Ukraine : laure et l’argent

 

        Une forêt de croix sous le soleil aride de juillet.

        Noir, pourpre et or, la procession annuelle des orthodoxes d’Ukraine est en marche.

        À sa tête, les popes, la barbe aussi longue que la soutane, regard sévère et pose solennelle. Et les fidèles : d’abord les hommes, chargés d’icônes éclatantes. Suivent femmes et enfants, foulards soigneusement noués autour du cou, prêtes à se signer à la moindre occasion. Et les chants, lancinants, qui rythment leur pas le long d’une autoroute ouverte à grand-peine pour l’occasion.

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Popes et fidèles orthodoxes. Source : Mathieu Radoubé

        Après un voyage de trois semaines, ils sont arrivés le 27 juillet dernier à Kiev, sous haute sécurité.

        Deux processions se sont retrouvées là : l’une, de la Laure de Pochaïevpour l’Ouest, l’autre de Sviatogorsk, à l’Est.

        Entre soixante et quatre vingt mille pèlerins d’après le clergé, dix mille selon la police, et quarante mille selon les organisateurs — protégés par un dispositifs de plus de six mille cinq cent policiers et militaires confondus.

        Si les chiffres diffèrent, le spectacle était impressionnant : contrôles renforcés, barrage de sécurité, détecteurs de métaux, rues barrées et métros fermés.

        Provocation pour certains, simple pèlerinage pour d’autres, ce défilé a soulevé de nombreuses interrogations dans les médias du pays.

        L’occasion d’éclairer une marche qui, sans être guerrière, n’était pas aussi pacifique qu’elle s’en donnait l’air. Une manifestation controversée, où la démonstration de force n’était pas là où on l’attendait…

        Pour saisir les enjeux de cette polémique, une petite piqûre de rappel est nécessaire. Un conseil, accrochez-vous et préparez le café noir, car cette controverse est à l’image du pays : loin d’être simple…

Pourquoi à Kiev ?

        Pour la Laure de Kiev : c’est un immense complexe monastique orthodoxe, un périmètre sacré de la taille de deux stades de France2, en plein centre de Kiev. Il s’agit d’une sorte de Jérusalem pour les orthodoxes russes. Le Patriarcat de Moscou gère ce sanctuaire, avec à sa tête le Métropolite de Kiev.

        Et pour Kiev elle-même : berceau de la culture slave, la ville est le point d’achoppement du conflit. Symbole de l’indépendance du pays pour les Ukrainiens, les nationalistes russes y voient l’ancêtre de l’Empire russe.

Querelles de clocher

Sur quarante-cinq millions d’Ukrainiens, l’Église orthodoxe en réunit vingt-cinq millions.

L’éclatement de l’URSS a divisé cette Église en plusieurs courants, dont deux nous intéressent particulièrement :

D’abord, l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou (EOUMP) : c’est l’obédience majoritaire, avec près de 30 % de fidèles. Héritière de l’ancien Patriarcat de Moscou, c’est une juridiction auto-administrée, restée fidèle au Patriarcat après l’éclatement de l’Église orthodoxe ukrainienne en 1992. Après une tentative de rapprochement avec sa rivale pendant Maïdan, Onuphre, le nouveau Métropolite de Kiev (N), a opéré un revirement vers l’Est pour se rapprocher de Kirill, le Patriarche de Moscou.

Ensuite, l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev (EOUKP), la deuxième grande force religieuse du pays, avec 22 % de fidèles. Née en 1992 après l’indépendance de l’Ukraine, d’un schisme de l’Église de Russie en Ukraine, son siège est à Kiev, et elle n’est pas reconnue par les Églises canoniques orthodoxes(3) (N). Le patriarche Philarète est à sa tête.

Le reste des orthodoxes ukrainiens se définit « sans allégeance particulière », ou appartiennent à l’Église orthodoxe ukrainienne autocéphale (EOUA), affaiblie et non-reconnue, dont les bastions disparaissent peu à peu.

        Ce sont les deux premières Églises qui sont au cœur de cette polémique, le reste n’a pour ainsi dire peu ou pas pris part aux processions.

Pourquoi le 27 juillet ?

