Le viol de guerre : une arme invisible aux conséquences dévastatrices.

Le viol de guerre : une arme invisible aux conséquences dévastatrices.

      Il est communément admis que dans tous les théâtres d’opérations, dans toutes les zones de guerre, « zones à risques », les dommages collatéraux sont inévitables. Personne ne s’étonne de voir, en Syrie, au Yémen, en République démocratique du Congo, en Libye des images de civils décapités, massacrés, tués. Mais bien souvent, les victimes sont des civiles. En effet, alors que les hommes sont traditionnellement les « combattants » qui meurent en tant que membre d’une milice, d’un groupe armé informel ou étatique, les femmes, elles, sont reléguées à des activités relevant de la sphère domestique. Néanmoins, concernant le traitement réservé aux femmes dans les conflits, les questions de logiques purement guerrières se couplent à des questions de genre dont l’importance se révèle lorsque l’on analyse le phénomène du viol de guerre.

  Une arme comme une autre 

Il est important de noter que le viol de guerre ne répond pas à une simple pulsion sexuelle, ce n’est pas le fait d’une pulsion du combattant qui, loin de son foyer, décide de s’en prendre à une femme afin d’assouvir les souffrances de sa prétendue misère sexuelle. La réalité est en effet toute autre. Selon l’organisation française We Are Not Weapons of War dirigée par Céline Bardet, le viol de guerre recouvre une portée systémique : ces violences sexuelles sont « définies et décidées en haut lieu au même titre qu’est décrété le bombardement d’un village, l’extermination d’un peuple, le gazage d’une communauté. ». Plus de 90% des victimes du viol de guerre se trouvent dans des zones isolées géographiquement et inaccessibles à la législation nationale ou internationale. Très souvent, le crime se couple donc à un sentiment d’impunité grandissant : les victimes sont en effet très peu identifiées et quand elles le sont, ce n’est qu’après des semaines ou des mois. Les preuves et traumatismes physiques peuvent avoir disparu laissant alors la victime dans un état d’isolement et un silence mortifère. Les procès, eux, sont de rares exceptions. Lorsqu’ils ont lieu, les condamnations sont rares et jamais à la hauteur du crime commis. Pourtant, la législation avance, en juin 2016, la Cour Pénale Internationale condamne le commandant Jean-Pierre Bemba à 18 ans de prison. Le motif de « crime contre l’humanité » sera alors retenu concernant les viols qu’il a orchestré en République Centrafricaine Cette décision possède un caractère révolutionnaire car, au-delà de condamner les auteurs, ces « perpétuateurs » comme les nomme l’historien Fabrice Virgili, il est également nécessaire de voir dans quelles structures et au sein de quelles stratégies militaires se déploient le viol. Non pas pour cantonner les bourreaux au rôle d’exécutants irresponsables et excusables,mais pour voir comment les différents états-majors transforment le corps et le sexe féminin comme un outil de guerre et de pression ayant des répercussions sur l’ensemble du tissu social.

 En effet, il peut y avoir des objectifs multiples mais qui se recoupent tous et possèdent la même finalité : déstructurer le tissu social où les femmes sont le principal jalon. Il s’agit de terroriser la population, dissoudre les communautés organisées autour d’une unité biologique. Dans certains territoires d’Afrique subsaharienne, où l’ethnie d’appartenance reste une valeur centrale le viol de guerre sert à diaboliser les femmes et à « pervertir » la race. Selon Virgili, ces formes de sociations sont les plus dures envers les victimes de viols. En effet, elles sont perçues comme « ayant donné leur corps à l’ennemi » et engendrées des enfants qui ne sont pas « purs ». C’est notamment le cas en République démocratique du Congo où les enfants issus des viols revêtent l’appellation « d’enfants-serpents ». Ils sont la preuve du malheur qui s’est abattu sur la communauté et, ainsi, on ne veut ni les voir, ni les reconnaître. Les victimes sont véritablement marginalisées et mises au ban de la société.

De la même manière, le viol peut servir à transmettre, de façon délibérée, un ensemble de maladies vénériennes telles que le VIH, la syphilis et autres infections. Dans ce cas, l’objectif est de rendre les femmes infertiles et de toucher la communauté en son sein. Ces dernières, maintenant contaminées, ne peuvent plus accomplir leur devoir de procréation. Lorsque le viol est utilisé en masse dans une communauté, c’est alors l’occasion de paralyser l’ensemble d’une génération.

