Rodrigo Duterte, le nouveau shérif des Philippines

« Si je deviens président, ça va saigner. » Élu président des Philippines le 9 mai dernier avec 39 % des voix, Rodrigo Duterte semble déterminé à tenir sa promesse de candidat. Le « Donald Trump des Philippines », « Duterte Harry », le « punisseur », le « shérif » : autant de surnoms qui témoignent de la réputation du nouveau président.

L’homme de soixante-et-onze ans est un ancien avocat, père de quatre enfants. Originaire de l’île de Mindanao, considérée comme le « Far-West des Philippines », il représente la virilité rude d’une région rongée par les guérillas et les violences criminelles. Il a ainsi fait campagne sur le thème de la lutte contre la criminalité et le rejet des élites traditionnelles. Ce candidat qualifié d’anti-système vient rompre avec la tradition politique clanique et familiale de l’archipel. Il représente le parti PDP-Laban (Parti démocratique et Parti du peuple), coalition d’idéologies dont la social-démocratie, la démocratie populaire et le conservatisme.

Voici le portrait qu’en avait fait Les Échos il y a quelques mois : http://www.lesechos.fr/monde/asie-pacifique/021914253014-rodrigo-duterte-ce-populiste-provocateur-qui-pourrait-devenir-president-des-philippines-1220540.php?OHXT88tymEZWIcId.99

Vice-maire de Davao dès la fin de la Révolution de 1986, il devient maire en 1988. Il reste à la tête de la ville jusqu’à son élection à la présidence. Duterte affirme qu’en vingt ans, Davao est passée de « capitale du crime » à « ville la plus sûre du monde », grâce à son combat acharné contre la criminalité. Si les rapports de police tendent à contredire ces propos, il est certain que Duterte mène une véritable guerre contre le crime aux Philippines, à sa façon…

« Vous les dealers, les braqueurs et les vauriens, vous feriez mieux de partir. Parce que je vais vous tuer. » Le franc-parler de son discours populiste se veut violent et provocateur. En mai 2015, il reconnaît par ailleurs avoir participé aux escadrons de la mort à Davao, où les forces de police ont abattu dealers et délinquants présumés ainsi que des enfants, et ce sans passage devant la justice. Human Rights Watch estime le nombre de victimes de ces exactions à plus de mille personnes.

Lire le rapport effectué par Human Rights Watch sur cette question :

https://www.hrw.org/report/2009/04/06/you-can-die-any-time/death-squad-killings-mindanao

Bien que la peine de mort soit interdite dans le pays depuis 2006, l’ex-maire trouve dans ses actes toute légitimité : « Si vous exercez une activité illégale dans ma ville, si vous êtes un criminel ou un syndicat qui s’en prend aux innocents, tant que je suis maire, vous êtes une cible légitime d’assassinat. » Certain de son juste droit, il propose durant la campagne de se gracier lui-même des meurtres de Davao. Le shérif philippin ajoute à sa violence un cynisme morbide, mettant à prix la tête de chefs de gang, dont le prix augmente si elle est rendue dans un sac de glace afin d’éviter les mauvaises odeurs. Les mises à mort extrajudiciaires (pléonasme s’il en est), ont augmenté depuis son élection à la présidence. Selon le décompte de la chaîne philippine ABS-CBN, quatre cents huit personnes ont été abattues par les forces de l’ordre ou les milices entre le 10 mai et le 15 juin dernier.

Pour se protéger, soixante-douze mille personnes se sont rendues à la police depuis l’élection. Entre autres projets sécuritaires, le président fait installer près de son palais un panneau affichant le nombre de délinquants et de criminels arrêtés, tués, et poursuivis. Les groupes d’auto-défense se multiplient dans le pays. Cette augmentation des meurtres extrajudiciaires et de la violence inquiète une partie de la population, ainsi que les spécialistes du pays.

http://www.liberation.fr/planete/2016/06/30/rodrigo-duterte-un-sherif-a-la-presidence-des-philippines_1462875

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20160510.OBS0134/10-sorties-du-president-philippin-duterte-qui-font-de-trump-un-enfant-de-ch-ur.html

Se désignant lui-même comme « dictateur », il assure qu’il passera outre le Congrès s’il venait à s’opposer à ses projets. Duterte affirme par ailleurs son total désintérêt pour les droits de l’homme. « Je n’ai pas peur des préoccupations relatives aux droits de l’homme. Je ne vais pas permettre que mon pays dégénère. » Sa position est tout aussi radicale avec l’Église et le Saint-Siège. Après avoir utilisé les termes de « fils de pute » à propos du Pape, il enjoint le Vatican de « se réformer pour éviter de s’éteindre ». Dans un pays pourtant fervent catholique, ces propos n’ont pas détourné la population la plus pauvre de leur nouveau héros national.

