Nelson Mandela, la naissance d’un symbole

La libération de Mandela a constitué un événement à l’échelle planétaire. Breyten Breytenbach, poète, écrivain et romancier sud-africain témoigne dans son texte « Nelson Mandela est libre », de l’ambiance effervescente qui règne alors dans le pays, en février 1990. La rumeur se répand, les réactions sont contrastées, mais chacun semble avoir conscience de la dimension profondément historique et symbolique de ce qu’il est entrain de vivre.

« Un vieil homme quitte la prison. il y était entré comme activiste, c’est un mythe qui en ressort. Un horizon s’illumine, il apporte l’espoir, et il n’a jamais connu le monde, ni la douce caresse de journées vides sous les nuages qui passent. Si cela est arrivé, il ne s’en souvient plus. Peut-être que maintenant, notre obscur passage sur la terre a un peu plus de sens. Il réussira, il échouera. Il vit. Il mourra. Nelson Mandela ouvre une porte. »

Nelson Mandela naît le 18 juillet 1918 à Mvezo, un petit village non loin d’Umtata dans le Transkei, région aujourd’hui nommée le Cap Oriental. Huit ans auparavant, le 31 mai 1910, l’Afrique du Sud devenait l’Union Sud Africaine par l’unification dans un dominion britannique autonome des régions du Cap, du Natal, de l’Ancien Etat libre d’Orange et de l’ancienne République Transvaal. Cette date n’avait pas été choisie au hasard puisqu’elle marquait l’anniversaire du traité mettant fin à la guerre des Boers, ratifié huit ans plus tôt. Cinquante et un ans après ce nouveau départ pour les Afrikaners, le 31 mai 1996, est créée la République Sud-Africaine qui s’affranchit du Commonwealth. Cette dernière période vers l’indépendance, dont l’arrivée au pouvoir du Parti National en 1948 est marquée par la violence, la discrimination et l’injustice. Nelson Mandela, en sera l’un des principaux acteurs, victimes et symboles. Aujourd’hui, il est devenu l’un des personnages clefs de l’histoire sud-africaine.

Une enfance traditionnelle dans un pays en mutation

C’est en fief du peuple Tembu, une branche de l’ethnie Xhosa que Nelson Rolihlahla Mandela naît et grandit. C’est dans le village de Qunu au Transkei qu’il hérite des récits traditionnels de son peuple mais également de l’éducation dispensée par les missionnaires. C’est là qu’il vit le premier choc des cultures, entre deux conceptions du monde. De langue Xhosa, il apprend à lire et écrire l’anglais. Lui qui a entendu raconter l’histoire de son peuple d’avant l’arrivée des Blancs, on va lui apprendre une autre histoire peuplée de sauvages et d’hommes civilisés.

La décennie qui voit naître Mandela est marquée par une série d’évènements qui vont peser sur le sort de l’Afrique du Sud, et au-delà, sur le destin de militant anti-apartheid. Les premières lois qui officialisent la ségrégation raciale sont promulguées, écartant les non-Blancs (les Métis, les Indiens, les Noirs) de la gestion de la chose publique et des fonctions élitistes. C’est en 1912,  dans ce contexte troublé, qu’est fondé sous l’impulsion de l’avocat Pixley ka Seme le South African Native National Congress (SANNC), qui deviendra l’African National Congress (ANC) en 1923. La grève des mineurs blancs de 1922 est l’une des premières manifestations massives d’intolérance de la société blanche dans l’Union Sud-Africaine. Cette société est alors tellement déchirée que le Parti communiste sud-africain prend fait et cause pour les mineurs blancs qui réclament des mesures ségrégationnistes pour préserver leur emploi. A la suite de ces évènements et dans un climat de tension, la frange la plus extrême de la communauté afrikaner va diriger l’Afrique du Sud pendant plus de dix ans et poursuivre une politique raciste qui assure la suprématie afrikaner.

Le père de Nelson Mandela meurt en 1927, confiant son fils à un parent, régent du peuple tembu. Le jeune Mandela fait son collège à Fort Beaufort, accompagné de son cousin. La formation britannique et l’esprit méthodiste de l’établissement contribuent à forger son caractère. A 20 ans, il s’inscrit à Fort Hare, seule université du pays ouverte aux non-Blancs et célèbre pour avoir accueilli grand nombre de leaders africains, tels que Robert Mugabe, Robert Sobukwe (le fondateur du Pan-African Congress PAC) ou encore Olivier Tambo, l’ami de Mandela et futur président de l’ANC.