Les autres objectifs du viols découlent de ces deux premiers : en Algérie le viol a été l’occasion de terroriser les populations et a également été un outil de torture et de pression politique. En RDC le viol se couple à la situation génocidaire, il s’agit de faire fuir les populations afin d’avoir un meilleur accès aux zones prolifiques en minerais. Le viol est également une arme aux services des groupes idéologiques. L’enlèvement des 200 petites filles Chiboks par Boko Haram en 2014 est un souvenir resté dans les mémoires. L’organisation défend une utilisation du viol comme outil de conversion à l’islam et somme ses combattants d’en user le plus possible.

Le plus sinistre est très certainement l’utilisation du viol comme force de recrutement (promettre aux combattants qu’ils auront des relations sexuelles après avoir rejoint le groupe, assure une politique de communication assez efficace pour Daech et Boko Haram). Il reste la création de véritables « marchés sexuels » où les femmes sont capturées pour être vendues aux plus offrants.

Ainsi, cette analyse nous permet de voir que le viol de guerre n’est pas simplement un outil d’assouvissement de désirs. Il s’agit d’une pratique institutionnalisée et coordonnée qui répond à des enjeux économiques. Les questions du genre dans les conflits doivent donc être, plus que jamais, abordées afin de protéger les femmes de ce fléau grandissant à l’intersection du sexisme, du racisme et de l’esclavagisme.

Une dimension historique et anthropologique

Le caractère systémique et institutionnel du viol de guerre nous pousse à mener une analyse de fond sur la place de la femme dans les sociétés et ce qu’elle représente. Si des viols peuvent être également commis sur des hommes, ces derniers sont moins fréquents et institutionnalisés. De plus, lorsqu’ils se déroulent ils causent une déchirure sociale dans une moindre mesure. D’où vient alors ce traitement spécifique des femmes ?

  Selon l’historienne Françoise Héritier, depuis la Préhistoire il y a une « valeur différentielle des sexes ». De tous temps, l’être féminin a été pensé comme biologiquement inférieur et dès lors, la femme est apparue non pas comme un individu autonome et libre mais comme un être à protéger. Dès la Préhistoire, les rapts étaient déjà très répandus. En effet, le tissu social était très fragmenté, les groupes humains étaient constitués de petites tribus qui n’interagissaient qu’entre elles. Dès lors, la pratique de l’inceste était courante et ne posait pas de problèmes moraux. Or, il arrivait qu’en raison de maladies, de famine ou d’attaques, les hommes du groupe décident d’attaquer d’autres tribus pour prendre les femmes. Ces dernières étaient alors considérées comme des biens, au même titre que la nourriture et les armes. La fin de l’inceste n’est pas basée sur une réalisation de ses implications morales mais bien sur un objectif politique. Comme le rappelle F. Héritier « les hommes ont décidé de garder leurs filles et leurs sœurs, avec qui ils ne copulent plus, comme monnaie d’échange ». Les filles sont importantes dans les familles car elles sont garantes du lien social entre des groupes sociaux très fragmentés. Dès lors, lorsque la fille est « souillée », qu’elle ne peut plus être vendue, – elle perd son utilité  de pacificatrice de la communauté et est donc répudiée.

De la même manière, la pratique du « dol » révèle cette mésestime de la femme comme individualité propre. Quand il y a rapt ou viol, l’auteur peut payer la famille : « le préjudice était fait non à la fille mais à sa famille »(F.Héritier) qui perdait sa monnaie d’échange. Cela explique que, dans certains pays encore, le violeur puisse éviter la prison s’il épouse sa victime.

Si le viol de guerre opère une déstructuration du tissu social si importante c’est bien parce que le corps de la femme est de facto un outil de cohésion social. L’attaquer c’est attaquer l’intimité de la communauté qui, très souvent, ne s’en remet pas. Freud et Gandhi nous enseignent que la pénétration est le premier modèle de violence. Il y a un rapport pénétrant/pénétré, passivité/activité, virilité/féminité. Ainsi, lorsqu’une femme est pénétrée, le geste symbolique est bien celui d’une dévirilisation des hommes de sa communauté qui n’ont pas été à même de protéger leur « bien ».

En effet, la majorité des viols n’ont pas lieu sur le champ de bataille. Selon Jacky Roptin, auteur Des viols de guerre à la violence sexuelle comme terreur, les viols ont lieu au commissariat après une manifestation, chez les victimes, au cœur même de la sphère familiale. Parfois même, on force un membre de la famille à regarder voire à pénétrer de force sa mère, sa soeur, sa tante : ultime humiliation qui laisse des traces éternelles et immuables sur le tissu social.

