Le traitement médiatique des conflits dans le monde arabe

couverture-mediatiqueVendredi 9 décembre 2016, les associations étudiantes « EMA » et  « Sorb’on, votre journal étudiant » organisaient une conférence sur la couverture médiatique des conflits au Moyen-Orient. Les deux intervenants, Alain Gresh et Pierre Barbancey ont tour à tour pris la parole pour expliquer l’évolution des médias occidentaux et arabes. Nous allons ici retranscrire leurs présentations.

Alain Gresh

Alain Gresh est né en 1948 au Caire, en Egypte. Il a été rédacteur en chef puis directeur adjoint du Monde Diplomatique jusqu’en 2014. Depuis, il est directeur du journal en ligne OrientXXI.info. Il est aussi président de l’Association des journalistes spécialisés sur le Maghreb et le Moyen-Orient (AJMO).

Gresh a écrit son premier texte d’analyse en 1973 et a toujours travaillé sur cette région en tant que journaliste. C’est ce qui l’a amené à réfléchir sur l’information et sur la façon dont on couvre cette région.

Le traitement médiatique des événements au Moyen-Orient s’inscrit dans la manière dont fonctionnent les médias en France et dans le monde. Ce n’est pas seulement lié au monde arabe. Jusqu’aux réseaux sociaux actuels, il y a eu des changements très profonds. Auparavant, dans les années 1960, Le Monde donnait la hiérarchie des informations et le contenu des analyses, qui étaient ensuite repris par la télévision. Depuis les années 1980-1990, cela a changé. La première guerre du Golfe, avec l’invasion du Koweït par l’Irak, a sonné l’heure de gloire de la CNN (Cable News Network est une chaîne étatsunienne d’information en continu, fondée en 1980 par Ted Turner, ndlr) où la guerre fut presque vécue en direct. Les images ont gagné en importance, et beaucoup de crédit leur furent accordé : personne ne pensait qu’elles pouvaient mentir. Or, leur impact n’était pas moindre. L’émotion, grâce à la télévision, prend alors le pas sur l’analyse.

Désormais, l’image suscite l’indignation, mais elle n’aide pas forcément à comprendre. En novembre 1989, alors que le mur de Berlin s’effondre, le monde entier a les yeux rivés sur la télévision. Mais que voit-on ? Qu’apprend-on ? Quelle analyse en faire ? Aujourd’hui, lorsqu’il y a des attentats, on a une boulimie d’images et de commentaires. Mais le parti pris est beaucoup moins évident qu’on ne le pense.

  • « Les pensées de la classe dominante sont aussi les pensées dominantes de chaque époque […] », Marx

A. Gresh explique alors qu’il est régulièrement invité par BFM TV (chaîne française d’information en continu), pour « remplir des cases ». On lui reconnaît une position pro-palestinienne, et c’est pour cette raison qu’il est invité à des débats. Cela pose la question des journalistes et de leurs motivations lors du choix de leurs intervenants. Beaucoup ne sont pas des spécialistes de la région, donc ils donnent la parole à ceux qui savent, ou sont censés savoir. Cependant, ils répercutent ainsi les idées dominantes. Ici, on remarque le conflit binaire, et on aimerait naïvement que les gentils et les méchants s’entendent. Mais le fonctionnement médiatique même ne donne pas le temps d’approfondir, et c’est pourquoi il pèse sur la démocratie. Il mérite donc une intervention des citoyens.

La guerre du Golfe 1990-1991 est regardée par le monde entier, y compris Saddam Hussein, via CNN. L’ensemble de la planète a suivi la guerre avec un point de vue occidental. La naissance, en 1996, de la chaîne qatarie Al Jazeera casse cette dynamique. Pour la première fois, le journalisme devient un peu plus professionnel, et la grille d’analyse est différente. La couverture médiatique est en train de devenir plurielle, même si cela ne signifie pas qu’elle en devient meilleure. Russia Today, extrêmement critiquée dans de nombreux domaines par les Occidentaux, est très écoutée dans le monde arabe, où ses positions ne sont pas forcément problématiques.

  • « L’objectivité, c’est cinq minutes pour Hitler, et cinq minutes pour les Juifs », Jean-Luc Godard.

Alain Gresh a un avis, un point de vue, et il l’assume. Selon lui, l’objectivité n’existe pas. Cette assertion n’est pas séparée du système médiatique global.

Les médias produisent de l’information en fonction d’une certaine vision du monde. En Europe, il y a aussi une vision construite de l’Orient et du Proche-Orient. On analyse cette région d’une manière exceptionnelle. A. Gresh soutient qu’on devrait appliquer à cette région les analyses appliquées au monde entier, et que cette vision devrait être laïque. Les médias occidentaux considèrent que le monde arabe est trop différent, d’où leur propension à mettre en avant son « exceptionnalisme ».