Premiers engagements politiques

Fort Hare est le lieu où Mandela défendra ses convictions. Il en est d’ailleurs exclu après participé un mouvement de grève, et retourne auprès des sien à Qunu. Il n’y reste toutefois pas longtemps, une fois qu’il découvre que conformément à la tradition, le régent avait décidé de le marier. Il écrira dans ses notes biographiques de 1964 « il ne jugea pas utile de me consulter à propos de ma femme (…), il paya la dot, on prit des dispositions pour le mariage. Je me suis enfui à Johannesburg ». A Johannesburg, il rencontre Walter Sisulu, membre de l’ANC depuis 1940. Cet épisode est déterminant puisqu’il constitue le premier contact entre Mandela et l’African National Congress. Si les discussions qu’ont les deux jeunes gens ont avec leurs amis sont essentiellement des critiques de l’ANC, ces premières interrogations vont être à l’origine d’une transformation radicale du mouvement et de l’Afrique du Sud.

L’ANC, première organisation noire permanente à vocation nationale pour défendre les droits des noirs en Afrique, est alors composé de notables surtout actifs dans les ethnies Xhosa et Sotho. Cette organisation, d’abord strictement légaliste sous la conduite du E. J. Khaile, se rapproche du parti communiste sud-africain (SACP) dans les années 1920 avant se se radicaliser. En 1923, le SANNC devient l’African National Congress. Toutefois, avant l’arrivée de la « Ligue de la jeunesse » en 1943, le rôle de Mandela reste modeste dans l’organisation. Walter Sisulu insiste auprès de lui pour qu’il poursuive ses études de droit.

Mandela s’inscrit en 1942 à l’université d’Afrique du Sud et suit les cours par correspondance. Il décroche son diplôme de premier cycle, et entre, en 1943, à la faculté de droit de Witwatersrand, où il rencontre ses compagnons de lutte : Joe Slovo, Ruth First et des membres du South African Indian Congress comme Ismail Meer. La fréquentation de la maison de Walter Sisulu, où se retrouvent régulièrement les membres de l’ANC, contribue à forger sa conscience politique.

Nelson Mandela et l’ANC

La marche organisée à Alexandra pour protester contre la hausse du prix des transports en commun en 1943 est la première manifestation politique à laquelle Mandela prend part. Si les cadres de l’ANC tentent d’éviter les affrontements avec les autorités, les jeunes adhérents s’impatientent. Walter Sisulu, Oliver Tambo, Nelson Mandela et Anton Lembede ont un autre mot d’ordre : l’action. L’année suivante, ils créent un nouvel organe au sein de l’organisation : la Ligue de la Jeunesse, dont Lembede devient président.

Au même moment, le régime sud-africain durcit la ségrégation avec l’instauration officielle de l’apartheid en 1948. Dans les lieux publics, les écriteaux « réservé aux blancs » ou « interdit aux noirs » fleurissent. Mandela prend de plus en plus d’importance au sein de son parti : d’abord membre du comité directeur de la Ligue de la Jeunesse, il en prend la tête en 1951, puis devient t vice-président de l’ANC l’année suivante. En 1952, alors porte parole de la campagne contre l’apartheid, Mandela est arrêté une première fois. Dans le même temps, la situation évolue au sein de l’ANC qui se radicalise et passe à l’offensive. Tous les opposants à l’apartheid se réunissent en 1955, lors du Congrès du peuple au cours duquel la Charte des libertés est adoptée.

Le Congrès du peuple se tient à Kliptown, au Sud de Johannesburg, les 25 et 26 juin 1955. Il réunit plus de trois mille délégués représentant les habitants du pays. L’objectif exprimé dans la charte soumise au vote comprend l’établissement de droits égaux pour tous, la constitution d’un Etat démocratique non racial, la fin des discrimination raciales, une réforme agraire et du travail, ainsi qu’une éducation gratuite et obligatoire, sans distinction de couleur, de race ou de nationalité. Il est interrompu par la police le deuxième jour, avant l’adoption du dernier chapitre de la Charte. Au cours des mois qui suivent, de nombreuses personnalités de l’ANC furent arrêtées et 156 personnes, dont Mandela, inculpées pour haute trahison avant d’être acquittées par les tribunaux.