Ce que dit la législation internationale

C’est le traumatisme du conflit en Bosnie-Herzégovine qui a véritablement permis le lancement d’une législation sur les viols de guerre. En effet, ces derniers ont eu lieu de manière plus ou moins institutionnalisée depuis l’époque mésopotamienne ; « capturer les femmes de l’ennemi fait partie de l’économie de la guerre » disait l’historien Virgili sur le plateau de Mediapart en 2015. Or, pour l’Occident, ces pratiques étaient, non pas le fruit d’un problème systémique eu égard à la place de la femme dans les sociétés humaines mais bien plus le fruit d’un atavisme de certains peuples barbares. Or, les viols de guerre perpétrés en Bosnie-Herzégovine ont véritablement eu un impact sur la question car ici, c’est la nation européenne, la nation « civilisée » qui était touchée. Sont-ils les premiers viols de guerre commis en territoire européen ? La réponse est évidemment non. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés eux-mêmes ont violé les femmes. A la libération de Berlin, nombre de berlinoises ont été violées par les Soviétiques et les Américains ; durant le débarquement en Normandie, nombre de Normandes sont devenues des filles de joie, bon gré mal gré de l’aide américaine. De plus, l’Allemagne nazie avait des véritables centres de grossesses forcées où les femmes jugées aryennes étaient régulièrement violées par des hauts-dignitaires du IIIème Reich afin de purifier la race allemande. Pourtant les procès historiques de Nuremberg et de Tokyo ne mentionneront pas ces exactions.

Néanmoins, le cas de la Bosnie rouvre le débat. Avant 1992, l’ONU jugeait que les viols de guerre étaient, certes répréhensibles mais qu’ils étaient inévitables. Ce n’est qu’après les viols de masse en ex-Yougoslavie que le Conseil de Sécurité des Nations Unies s’empare de la question. Le 18 décembre 1992, le Conseil déclare que le viol de guerre constitue « un crime de guerre international qu’on ne peut ignorer ». Le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie a ensuite inclus le viol de guerre comme « crime contre l’humanité ». En 2001, le Tribunal Pénal International pour le Rwanda a statué que le viol de guerre était un outil génocidaire. L’ancien maire de la ville de Tada au Rwanda Jean-Paul Akayesu a alors été condamné sur la base des viols qu’il a commandités comme de véritables stratégies d’éradication du peuple Tutsi. Enfin, le Statut de Rome (Cour Pénale Internationale) de 2002 dispose que le viol et l’ensemble des violences sexuelles sont des crimes contre l’humanité.

Des outils juridiques existent donc contre ces viols systématiques. Reste à pouvoir les appliquer et recueillir les paroles des victimes. Néanmoins, le changement majeur depuis 1992 est la reconnaissance des victimes et de leurs bourreaux qui ne sont plus simplement des éléments contingents mais bien orchestrés. De plus, l’attribution du prix Nobel de la paix 2018 à « L’homme qui répare les femmes », le docteur Denis Mukwege, est encore un pas en avant dans la sensibilisation des acteurs politiques à cette question de politique internationale.

Le cas du viol de guerre durant la guerre civile française en Algérie

Les viols de guerre durant la guerre civile d’Algérie sont intéressants à analyser en eux-mêmes car ils regroupent l’ensemble des problématiques que nous avons identifiées plus haut. En effet, ils révèlent que la croyance en un atavisme de certains peuples barbares ne tient pas debout, que le silence des femmes est mortifère et que l’impunité des bourreaux mène à des tortures répétées et systémiques sur toute la durée du conflit.

Malgré la rhétorique étatique qui nous apprend que la « guerre d’Algérie » fut l’un des évènements marquant des années 60, il est important de noter qu’à cette époque, l’Algérie est française. Ce n’est que le 18 mars 1962, avec la signature des accords d’Evian que l’indépendance est accordée à cet ancien département français. On comprend donc que, les exactions, les tortures, les massacres (Sétif, Guelma et Kherrata en 1945), les assassinats, les meurtres et les viols n’ont pas été commis sur des Algériens mais bien sur des Français d’Algérie et cet élément prend tout son sens dans la reconnaissance des crimes de guerre commis par l’état-major français. Néanmoins, au-delà de ce point formel, force est de constater que si les autorités de la métropole française commettaient autant d’exactions sur les populations en Algérie, c’est qu’elles étaient tout de même étrangères. L’état-major se considérait bien face à des citoyens de seconde zone, des “colonisés” et non pas des citoyens de plein droit. 