  • La création de l’Etat d’Israël, la première guerre et les premiers réfugiés palestiniens

Gresh est frappé par le fait que les indigènes sont invisibles à cette époque. D’après lui, les journalistes sont toujours du côté israélien, et ils ne voient pas les Palestiniens. Personne ne parle de la situation des Palestiniens. Les journalistes n’allaient voir que les Israéliens, ce qui revenait à voir un Occidental discuter avec des Occidentaux. En effet, personne ne parlait arabe et n’allait parler aux Arabes. Il s’agit ici d’une vision très coloniale, car on estime que les Juifs amènent la civilisation dans ces territoires. Tout au plus souligne-t-on le caractère exotique des villages palestiniens.

Bien sûr, la question du génocide juif est sous-jacente. Les années 1947 et 1948 sont marquées par une grande solidarité de la part des Occidentaux. L’URSS s’est prononcée pour le partage de la Palestine. Il ne s’agit pas seulement de la cause juive, mais aussi du récit colonial de la civilisation. Fondamentalement, cette partie du monde est vue comme étant en retard, elle n’est pas « encore entrée dans l’Histoire », et la conviction que l’Europe et l’Occident sont l’avenir de l’Humanité est forte. Les peuples colonisés devaient nous prendre pour modèles. S’ils choisissent de lutter contre la civilisation, ils sont considérés comme réactionnaires. Le seul exemple de la manière dont ils traitent les femmes témoigne de leur arriération. Il convenait donc de les libérer.

  • La position des journalistes par rapport à la conception de la terre palestinienne.

Alain Gresh est considéré comme pro-palestinien, alors qu’il s’appuie sur le droit international. Il reproche aux médias d’utiliser le droit international lors du conflit en Yougoslavie par exemple, mais de se voiler la face avec la Palestine. Ce fait se retrouve lors des accords d’Oslo, en 1993.  Les puissances occidentales font pression sur les Palestiniens, et choisissent d’ignorer la relation dominants/dominés qui se fait au détriment des Palestiniens.

A partir de la seconde Intifada des années 2000, l’idée d’un droit des Palestiniens à avoir une terre fait peu à peu son chemin. Toutefois, l’exceptionnalisme rejaillit, et on considère finalement qu’Israël a raison de lutter contre le terrorisme. On prend même Israël en exemple dans la lutte contre le terrorisme, quand bien même aucune solution n’a été trouvée pour l’empêcher. De plus, A. Gresh souligne que le terrorisme s’autoalimente grâce à la violence ambiante.

  • La place grandissante de l’Islam

L’Islam est devenu une question majeure tant au Moyen-Orient que dans le monde occidental. En témoigne le livre qu’a fait paraître F. Fillon, Vaincre le totalitarisme islamique, paru cette année, et qu’Alain Gresh considère comme étant très inquiétant. Il résume l’idée principale, selon laquelle « il vaut mieux les militaires que les barbus ». Il s’agit d’une vision générale très dangereuse sur la région. On met dans le même sac des choses qui n’ont rien à voir, si ce n’est qu’elles se réclament de l’Islam. Or l’Islam n’est ni un programme politique, ni une solution. Il y autant d’interprétations de l’Islam que d’interprétations du catholicisme. La grille de lecture islamique ne permet cependant pas d’analyser ni le Hamas, ni le Hezbollah, ni même tout autre mouvement se revendiquant de l’Islam. Gresh se rappelle qu’après le 11 septembre 2001, en France, tout le monde a acheté le Coran, afin d’essayer de comprendre le comportement de Ben Laden. Pourtant, ces amalgames amènent à ne pas comprendre et à ne pas nuancer les problèmes auxquels sont confrontés les pays arabes. En revanche, il est vrai que les forces actuellement dominantes au Moyen-Orient se réclament de l’Islam. Ce sont elles qui ont la voix la plus forte, et ce sont sur ces voix que se focalisent les médias. Cependant, elles se livrent à des luttes politiques, elles aspirent à conquérir le pouvoir et à gagner en influence, comme n’importe quel groupe politique.

On considère par ailleurs que les aspirations des peuples arabes seraient fondamentalement différentes de ce qu’elles sont ailleurs. Les musulmans vivraient sur une autre planète. La lecture de l’Islam réactionnaire et rigoriste, exportée par l’Arabie Saoudite, est totalement nouvelle et n’existe que depuis cinquante ans. Elle n’est pas inscrite dans les textes, et correspond à une interprétation de l’Islam.


Pierre Barbancey

Pierre Barbancey est journaliste et grand reporter pour le journal l’Humanité. Il revient d’un séjour d’une vingtaine de jours à Mossoul.

