdiction de sortir et de travailler en dehors du camp ou de s’éloigner d’un certain périmètre. A cela s’ajoutent des infrastructures extrêmement précaires manquant d’électricité. Ces facteurs ont contribué au développement d’une grande autonomie des communautés de réfugiés en matière de gestion de leurs écoles. En effet, la Karen Refugee Camp Education Entitiy (KRCEE) est en charge de l’administration des écoles dans les camps. Des ONG locales fournissent de leur côté du matériel pédagogique, organisent des activités éducatives et contribuent à la formation et au renforcement des compétences des enseignants. Quant aux ONG internationales, il y en a deux principales promouvant le système éducatif aux populations et apportant les fonds nécessaires aux neufs camps le long de la frontière birmano-thaï. Comme ZOA, l’ONG la plus active est en train de se retirer de la zone depuis quelques années à cause du changement politique prometteur en Birmanie, le budget est fortement réduit et le financement des écoles et des enseignants n’est pas assuré à long terme. En plus de l’incertitude croissante au niveau financier, le régime éducatif soulève d’autres problèmes. Étant donné que les diplômes obtenus dans les camps ne sont également pas reconnus par l’État birman, les enfants ne peuvent pas accéder à l’éducation supérieure ou à une formation professionnelle. Il en résulte que ces enfants ont parfois les qualités pour travailler pour des ONG ou des organisations communautaires, mais ne sont pas reconnus comme compétents pour intégrer le système national.

Karen refugee camp

Un camp de réfugiés en Thailande

Les défis de l’éducation karenne communs aux régimes birman et thaï sont de deux ordres. D’abord, l’incompatibilité actuelle avec le système national birman empêche l’intégration et le développement des jeunes Karens dans la société birmane. Ensuite, l’harmonisation des différents programmes scolaires, l’histoire du conflit étant enseignée dans des versions distinctes. Malgré les élections démocratiques en 2015 et l’ouverture progressive du pays, l’éducation reste un sujet délaissé par les responsables politiques. Il faut encore attendre les fruits que la politique du nouveau gouvernement portera concernant les droits des minorités en général et leurs droits dans le domaine de l’éducation en particulier.

Rita Leonhardmair

Sources :

Lall, Marie/ South, Ashley. 2014. Education, Conflict and Identity: Non-state ethnic education regimes in Burma. Journal of Contemporary Asia 44:2. London : Routledge.

Lenkova, Paulina. 2015. Conflict Sensitivity in Education Provision in Karen State. Yangon : Thabyay Education Foundation.

Song, Jiyoung. 2015. Human Security of Karen Refugees in Thailand. Journal of Population and Social Studies 23:2. Nakhon Pathom : Mahidol University.

UNESCO. 2011. Paper commissioned for the EFA Global Monitoring Report 2011, The hidden crisis: Armed conflict and education. Paris : UNESCO.
Worland, Shirlay Lorraine. 2010. Displaced and misplaced or just displaced : Chrstian Displaced Karen Identity after sixty years of war in Burma. Saint Lucia : University of Queensland.

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