    Le sujet est véritablement traumatique en France. En effet, nul n’a oublié la polémique qui a entouré Emmanuel Macron en 2018 lorsqu’il a publiquement reconnu la pratique des tortures systémiques durant la guerre. Marine le Pen dénonçait en effet un « acte de division » censé « flatter les communistes » alors que le président se rendait au chevet de la veuve de Maurice Audin, mathématicien et communiste tué en 1957 par les militaires français. Si la question de la torture est encore un sujet de société et un enjeu mémoriel en France, celle du viol de guerre représente l’un des plus grands tabous de cette guerre civile.

  « S’il n’est pas certain que les meurtriers éprouvaient de la jouissance en tuant leurs victimes, les violeurs si ». Selon l’historien Bernard Sigg, l’une des principales raisons du silence dans le cas algérien provient de la profonde honte qui frappe l’armée française. En effet, comment justifier publiquement que l’armée du pays des droits de l’Homme portant avec ferveur les valeurs de la République ait ordonné des violences si crues et dénuées d’humanité ? S’il y a des guerres propres, il existe aussi des guerres sales, surtout en situation coloniale. Très souvent, le viol de guerre a été exclu du débat public à cause de sa prétendue exceptionnalité. Pour beaucoup, il était le fruit d’un atavisme de certains peuples barbares qui, en prenant une contrée, prenaient aussi les femmes qui l’habitait, dans ce butin de guerre, à la même enseigne que les richesses matérielles. Il n’était pas étonnant de voir des viols au moment de conflits interethniques. Or, dans le cas de la guerre civile française, ce sont bien les français du vieux continent européen qui ont commis ces exactions. C’est alors un peuple dit civilisé, défenseurs de l’identité démocratique et des droits de l’Homme, qui sombre dans la plus profonde des cruautés. Cela ne passera pas ; d’autant plus dans un contexte de Guerre froide où l’Occident s’érige en défenseur du monde libre et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

  Dans une interview datant de 2001, l’ancien général de guerre Paul Aussaresses déclarait que « Les femmes, pendant la guerre d’Algérie, étaient traitées de la même manière que les hommes. ». Chacun connait les méthodes de torture orchestrées par l’état-major français : brûlure à la cigarette, simulation de noyade, la « gégène » (électricité envoyée dans les parties les plus sensibles du corps), pendaison, coups, sans oublier les tortures psychologiques comme la privation de sommeil, les menaces et les insultes. Or, de rares témoignages de combattantes féminines relatent des faits de viols exclusivement féminins. Au début des années 60, 2% de « fidayates » luttent pour l’indépendance algérienne. Djamila Boupacha est l’une d’entre elles. Militante du Front de Libération Nationale (FLN) elle est arrêtée en 1960, pour tentative d’attentat. La bombe qu’elle pose devant la Brasserie des facultés le 27 septembre 1960, désamorcée par les démineurs de l’armée, n’entraînera aucune victime. Arrêtée puis envoyée à la prison Barberousse à Alger ; elle avouera son acte (pour lequel elle risque alors la peine de mort) afin de faire arrêter le supplice qu’elle endure en détention. Son avocate, Gisèle Halimi raconte dans un entretien de 2008 l’état de sa cliente : « La première fois que je la vois, je vois les trous de cigarettes dans les seins, je vois dans le parloir de Barberousse à Alger les traces de liens sur ses poignets, je vois qu’elle a une côte cassée, elle peut à peine parler. ». Au fil de leurs échanges, Djamila Boupacha reconnaîtra avoir été violée. Dès lors, toute la défense de l’avocate reposera sur l’invalidation des aveux, obtenus par la torture et par le viol, une première dans l’histoire du conflit algérien.

   En effet, s’il est maintenant reconnu que des violences sexuelles ont eu lieu dans les lieux de détention (Villa Susini, Hôpital Birtraria) ou encore durant les opérations de pacification (notamment dans les montagnes du Djebel), un grand silence entoure cette dimension du conflit. Il y a en premier, le silence de ces femmes qui, touchées au plus profond de leur intimité, ne se sentent pas victimes mais complices. Elles pensent l’avoir bien cherché, avoir fait “trop de vague” et ne pas être resté à leur place.  Henri Pouillot, ancien appelé en Algérie, le raconte dans son ouvrage La Villa Susini. Ce dernier estime avoir assisté à une centaine de viols en dix mois passés en Algérie de juin 1961 à mars 1962. Selon lui, le commandement n’encourage pas spécialement le viol mais reproche très explicitement aux appelés de ne pas être « assez efficaces pour obtenir les informations ». Tout cela se déroulait dans un silence des plus assourdissants dû à la place de la femme dans la société algérienne. En effet, leur virginité représente alors la fierté de leur famille et est garante d’un mariage futur. Une femme violée est alors une femme souillée qui attire la honte sur sa famille. Il y a ensuite le silence des hommes algériens qui, honteux de n’avoir pas su protéger leurs femmes et leurs filles, préfèrent se taire que d’assumer ce qui représente pour eux une dévirilisation et une humiliation plus grande encore que celle de faire des morts. Il y a le martyr et la femme violée, deux victimes du conflit et pourtant deux traitements radicalement opposés. Puis, il y a le silence du commandement français, des appelés qui ne reconnaîtront, sinon jamais, que très tard ces viols.