Le tournant des années 1960 et radicalisation de l’ANC

1960 est, pour beaucoup d’observateurs, de diplomates et de journalistes « l’année de l’Afrique ». Partout, la domination blanche est fermement contestée et l’accession à l’indépendance s’accélère pour les colonies françaises et britanniques. Pour l’ANC et Mandela lui-même, le tournant des années 1960 marque une période charnière : c’est la première fois que se définit clairement sa vision d’une société démocratique et multiraciale, se démarquant du panafricanisme et du communisme. Les panafricanistes, militants de l’ANC sont quant à eux partisans d’un nationalisme noir exclusif et affichent un rejet d’une quelconque alliance avec les non-Africains : communistes blancs, indiens et métis. Minoritaires, ils fondent en 1959 leur propre parti, le Pan-African Congress (PAC).

En mars 1960, ces militants se montrent particulièrement actifs et multiplient les boycottages et protestations qu’ils organisent avec le soutien de l’ANC. Le 21 mars 1960, les manifestations dégénèrent à Sharpeville, où les policiers ouvrent le feu, faisant 69 morts. C’est dans ce climat de vives tensions que le 8 avril, le gouvernement prononce l’interdiction de l’ANC et du PAC, dix ans après celle du Parti Communiste. Olivier Tambo, le Secrétaire Général de l’ANC quitte alors le pays et ne retournera en Afrique qu’en 1990.

Convaincu de la nécessité d’utiliser tous les moyens de pression, Mandela se prépare alors à la lutte armée. Malgré les réserve du nouveau président de l’ANC, Albert Luthuli, il fait adopter au parti une organisation militaire : l’Umkhoto we Sizwe (MK), « la Lance de la nation ». Il entreprend ensuite en 1962 une tournée à l’étranger pour recueillir des fonds et organiser l’entraînement des combattants du MK. Elle le mène à travers la Tanzanie, le Ghana, l’Ethiopie, la Tunisie, l’Egypte, l’Algérie, le Maroc et finalement l’Angleterre. Il rentre au pays le 24 juillet 1962 via l’Ethiopie avant d’être arrêté et condamné en novembre à trois ans de prison pour incitation à la violence et deux ans pour avoir quitté le pays sans autorisation.

De prisonnier à Président

Avec Mandela, les responsables du MK sont arrêtés en juillet. Trois mois plus tard s’ouvre le procès le plus médiatisé du pays. Mandela s’y décrit comme un patriote africain et y déclare notamment : « Au cours de ma vie, je me suis entièrement consacré à la lutte du peuple africain. J’ai lutté contre la domination blanche, et j’ai lutté contre la domination noire. Mon idéal le plus cher a été celui d’une société libre et démocratique dans laquelle tous vivraient en harmonie avec des chances égales. J’espère vivre assez longtemps pour l’atteindre. Mais si cela est nécessaire, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir ». Le verdict du procès de Rivonia est rendu en juin 1964. Mandela et six de ses camarades, dont Walter Sisulu, Ahmed Kathrada et Govan Mbeki, sont reconnus coupables de sabotage et condamnés à la prison à vie. Tous, à l’exception de Denis Goldberg, le seul Blanc, sont conduits à Robben Island, au large du Cap.

Le 2 février 1990, dans son discours d’ouverture de la session parlementaire, Frederik de Klerk annonce que la libération imminente de Mandela et la légalisation de l’ANC, du PAC et du Parti Communiste. Le 11 février 1990, Nelson Mandela est libre. Lorsqu’il sort de prison, la plus grande épreuve de sa vie est devant lui. Le gouvernement de Frederik de Klerk le libère en tant qu’interlocuteur de choix. Il représente l’ANC et au delà, toute l’opposition à l’apartheid. Vingt ans de militantisme et vingt-sept années de prison l’ont transformé en mythe vivant. A ce carrefour où se fait l’histoire, son destin personnel se confond avec son destin de symbole historique.  La vie de Mandela devient l’histoire de l’Afrique du Sud.

Séphora Saadi

 

Ouvrages
MELI, Francis, Une histoire de l’ANC , L’Harmattan, 1991
GUILOINEAU, Jean, Nelson Mandela, Petite Bibliothèque Payot, 1994
MANDELA, Nelson, L’apartheid, Editions de Minuit, 2010
François-Xavier Fauvelle Aymar, Histoire de l’Afrique du Sud, Seuil, 2006

 

Presse
JEUNE AFRIQUE,  « Mandela – une vie exemplaire »,15 décembre 2013
LA CROIX, « Les grands moments de l’histoire de l’ANC », 5 janvier 2012

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