Il était une fois, une lueur à l’Est…

 

Au cours de la nuit du 6 et 7 novembre 1917, le croiseur Aurore, symbole de la Révolution, tire un coup de canon sur la Neva. Presque sans résistance de la part du gouvernement, le Palais d’hiver est occupé par les bolcheviques et le régime libéral de Kerenski doit capituler. Membre du parti socialiste révolutionnaire, Kerenski occupa d’abord des postes ministériels avant de devenir le chef du gouvernement de juillet à octobre. Après trois années de guerre qui n’ont cessé d’enfoncer le pays dans un marasme des plus profonds, l’insurrection d’Octobre n’a pas seulement remis en question le modèle impérial des siècles précédents ni le modèle plus libéral issu de la révolution de Février, elle a suscité de l’espoir. Un espoir immense, au même titre que la Révolution française. C’est « cette grande lueur venue de l’Est » comme le décrivait Romain Rolland. Un événement qui, au-delà des frontières, sous couvert d’un messianisme universel, devait libérer l’ensemble des travailleurs. A l’approche de son centenaire, que reste-il en Russie de cet événement qui a su faire la grandeur du pays mais qui a également conduit à sa décadence ?

D’après le calendrier julien en vigueur dans l’ancienne Russie jusqu’à janvier 1918, c’est au cours de la nuit du 25-26 octobre que le siège du palais impérial a lieu. Alors que les armées se démobilisent d’elles-mêmes, que le pays connaît des pénuries sans précédent et que le pouvoir se fait doubler par les Soviets – conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats, gagnés aux bolcheviques –  le régime de février, à la veille de la Révolution ne tient plus qu’à un fil. L’appel lancé par les bolcheviques pour « la paix immédiate », « la terre aux paysans » et « tout le pouvoir aux Soviets » commence  à faire écho dans une part grandissante de la société russe, aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Dans un contexte d’extrêmes tensions, les bolcheviques préparent alors l’insurrection armée sous l’impulsion de Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine. Le 6 novembre, la fermeture d’une imprimerie bolchevik enclenche le processus révolutionnaire en mettant le feu aux poudres. Toutefois, si la révolution se veut une insurrection populaire des travailleurs, la dissolution de l’Assemblée Constituante par Lénine après son échec électoral en janvier 1918 met en exergue le problème de légitimité du nouveau régime.

Cette crise de légitimité du régime bolchevique a nourri d’intenses débats en Russie comme à l’international et cela depuis la Révolution même. Relevant plus souvent d’un clivage moral entre une révolution humaniste ou réactionnaire, la révolution d’Octobre continue de faire débat aujourd’hui. De fait, l’événement est devenu un enjeu politique, une épreuve pour le gouvernement russe actuel qui ne sait plus comment l’appréhender.

Le discours officiel face à un passé qui dérange

Si la presse et les responsables politiques parlent d’une possible réconciliation de la société russe autour de cet événement, dans quelle mesure peut-elle s’envisager ? La réconciliation est peu probable compte-tenu de la polarisation des représentations. D’un côté, certains assimilent la révolution d’Octobre à un coup d’Etat, tandis que d’autres gardent en mémoire la révolution socialiste des travailleurs. De par ce clivage, le gouvernement se trouve confronté à une situation à laquelle il ne peut pas prendre part idéologiquement s’il souhaite éviter la zizanie. En 2016, le gouvernement a donc demandé à Sergueï Narychkine de créer une organisation pour la célébration du centenaire, exsangue de toute participation politicienne. L’objectif est de rétablir le vrai sur cette révolution et de donner une dimension objective à la position de l’Etat. Il faut noter que le président de cette organisation, Narychkine a, la même année, obtenu le poste de directeur du Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie. Peut-être est-ce plus important d’exporter ce centenaire à l’étranger ?

Depuis la chute de l’URSS et surtout au cours des années 2000, le gouvernement œuvre en faveur d’une politique de « substitution » à l’encontre de la révolution bolchevique. Le 7 novembre n’a eu de cesse d’occuper une place de plus en plus modeste dans le récit national. La révolution d’Octobre était célébrée comme un rite immuable sous l’URSS mais à la fin des années 1980, la commémoration annuelle devient le témoin de la crise que traverse l’union. Dès 1990, les pays baltes refusent de célébrer la révolution. A Moscou s’organise un défilé contestataire, parallèle au défilé officiel de la Place Rouge. Lorsque le bloc soviétique se décompose, les critiques deviennent de plus en plus fortes vis-à-vis de la révolution d’Octobre. En 1996, l’événement est rebaptisé la Journée de l’unité et de la réconciliation avant de perdre le statut de fête nationale en 2004. L’année suivante, la célébration est décalée au 4 novembre en référence non plus à la prise du Palais d’Hiver mais à la fin du temps des Troubles, illustrée par l’expulsion des troupes polono-lituaniennes de Moscou en 1612 et marquant l’avènement des Romanov.

Symbole de protestation et de la décomposition de l’appareil étatique, cet événement entre par ailleurs en contradiction avec la politique du gouvernement actuel. Décrite comme subversive, la révolution d’Octobre s’oppose à l’aspect autoritaire développé par l’exécutif depuis les années 2000. Poutine ne peut défendre la personne de Lénine et ses idées subversives au moment même où il semble s’apprêter à faire campagne pour un troisième mandat présidentiel. Une présidence reposant sur l’image d’une autorité forte et stable. Par conséquent, il est difficile de croire en l’intérêt solennel du gouvernement dans la commémoration de la Révolution. Le 25 octobre 2017, le secrétaire de presse de Vladimir Poutine, Dmitri Peskov, a annoncé que la Russie n’avait rien prévu pour l’occasion, précisant « Et pourquoi cela devrait-il être célébré ? ». Alors que Poutine a besoin d’unité au sein du pays et de personnes capables de le soutenir à la veille des prochaines élections de mars 2018, pourquoi s’investir dans une telle commémoration ? Comme pour la Révolution de Février, pourquoi ne pas garder le silence sur ces événements ? L’organisation de tables rondes, de conférences se tenant par exemple à l’institut d’Etat des relations internationales de Moscou (MGIMO) répond au devoir de mémoire. Il est plus simple d’aborder la commémoration à travers l’œil d’universitaires et de cercles restreints plutôt que de célébrer l’événement sur la place publique.