  Le procès Boupacha représente alors bien une révolution pour la reconnaissance de la torture et, spécifiquement, pour la question des viols de guerre. Gisèle Halimi, rejoint par un nombre important de personnalités féministes dont Simone de Beauvoir brisent le mur du silence et le tabou du viol afin de faire innocenter la victime. Condamnée à mort à Caen le 28 juin 1961, elle est amnistiée en 1962 grâce à la promulgation des accords d’Evian.

  Au-delà du viol en centre de détention, conséquence terrible de l’arrestation, il y a également le viol qui détruit le lien social, le viol cruel qui n’arrive que par pure volonté d’infliger de la souffrance à la communauté. Henri Pouillot relate également dans son ouvrage les arrestations arbitraires de femmes, souvent mineures et emmenées dans des centres de détention afin d’assouvir une pulsion sexuelle, de faire preuve de « virilité » devant les copains. Il y a également le viol des opérations de pacification menées dans le Djebel, qui a sûrement été le plus sanglant sur ce plan-là. Sur la fameuse photographie remise au journaliste Jacques Duquesne on peut voir une femme nue tenue par deux hommes lourdement armés. Cette dernière était soupçonnée d’être la maîtresse d’un membre du FLN. Elle a été violée, torturée par les harkis et n’a pas survécu aux violences. Dans ces mêmes montagnes la pratique du « viol à 4 » a également eu lieu : deux hommes armés montent la garde, l’un d’entre eux tient en respect la famille et le quatrième, le bourreau, viole la femme. Ensuite, chacun tourne.

Les viols de guerre sont loin d’être le fait de peuples barbares n’ayant pas admis les femmes comme des êtres à part entière dans la société. Ils sont l’une des armes de guerre les plus répandues et destructrices. S’intéresser à leur pratique c’est voir comment, le corps féminin peut être utilisé comme un outil de pression politique, économique, stratégique. Les frontières usuelles d’Orient et d’Occident s’effacent face à cette pratique qui concerne l’humanité dans son ensemble. Agir contre, c’est alors agir pour la reconnaissance et l’émancipation des femmes  au niveau international.

Notes: 

“fidayate” désigne l’ensemble des femmes qui, engagées au côté des hommes dans le Front de Libération Nationale, ont lutté pendant la guerre.

 Paloma Feltre

Bibliographie :

 F. Héritier, M. Perrot, S. Agacinski, N. Bacharan, La plus belle histoire des femmes, Points, 2011

Daniès Marie, « Restaurer l’intime. Les violences sexuelles », Mémoires, 2019/2 (N° 75), p. 4-5. URL : https://www-cairn-int-info.ezpaarse.univ-paris1.fr/revue-memoires-2019-2-page-4.htm :

Roptin Jacky, « Des viols de guerre à la violence sexuelle comme terreur », Mémoires, 2019/2 (N° 75), p. 5-7. URL : https://www-cairn-int-info.ezpaarse.univ-paris1.fr/revue-memoires-2019-2-page-5.htm

Comment les viols de guerre sont devenus des armes de terreur, vidéo Mediapart https://www.youtube.com/watch?v=9bzEE4s_YTs&ab_channel=Mediapart avec en invité Fabrice Virgili et Julie le Gac.

Henri Pouillot, La Villa Susini, Editions Tirésias, octobre 2001

Raphaëlle Branche, Fabrice Virgili, Viols en temps de guerre, Payot, 2011

Codaccioni Vanessa, « (Dé)Politisation du genre et des questions sexuelles dans un procès politique en contexte colonial : le viol, le procès et l’affaire Djamila Boupacha (1960-1962) », Nouvelles Questions Féministes, 2010/1 (Vol. 29), p. 32-45. DOI : 10.3917/nqf.291.0032. URL : https://www.cairn-int.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2010-1-page-32.htm

La sexualité des appelés en Algérie in Jean-Charles Jauffret (dir.), Des Hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Paris, Autrement, 2003, p.402-415.

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