Luttes ethniques en Éthiopie ?

    Le 2 octobre 2016, l’Éthiopie a été le théâtre d’affrontements entre des membres de la population Oromo et le gouvernement central d’Addis-Abeba, alors que se déroulait le festival traditionnel oromo Irreecha, dans la localité de Debre Zeit (Bischoftu en Oromo), située à 50km au sud-est d’Addis-Abeba. Des coups de feu et des tirs de gaz lacrymogènes ont provoqué un mouvement de panique au sein de la foule. Le nombre exact de victimes reste inconnu : cinquante morts selon le gouvernement, six cent soixante-dix huit selon l’opposition.

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Force de l’ordre surveillant le festival Ireecha à Debre Zeit, le 2 octobre 2016. Reuters 2016


    La localité est située dans la région de l’Oromia, l’une des neuf régions administratives d’Éthiopie, dont le tracé est défini par l’ethnie des populations y résidant et étant reconnu par l’État. Le festival
Ireecha – souvent comparé à « Thanksgiving » – est un événement majeur pour les quarante millions d’Oromo (1) d’Éthiopie qui célèbrent la fin de la saison des pluies et le début des récoltes, nombre d’entre eux effectuant alors un voyage vers le lac sacré Harsadi pour l’occasion. Le festival est aussi l’occasion pour les Oromo de maintenir, via des rites et des prières, le contact avec Waqaa (Dieu). Mais depuis quelques temps le festival Ireecha a dépassé l’aspect seulement religieux et culturel pour devenir un élément fondamental de l’identité nationale Oromo.

Un pays sous tension

    Après un an de tensions dues aux nombreuses manifestations, les autorités ont craint que le festival soit une nouvelle occasion pour les nationalistes Oromo de faire entendre leur voix. La minorité Oromo représente aujourd’hui environ 35% de la population éthiopienne dont nombre de ses membres sont à la tête de la contestation contre le gouvernement. De longues négociations ont eu lieu entre le gouvernement central et l’Abba Gadaas – le conseil traditionnel des dirigeants Oromo – sur la manière dont devait se dérouler l’événement. Cette année, le régime a tenté d’avoir une place prépondérante au sein des festivités, ne faisant qu’accroître le ressentiment de la population oromo. Il semble que la situation ait dégénéré lorsque des officiels ont fait leur apparition alors qu’aucun élu de l’Abba Gadaas n’était présent, si ce n’est un ancien membre, connu pour sa proximité avec le régime.

    D’après le journaliste d’Afrique Télévision Abubeker Zacharias, c’est à ce moment que certaines personnes au sein de la foule ont commencé à jeter des pierres et des bouteilles sur l’estrade, forçant les officiels à se retirer et la police à intervenir. Mais cette version des faits ne fait pas l’unanimité. Le gouvernement affirme que des éléments provocateurs ont attaqué les forces de l’ordre qui n’ont fait que riposter. En revanche, l’opposition affirme que les gens manifestaient pacifiquement leur mécontentement en croisant leurs bras en l’air, en signe de protestation, pour dénoncer le traitement des minorités en Éthiopie. Les opposants précisent cependant que la foule était pacifique, jusqu’à ce que les forces de l’ordre lancent des gaz lacrymogènes. Selon Human Right Watch, les forces gouvernementales éthiopiennes ont pour habitude lors des manifestations de mécontentement de lancer d’abord des gaz lacrymogènes pour désorienter les manifestations, puis de tirer à balles réelles sur la foule. Ainsi, voyant les gaz lancés, les festivaliers ont été pris de panique et ont commencé à se bousculer. Il semble que ce soit le mouvement de masse qui ait provoqué le plus de morts.

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    L’Éthiopie fait partie de ces pays qui non seulement n’ont jamais été colonisés, mais qui ont été des colonisateurs à part entière. C’est sous le règne des trois Négus (« roi » en amharique) que l’Éthiopie s’intégra dans la logique coloniale au cours du XIXe siècle. Signant des traités à la manière occidentale avec les royautés annexes, négociant des alliances avec les forces italiennes, françaises et anglaises, tenant en respect les ambitions égyptiennes, l’Éthiopie devient un pays avec lequel il faut composer. Succédant à Tewodros II (1855-1868) et à Yohannes IV (1872-1889), le roi Ménélik II (1889-1916) réalise le projet de modernisation et d’unification du territoire éthiopien. Il s’en suit une politique d’amharisation de la société, où une langue commune, une écriture normée et une administration centralisée sont mises en place.