        D’abord, pour l’Histoire.

        Le pèlerinage annuel du 26 au 28 juillet est une date essentielle dans l’orthodoxie russe : l’Église orthodoxe y célèbre l’anniversaire de la christianisation de la Rus’ de Kiev (ou Rous’ kiévienne) au Xe siècle — c’est-à-dire le berceau de la culture slave, dont le cœur se trouve en Ukraine. Et la Laure de Kiev en est l’épicentre.

        Les historiens de chaque camp s’entredéchirent autour du nom de cette pré-Ukraine : les pro-russes l’appellent Russie de Kiev pour justifier son appartenance à l’Histoire russe, les pro-ukrainiens préfèrent Ruthénie pour y voir un signe d’indépendance avant l’heure. Même pour différentes raisons, tous s’accordent à dire que la Rus’ de Kiev est le berceau de la culture slave, et plus particulièrement de l’orthodoxie slave, qui se différencie alors de l’héritage orthodoxe byzantin.

        Il s’agit d’un symbole essentiel pour cette culture où la religion est omniprésente.

        Mais les médias ukrainiens ont relevé un autre symbole : le 27 juillet 2013, la date du dernier discours de Vladimir Poutine à Kiev. Discours dans lequel la ville était « la mère des villes russes », où Russes, Biélorusses et Ukrainiens étaient le même peuple.

        Quelques mois plus tard, la Révolution éclatait…

Les raisons de la colère

        Alors que la guerre fait encore rage à l’Est (chiffres UCMC), cette procession annuelle a été perçue par les médias ukrainiens comme une provocation du FSB (les services secrets russes), pour plusieurs raisons.

        Pour commencer, le Patriarcat de Moscou est très proche du pouvoir russe. Beaucoup voient dans les membres de ce clergé les marionnettes de Poutine. Ces membres ont même été accusés de complicité directe avec les forces russes et séparatistes dans le Donbass — certains les accusent de bénir les tanks avant les combats.

        Après deux années de guerre, la fracture s’est accentuée au sein de la population, au point, pour certains Ukrainiens, de considérer ceux qui sont restés à l’Est comme des traîtres pro-russes. Or cette procession, organisée sous l’égide du Patriarcat de Moscou, vient du Donbass. Il n’est pas surprenant que certains groupes nationalistes considèrent cette marche, pourtant pacifique et revendiquée comme telle, comme une invasion.

        Fidèle à leur rhétorique guerrière, les groupes nationalistes ukrainiens Pravy Sektor et Azov avaient promis « un bain de sang » s’ils voyaient un seul portrait du tsar Nicolas II ou un drapeau pro-russe. Ils sont repartis frustrés : pas un affrontement n’a eu lieu.

        Quant aux œufs promis par les petits groupes nationalistes au bord de la route, ils sont sagement restés dans leur boîte, et pour cause : au dernier moment de l’arrivée vers Kiev, la procession a été détournée pour éviter tout incident.

        Et si deux grenades ont été trouvées aux abords de deux camps de pèlerins, les seules arrestations sont celles de quatre militants nationalistes et de six marcheurs, qui scandaient « Le Donbass, c’est le Monde russe. » Des arrestations minimisées par le ministre de l’Intérieur Arsen Avakov, dont le commentaire sur Facebook est éloquent : « Ils se relaxent dans l’un de nos postes de police. »

        En somme, du côté des autorités,  tout s’est déroulé au mieux.

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Source : Mathieu Radoubé

Une démonstration d’apaisement

        De fait, la démonstration de force n’était pas où on l’attendait. Avec plus de six mille hommes déployés tout au long du parcours, la visée politique de la gestion du parcours saute aux yeux : le véritable défi de cette marche, pour Poroshenko(4), était de démontrer la capacité du pouvoir à gérer une manifestation pacifique, même quand celle-ci peut heurter les sensibilités locales.

        À défaut d’avoir été les bienvenus, les « Croisés pour la Paix » ont pris soin de ne pas faire de vagues, évitant ainsi d’être taxés de provocateurs à la solde de Poutine.