Barbancey commence par soulever la question de l’objectivité, en réponse à la remarque d’Alain Gresh. En effet, c’est la première question qu’il pose dans les écoles de journalisme où il enseigne. Il affirme que les journalistes ne doivent pas être objectifs, car sinon nous n’aurions pas besoin de journalistes. Auparavant, on comprenait que les panels de journaux représentaient toute la diversité des points de vue, car les questions et les combats étaient défendus par les journaux de manière différente. Avec la télévision, on a commencé à croire que le son et l’image étaient objectifs.

Barbancey rappelle qu’il est journaliste chez l’Humanité, journal censuré pendant la guerre d’Algérie en raison de ses prises de position soutenant l’indépendance algérienne. Aujourd’hui, il considère que les autres médias sont devenus des presses d’opinion, quand bien même ils prétendent être neutres et objectifs. Ils sont devenus « pires » que ce qu’était l’Humanité dans les années 1950. Les médias dominants excluent de la parole tous ceux qui ne sont pas d’accord, et remettent ainsi en cause la pluralité des points de vue. Les médias sont un de vecteurs de tout ce qui se passe dans le monde. Par ailleurs, les médias sont devenus une arme, d’où le danger plus grand que courent maintenant les journalistes. P. Barbancey évoque l’exemple de Daesh qui a mis au point des outils de communication ultra modernes, instruments clés dans la guerre idéologique.

La radio rencontre le même problème, et Barbancey remarque que tous les journalistes disent la même chose. Il affirme ne pas être neutre et de vouloir donner toute l’information à ses lecteurs. Il considère par ailleurs que l’information n’est pas une marchandise, mais bien un élément humain, vivant, qui se travaille comme de la pâte à modeler. Les grands médias l’ont compris, et sont des faiseurs d’opinion.

  • Les journalistes n’osent plus exprimer leur point de vue.

Depuis 1991, les médias suivent aveuglément les politiques décidées par la France. Il ne semble plus y avoir de débats. Toutes les élections voient quelqu’un devenir le Chef des Armées. Mais qui parle des sujets internationaux ? Bien sûr, ils sont compliqués. Mais faut-il les éviter pour autant ? L’effort intellectuel ne doit pas rester dans les mains de quelques élites. Il doit être partagé par tout le monde. Aujourd’hui, il semblerait que les relations internationales se cantonnent surtout au développement de marchés et à la création d’alliances économiques. Quelle est dont la politique de la France au Moyen-Orient ?

Par ailleurs, qui choisit de traiter de l’augmentation du PIB français grâce aux ventes d’armes françaises ? Ce n’est certainement pas TF1 qui va le faire, Lagardère n’y aurait pas intérêt.

D’autre part, durant l’offensive de Mossoul, lancée le 17 octobre 2016, qui demande pourquoi l’ouest de Mossoul est resté ouvert ? Or, l’ouest donne accès à la Syrie, pays vers lequel il fallait laisser partir les djihadistes. Mais la situation se complique. Les milices chiites se sont regroupées sous Hachd Al-Chaabi et ont décidé d’attaquer l’ouest de Mossoul. Elles sont soutenues par l’Iran chiite.

A Mossoul, il y a des civils tués, mais là n’est pas la question. Puisqu’on ne discute ni ne débat en amont des prises de décision, on veut nous faire prendre position sur le vif. En France, Barbancey fait remarquer que le Chef de l’Etat peut décider tout seul de mobiliser les troupes et les envoyer où il veut. Ce n’est qu’au bout de six mois que le Parlement a le droit de débattre sur le sujet et peut revenir sur cette décision.

La Syrie est un bon exemple. P. Barbancey insiste sur le fait que dès lors qu’il essaye de parler de la Syrie, il est taxé d’être pro-Bachar Al Assad. Or, ce n’est pas le cas. Les premiers combattants syriens, rebelles ayant une conception laïque et tolérante de la Syrie, ont été marginalisés par des groupes salafistes, auxquels Daesh n’a rien à envier. Faut-il œuvrer à un changement de constitution ? Comment aider les groupes les plus démocratiques à occuper le devant de la scène et à s’emparer du pouvoir ? Comment aider les Kurdes, quand la France a refusé qu’ils participent aux discussions sur l’avenir de la Syrie ? Quels liens y-a-t-il entre la situation en Syrie et en Irak ? Toutes ces questions ne sont pas traitées par les médias, parce que les journalistes ne les comprennent pas et ne veulent pas les traiter.

Par ailleurs, l’autocensure, qui a toujours existé parmi les journalistes, diminue. En effet, les journalistes ont si bien intégré le moule qu’ils ne ressentent plus le besoin de s’autocensurer.  P. Barbancey insiste alors sur le manque de débats chroniques. Que ce soit dans les salles de rédaction ou sur les plateaux de télévision, chacun se coule confortablement dans un moule solide, ce qui est inquiétant pour nos sociétés démocratiques.

Odile Romelot

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