Dans un même temps, le désintérêt progressif du gouvernement vis-à-vis du centenaire ne semble pas pour autant éveiller de réaction particulière de la part de la société civile russe.

Quel positionnement de la société civile vis-à-vis du centenaire ?

A l’image des célébrations de la Révolution en 2016, la société russe s’est divisée sur la représentation de la révolution d’Octobre. Si le parti communiste de la Fédération de Russie, mené par Gennady Ziouganov, défilait dans les rues de Moscou avec des portraits de Lénine et Staline, les militants du parti libéral Iabloko déposaient devant le ministère de la Défense des fleurs à la gloire des défenseurs de la démocratie, spoliés par les bolcheviques en octobre.

Cependant, ces clivages doivent être nuancés. Les manifestations relatives à la commémoration de la Révolution restent minoritaires et n’ont  plus vraiment obtenu d’appui populaire depuis la fin de l’URSS. Il n’y a pas eu de manifestations massives en Russie. La commémoration de la révolution n’est plus l’objet que de minorités bruyantes. En effet, la majorité des Russes ne semble pas montrer un intérêt particulier à l’encontre de la révolution d’Octobre. Cette insensibilité accrue est due notamment à la politique de substitution qui contribue à dévaloriser l’évènement. La révolution d’Octobre n’appartient plus aujourd’hui aux fêtes dites nationales. L’unité de la nation russe repose dorénavant sur « la Grande guerre patriotique » et cela s’est institué bien avant la chute de l’URSS. La lutte contre le régime nazi s’inscrit davantage dans le récit national. Contrairement à la Grande guerre patriotique, la Révolution russe a subi une désacralisation. Victime du temps, elle a perdu de son importance dans certaines couches de la société. A commencer par les jeunes, qui préfèrent se tourner vers l’avenir et la mondialisation. Une jeunesse qui n’a jamais connu l’URSS et la célébration annuelle de la Révolution. Entre désinstitutionalisation et critiques, cette dernière a perdu sa lueur pour ne susciter plus que de l’indifférence aux yeux d’une grande partie de la société. Il ne faut pourtant pas stigmatiser l’ensemble de la période communiste. Des figures autoritaires comme Staline ont regagné en popularité avant même la chute de l’URSS mais plus particulièrement depuis les années 2000. Un retour alimenté par le gouvernement qui à travers les manuels scolaires décrit la période communiste comme empreinte de grandeur. Il y a bien un recul pris par rapport à la révolution mais pas de rupture avec l’histoire communiste. Malgré les répressions, les privations, l’aire communiste est celle qui a permis de vaincre le nazisme, et cela revêt une dimension sacrée.

Par ailleurs, il est important de noter la disparition précoce des individus porteurs du témoignage historique de la Révolution. Entre guerre civile et purges au sein du parti, nombre de ceux qui avaient vécu le renversement du gouvernement provisoire ont disparu dès les années 1950. Dès lors, la transmission de l’ « esprit d’octobre » a été plutôt faible, ce qui n’a pas facilité la construction d’une mémoire de la Révolution. Aujourd’hui, elle n’a plus sa place dans la construction du récit national. La Grande guerre patriotique en est beaucoup plus souvent l’événement majeur.

In fine, la commémoration du centenaire de la Révolution n’est pas d’une importance capitale que ce soit pour le gouvernement qui préfère la passer sous silence, ou pour la société civile. Si des minorités s’accaparent le sujet, celles-ci occupent une place secondaire dans l’opinion publique à ne pas surestimer. A l’image de la jeunesse russe qui préfère lui tourner le dos, la célébration du centenaire apparaît comme un non-sujet pour beaucoup de Russes.

L’événement marquant du XXe siècle a perdu de son éclat en Russie, et son centenaire n’a plus l’importance que nous voulons bien lui donner.

Florian Tignol

Crédit photo : Florian Tignol

Sources :

Veronika Dorman « Nicolas Werth « Moscou ne sait pas quoi faire des révolutions de 1917 » » Libération, 21 février 2017

« En Russie, le centenaire de la Révolution célébré sans éclat » AFP, 21 octobre 2017

Korine Amacher « L’embarrassante mémoire de la Révolution russe » La vie des idées, 14 avril 2017

Piotr Akopov « La Russie n’est pas née en 1917 » Взгяд, 31 décembre 2016

Elena Egorova « Mais qu’est ce qu’on fête ? » Московский комсомолеть, 23 janvier 2017

Olga Bondarenko « Soit un nouveau contrat social, soit une nouvelle révolution » Московский комсомолеть, 21 mai 2017

Andreï Desnitski «  La première génération d’individus libres » Газета.ру, 27 juin 2017

Korine Amacher « Fêter une révolution sans donner des idées » Le Monde diplomatique, mars 2017

Isabelle Mandraud « 100 ans après la révolution russe, la nostalgie tsariste des extrémistes orthodoxes » Le Monde, 20 octobre 2017

Песков не увидел необходимости в праздновании 100-летия революции Газета.ру 25 octobre 2017

 

Publicités

2 réflexions sur “Il était une fois, une lueur à l’Est…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s