        Comme pour la Gay Pride de Kiev, qui s’est déroulée en juin dernier sous très haute protection, le fait d’avoir pu éviter les affrontements grâce à un arsenal bien rôdé représente un signe de bonne volonté en direction du respect des droits de l’Homme en Ukraine. Une façon détournée de montrer que l’Ukraine, contrairement à son voisin russe, respecte la liberté de manifester. Cette démarche d’apaisement est aussi une façon de montrer à l’Union européenne que l’Ukraine fait un pas de plus vers la démocratie.

Une démocratie à géométrie variable

        Une démocratie qui permet aux institutions de défendre et de soutenir l’indépendance totale de l’Église orthodoxe ukrainienne.

        En juin dernier, à la Rada(5), deux cents soixante-quinze députés contre cent soixante-quinze ont voté pour l’autonomie complète de l’Église orthodoxe ukrainienne, en lançant un appel en ce sens à Sa Sainteté Barthélémy, Archevêque de Constantinople.

Ce n’est pas la seule manoeuvre de récupération de l’EOUMP par l’Etat ukrainien : le conseil local de Ternopil, où se trouve la Laure de Pochaïev, a créé une commission pour faire revenir ce complexe monastique dans le giron de l’État6.

        EuroMaïdan avait poussé les deux Églises à se rapprocher, sous l’impulsion de Volodymir et du patriarche Philarète, chef de l’EOUKP.

        Mais la mort de son prédécesseur a laissé les mains libres au nouveau Métropolite, plus proche des Russes, à engagé un rapprochement vers le Patriarche de Moscou, Kirill. Un rapprochement soutenu par le « Bloc d’opposition », l’héritier du défunt « Parti des régions »… de Viktor Ianoukovitch.

        Les dirigeants du « Bloc d’opposition » étaient les invités d’honneur de la procession du 27 juillet, pour avoir financé une partie de la marche.

Sous les icônes, le fric

        Au fil de la procession, le contraste est saisissant : la main crispé sur des iPhone dernier cri, les popes en robes dorées déambulent parmi les fidèles aux visages émaciés. De grandes icônes encadrées par des mégaphones trônent sur des Porsche Cayenne autour desquelles jouent des enfants en haillons.

        Le train de vie du clergé orthodoxe a déjà fait l’objet de nombreuses critiques. En 2012, Kirill, le Patriarche de Moscou, a été au centre d’une polémique largement relayée sur les réseaux sociaux. La photo le montrait, poignet nu… alors que la table en dessous reflétait une montre Bréguet d’une valeur de vingt-six mille euros.

        La maladresse de la retouche aurait de quoi faire rire, si elle n’était pas le symptôme de la réalité sordide des luttes ecclésiastiques internes. L’indépendance totale de l’EOUKP et de l’EOUMP sur le territoire ukrainien leur laisserait la mainmise totale sur un marché juteux : celui du culte.

Les marchands du temple

        La foi n’est pas gratuite, et les rites encore moins. Une bougie achetée un gryvnia7 se revend à quinze gryvnias dans les lieux de culte. Pour l’anecdote, le gramme d’héroïne acheté à un dollar se revend seize dollars sur le marché…

        Depuis 2012, les prix des sacrements ont explosé : un mariage coûte mille gryvnias, soit quarante euros. Pour un baptême, il faut en débourser sept cent cinquante, auxquels s’ajoutent le déplacement, les photos souvenirs… qui coûtent chacun une centaine de gryvnias. Il est aussi possible de commander un prêtre pour bénir la maison en cas de décès — qui se déplace moyennant finance. Une vraie somme dans un pays où le revenu moyen oscille entre deux cent et trois cent euros.

        Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg : si les monastères sont des entités légales séparées l’Église orthodoxe russe possède des actifs dans toute sorte d’affaires. Hôtels, pharmacies, maisons d’éditions, affaire d’import-export, l’Église possède même des banques d’investissement et de crédit, dont la plus connue est la « Bankhause Erbe ».