Hormis son projet sécuritaire, Duterte fait preuve d’une certaine ouverture dans les questions de société. En 2012, il soutient une ordonnance contre la discrimination homophobe à Davao, assurant que les homosexuels sont aussi des « enfants de Dieu ». Il parle alors d’autoriser le mariage homosexuel s’il est élu président. Cette prise de position tranche avec sa misogynie assumée.

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/02/29/aux-philippines-duterte-harry-le-candidat-a-la-presidence-partisan-des-escadrons-de-la-mort_4873612_3216.html

Duterte souhaite également lancer un chantier de décentralisation de l’archipel. En tant qu’habitant de l’île de Mindanao, il veut mettre fin à la domination de Manille, la capitale du pays. Il a ainsi prévenu que même président, il passerait davantage de temps à Davao qu’à Manille. Ce mois de juillet, le président a également signé le premier décret sur la liberté de l’information dans l’archipel. Ainsi, le public a désormais accès aux archives gouvernementales. Si certains secteurs sont encore exclus de ce décret (notamment la justice), c’est un pas de taille pour combattre la corruption rampante dans le pays.

http://www.lepoint.fr/monde/philippines-duterte-prone-la-transparence-24-07-2016-2056611_24.php

Enfin, lors du SONA (State of Nation Addess, une conférence donnée chaque année par le président des Philippines durant laquelle il dresse un état des lieux du pays, révèle l’agenda gouvernemental pour l’année à venir et peut également proposer au Congrès des mesures législatives particulières) de juillet 2016, Duterte a annoncé un cessez-le-feu, pour l’instant unilatéral, avec la rébellion communiste de la Nouvelle Armée du peuple (NPA). Le président entretient des liens particuliers avec le mouvement communiste, dont il partage en partie l’idéologie.

http://www.rappler.com/nation/140861-duterte-declares-immediate-ceasefire-communist-rebels

Durant le SONA, il appelle également à la paix avec les rebelles musulmans : « Abou Sayyaf n’est pas mon ennemi. » Le groupe radical et indépendantiste Abou Sayyaf se trouve principalement à Mindanao, et demeure aujourd’hui l’un des principaux groupes djihadistes de l’Asie du Sud-Est et une véritable menace pour la sécurité du pays.

Pour revoir le discours de Rodrigo Duterte au SONA 2016 :

http://www.rappler.com/nation/140860-rodrigo-duterte-speech-sona-2016-philippines-full-text

Quant à sa politique extérieure, le président affiche le même pragmatisme brutal. Lors de la campagne, au sujet du conflit territorial avec la Chine, Duterte disait qu’il se rendrait en jet-ski sur l’île disputée et y planterait le drapeau national. Mais bien conscient du déséquilibre de force entre les deux nations, il affirme rapidement qu’une guerre n’est pas envisageable car elle ne pourra être gagnée. C’est sur ce constat pragmatique que semble se mouler la nouvelle politique chinoise des Philippines. Au-delà des accointances de Duterte avec l’idéologie communiste, il souhaite redéfinir les alliances de son pays. Si les Philippines sont alliées de longue date aux Américains, Duterte semble réticent à ce partenariat, ce qui l’invite à se tourner vers la Chine. Il voit d’abord chez ce géant un partenaire économique qui pourrait aider au développement de l’archipel. « Nous devons parler et ce dont j’ai besoin, ce n’est pas de la colère chinoise. Ce dont j’ai besoin, c’est que la Chine aide mon pays à se développer. » Le président philippin est ainsi disposé, en l’échange de la construction de trains et de voies ferroviaires, a partager les supposées ressources pétrolières des fonds marins disputés.

Pour en savoir plus: https://asialyst.com/fr/2016/05/31/mer-de-chine-ce-que-duterte-veut-et-peut-faire-avec-pekin/

Mathilde Blayo

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