Une longue histoire coloniale

    Si le gouvernement a dans un communiqué « regretté qu’il y ait eu des pertes en vies humaines », cela n’a pas apaisé les opposants oromo qui ont appelé à « cinq jours de colère » après le massacre. L’Ethiopie est en proie à un vaste mouvement de contestation depuis un an et il faut remonter à une décennie pour retrouver des manifestations d’une telle ampleur (3). Le mouvement est parti de la région des Oromo et a rapidement été rejoint par les Amhara (1), qui contestent ce qu’ils perçoivent comme une domination sans partage de la minorité Tigréenne, issue du nord du pays.

    La construction d’un État-nation s’est faite au détriment des autres cultures de l’empire éthiopien, qui ont dû renoncer à leur langue et à leurs coutumes. Les régimes qui se sont succédés n’ont pas été plus tendres envers les minorités. Sous le règne de l’empereur Haïlé Sélassié (1930-1974), le christianisme orthodoxe est religion d’État et la religion oromo est accusée d’être un paganisme, voire un culte au démon. Lorsque le DERG (2) prend le pouvoir (1974-1991), les rites oromo sont à nouveau interdits car perçus comme rétrogrades. Il faut attendre la victoire du Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens, qui renverse par la force l’ancien gouvernement en 1991, pour que les Oromo puissent se rassembler et reconstruire une identité.

    Le nouveau régime, issu de la région du Tigray, a renoncé aux idées d’État-nation et de culture unique amharique, telle que les avaient conçues les précédents régimes, en établissant une organisation territoriale établie sur la langue et sur l’ethnie: l’ethno-fédéralisme éthiopien. Le pouvoir en place pratique un capitalisme d’Etat, qui permet de moderniser rapidement le pays, sans parvenir toutefois à réduire les inégalités. Les frustrations que font naître ces inégalités s’expriment au travers de l’ethno-fédéralisme : les dirigeants étant issus du Tigray, les autres minorités se sentent lésées et tentent de renforcer leur identité culturelle. En créant des États-régions centrés sur la culture des populations, l’Éthiopie se retrouve prise au piège de l’État ethnique. Les populations autrefois colonisées par l’Éthiopie font désormais entendre leurs voix pour réclamer plus d’autonomie et de pouvoir. Il s’agit en fait moins de luttes ethniques que de problématiques de décolonisations.

Arthur Pouzet

 

Notes :

  1. L’Éthiopie compte en 2015 une population de quatre-vingt dix neuf millions d’habitants, ce qui la place à la deuxième place en Afrique et à la quatorzième place mondiale. Les populations Oromo (quarante millions d’habitants) et Amhara (vingt millions d’habitants) représentent 60% de la population éthiopienne.
  2. Le Gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste (DERG étant l’acronyme en amharique) est le régime qui a pris le pouvoir après la chute de l’empereur Hailé Sélassié en 1974. Premier régime non monarchique d’Éthiopie, les premières années du régime sont marqués par une répression violente des oppositions qui permettent au DERG et à son chef Mengistu Hailé Mariam de régner sans partage. Le gouvernement, qui en 1987 avait changé de nom pour celui de République démocratique populaire d’Éthiopie, est finalement renversé par le FDRPE (Front Démocratique Révolutionnaire des Peuples Éthiopiens), mené par Meles Zenawi.
  3. En 2005, des manifestations violentes avaient eu lieu après la réélection pour la troisième fois consécutive du gouvernement de l’EPRDF, héritié du FDRPE mené par Meles Zenawi. Le gouvernement réprima dans le sang les manifestations, les forces de sécurité tirant à balle réelle sur la foule et faisant, selon le journal La Croix, 100 morts et plusieurs centaines de blessés.

Sources :

ABUBEKER Zacharias, « Festival Oromo en Éthiopie : Panique et nombreux morts dans des affrontements avec la police », in Afrique Télévision, publié le 2 octobre 2016

URL:

https://afrique-tv.info/festival-oromo-ethiopie-panique-nombreux-morts-affrontements-police/

AFP, « Éthiopie : le gouvernement réprime dans le sang les manifestations du week-end », in La Croix, publié le 8 août 2005

URL:

http://www.la-croix.com/Monde/Ethiopie-pouvoir-reprime-dans-sang-manifestations-week-2016-08-08-1300780848

HORNE Felix, « Q&A : Recent events and deaths at the Ireecha festival in Ethiopia », in Human Right Watch, publié le 8 octobre 2016

URL: https://www.hrw.org/news/2016/10/08/qa-recent-events-and-deaths-irreecha-festival-ethiopia#Q1

REGASSA Asebe, « Irreecha: From Thanksgiving Ritual to Strong Symbol of Oromo Identity », in Advocacy for Oromia, publié le 13 septembre 2015

URL : https://advocacy4oromia.org/resource/irreecha-from-thanksgiving-ritual-to-strong-symbol-of-oromo-identity-republication/

PRUNIER Gérard, L’Éthiopie contemporaine, Karthala, Paris, 2007

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