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Source : Mathieu Radoubé

Le nerf de la guerre

        Les fonds qui alimentent ces banques viennent d’où on l’attend le moins. L’organisation « Patriarchal Charitable Mission », qui appartient à l’EOUKP, est dans le viseur des autorités. D’après Channel 17 et le Ministère ukrainien de la Politique sociale, elle est accusée d’avoir détourné des fonds humanitaires à travers « Solo Compagny Ltd », une compagnie offshore écossaise. Les fondateurs de la « Solo Compagny Ltd » possèdent deux autres compagnies offshore, « Admiral Group » et « Poramto Group », enregistrées au Belize sous le nom d’Andrey Portnov, un ancien partisan de Ianoukovitch. Ces compagnies, à travers « Kulberg inc Trading LLP », exportent les produits des usines de… Petro Poroshenko.

        L’affaire des Panama Papers a ainsi permis de révéler les liens financiers entre le président ukrainien et l’EOUKP, qui utilisent les services des mêmes compagnies offshore. On le voit, l’engagement de Petro Porochenko pour une Église orthodoxe ukrainienne indépendante n’est pas dénué d’intérêt… Des intérêts énormes, à la hauteur du marché du culte.

Les trente deniers du culte

        Le revenu principal de l’Église reste la « dîme », le denier du culte demandé à chaque fidèle après l’office. Cette source de revenu non-déclarée fait de l’Église orthodoxe une des entités les plus opaques au monde. L’Église est officiellement une institution à but non-lucratif, c’est là toute la beauté du système. Elle ne paie pas de taxes sur les biens immobiliers qu’elle possède. Tous les revenus engrangés par l’EOUMP atterrissent dans la poche du DECR (Departement For External Church Relations)… basé à Moscou. Des sommes mirobolantes venues tout droit des fidèles ukrainiens arrivent dans des banques russes contrôlées par l’Église.

        Les douze mille paroisses de l’EOUMP assurent à l’Église une existence très confortable : la cathédrale de la Sainte Résurrection de Kiev, officiellement sous l’égide de l’EOUMP, est un projet faramineux qui se compte en centaines de millions de dollars, des chiffres que le clergé ne daigne pas commenter. Après l’effort, le réconfort, avec un dernier exemple édifiant : destiné au Patriarche Kirill et aux membres les plus éminents du clergé, le yacht « Pallas », long de 32 mètres, estimé à six millions de dollars et qui mouille dans la Mer Noire appartient… au monastère de Valaam.

        Après tout, quoi de mieux que les plaisirs simples pour oublier la misère du monde ?

Alexander Yonnet

 

  1. Laure, ou Lavra en russe : complexe de monastères orthodoxes slaves.
  2. 29 hectares pour les bâtiments seuls.
  3. Il existe quatorze Églises canoniques orthodoxes, dont les plus anciennes, créées au Ier siècle, sont les plus importantes, à savoir Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem, Géorgie et Chypre. Celle de Constantinople jouit d’une primauté honorifique, avec trois millions cinq cents mille fidèles dans le monde. Le Patriarcat de Moscou compte plus de quatre-vingt-dix millions de fidèles.
  4. Président actuel de l’Ukraine, depuis juin 2014.
  5. La Rada est le nom donné au Parlement monocaméral d’Ukraine.
  6. La Laure de Pochaïev a été donnée à l’EOUMP en 2003 par le Président ukrainien Viktor Ianoukovitch. Cette commission a pour but de vérifier la légalité de ce don pour l’invalider.
  7. Monnaie ukrainienne : un euro équivaut à vingt-huit gryvnias.

 

SOURCES :

http://religion.info/french/articles/article_546.shtml#.V6Cx_fmLS00

http://delo.ua/ukraine/rada-prinjala-obraschenie-k-vselenskomu-patriarhu-otnositelno-av-318587/

http://www.novayagazeta.ru/society/73989.html

http://www.pravda.com.ua/articles/2016/07/27/7116057/

https://meduza.io/en/news/2016/08/15/prominent-russian-orthodox-archpriest-says-there-are-some-domestic-enemies-you-can-and-must-kill

http://euromaidanpress.com/2016/08/15/ternopil-regional-council-looks-into-yanukovychs-transfer-of-pochayiv-lavra-to-uoc-mp/

 

Autour du scandale des Panama Papers :

https://dninews.com/article/another-offshore-scandal-poroshenko%E2%80%99s-involving-filaret

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