Daech a-t-il révolutionné le djihadisme ?

Daech a-t-il révolutionné le djihadisme ?

Le 3 novembre 2020, l’État islamique (EI)1, aussi appelé Daech, revendique l’attentat survenu la veille au soir dans le centre de Vienne. Cette attaque, qui a fait 3 morts et 23 blessés, est la troisième qui s’est déroulée sur le sol européen en l’espace de seulement quelques semaines puisqu’elle fait suite à deux attentats en France, non revendiqués mais perpétrés par des sympathisants de l’État islamique.

Ces trois événements meurtriers ont contribué à remettre, une fois de plus, ce groupe terroriste au cœur de l’actualité. Le terrorisme islamiste, et plus particulièrement le djihadisme, est l’une des préoccupations principales de la communauté internationale depuis le 11 septembre 2001. La mouvance djihadiste n’a pas cessé de se renforcer et de se diversifier depuis cette date. Il existe aujourd’hui une véritable « nébuleuse djihadiste » et on ne compte plus les dénominations et groupes qui se créent, s’affrontent, fomentent des attentats et déstabilisent de nombreuses régions à travers le monde. Au sein de  cette nébuleuse, il semblerait que l’État islamique ait pris les devants au cours des dix dernières années et monopolise régulièrement l’attention.

Quelles sont les spécificités de ce groupe ? Quelles sont les étapes qui ont fait de Daech la principale menace djihadiste selon les services de contre-terrorisme ? Comment expliquer que cette menace perdure, y compris après la chute de son califat en 2015 ?

Anne Hidalgo, François Hollande et Barack Obama devant le Bataclan après les attentats revendiqués par Daech, 29 novembre 2015

Le djihadisme : origines et évolutions

Issu de la racine trilitère « jahada », le djihad renvoie à la notion d’effort. On distingue le grand djihad du petit djihad. Le premier est intérieur et consiste à travailler sur soi même, à faire un effort pour être un meilleur musulman. Le deuxième est extérieur et se traduit par un combat militaire. Le petit djihad est majoritairement défensif mais peut également, dans certaines situations très précises, être offensif. Le djihadisme peut dès lors être entendu comme la pratique du djihad2. Si cette pratique est constamment au cœur de l’actualité depuis maintenant une vingtaine d’années, ce n’est pas un phénomène récent.  

Des mouvements djihadistes – qui entendent établir par la conquête militaire et le combat armé des États musulmans gouvernés par les lois de la charia3 – se manifestent en réalité depuis le VIIe siècle, dès les premiers califats. Ils ont été particulièrement structurant en Afrique de l’Ouest entre les XVII et XIXe siècles. Ils ont en effet établi de nombreux califats à cette période, à l’instar du califat de Sokoto d’Usman dan Fodio, à tel point qu’au début du XIXe siècle, la majorité de la région était dominée par des « régimes djihadistes »4. Interrompus par la colonisation, ces mouvements ont laissé derrière eux une littérature conséquente qui a, en partie, inspiré un djihad que l’on pourrait qualifier de « contemporain » qui donnera plus tard naissance à Daech.

Hassan al-Banna fait partie des penseurs contemporains de l’islam politique qui se construit alors en opposition au colonialisme. Il crée, en 1928, la Confrérie des Frères Musulmans. Selon lui, la tutelle britannique avait contribué, par la diffusion de valeurs occidentales en Égypte, à un effritement spirituel ainsi qu’à une détérioration des mœurs et des comportements. La Confrérie entend donc ré-islamiser la société égyptienne dans tous ses aspects (politique, économique, social ou encore juridique). Ce projet d’islam politique s’est premièrement manifesté auprès des classes moyennes et sa diffusion s’est faite par le biais d’actions caritatives et de réseaux de bienfaisance. Il a ainsi connu une grande popularité. Cependant, il ne faisait pas l’unanimité en Égypte, en particulier auprès du pouvoir en place, si bien qu’Hassan al-Banna est assassiné en 1949. Les Frères Musulmans, qui disposent d’une branche armée depuis 1930, s’engagent alors dans un projet plus violent. Plus tard, dans les années 1970, Sayyid Qutb, s’inspirant des idées des Frères Musulmans, radicalise la pensée d’al-Banna dont le projet politique est transformé en projet djihadiste. Il réintroduit alors et légitime la notion de djihad offensif5 pour combattre les ennemis de l’Islam. Selon lui, l’islam est intrinsèquement expansionniste et il appelle au combat pour fonder un État islamique.

L’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979 et la guerre qui s’est ensuivie ont été une période charnière et ont constitué une véritable caisse de résonnance de cette idéologie djihadiste qui renaissait. Utilisée pour mobiliser des combattants, elle s’est massivement diffusée au sein des groupes armés. Cet effet mobilisateur a été accentué par Abdallah Azzam qui la renforça en y introduisant le concept de « martyr », appelant les combattants à chercher activement la mort dans les combats afin d’accéder à l’éternel. Cet essor de la pensée djihadiste se concrétise par la création d’Al-Qaïda en 1987, par Azzam et son élève Oussama Ben Laden. Le djihad, alors pratiqué localement en Afghanistan, prend de l’ampleur et revêt la forme d’une lutte transnationale. Pour Ben Laden et Ayman al-Zawahiri, son successeur, de nombreux pays du Maghreb et du Moyen Orient sont apostats6 et doivent être renversés afin de mettre en place des États islamiques. Cependant, ces pays sont soutenus par des régimes occidentaux et il apparaît alors nécessaire de renverser en priorité ces « ennemis lointains » afin de pouvoir, ensuite, faire tomber les « ennemis proches » et concrétiser cet idéal d’États régis par les lois de l’islam. La lutte djihadiste telle que l’entend Al-Qaïda devient, au cours des années suivantes, la matrice d’autres combats se déroulant dans la région.

« Al-Qaïda en Irak » est créée en 1999 par Abou Moussab Al Zarqaoui, parfois surnommé « le boucher de Bagdad ». Cette implantation en Irak est à l’origine de la création et de l’ascension de Daech. Profitant du chaos qui résultait de la guerre avec les États-Unis et des sanctions internationales qui pesaient sur le pays pour prospérer, la branche a su progressivement étendre son influence en tant que groupe à part entière, se détachant tout aussi progressivement d’Al-Qaïda central. En 2006, Al-Qaïda en Irak est officiellement renommée « État islamique en Irak » (EII). L’organisation continue de grandir et s’exporte vers la Syrie, qui connaît une guerre civile depuis 2011. L’organisation est renommée une nouvelle fois en 2013 et devient alors l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL7) afin d’affirmer son contrôle et son influence sur les terres syriennes. Enfin, en 2014, le groupe proclame la restauration du califat sur les terres transfrontalières qu’il occupe et se renomme « État islamique ».

Un djihadisme propre à Daech

Si l’État islamique est directement dérivé d’Al-Qaïda et trouve ses racines dans les discours djihadistes qui ont refait surface au cours des années 1970, le groupe a en réalité développé une idéologie8 et des pratiques du djihadisme qui lui sont propres.

Premièrement, Daech a cristallisé son discours autour de l’opposition sunnite-chiite9. Plus encore, il s’octroie le statut de sauveur et d’unique défenseur des intérêts sunnites, se présentant ainsi comme une alternative aux autres groupes djihadistes, et plus particulièrement à Al-Qaïda. Cette stratégie de polarisation résulte directement de la guerre d’Irak, à l’issue de laquelle les Américains ont installé un gouvernement chiite qui a ensuite opprimé la communauté sunnite du pays, inférieure numériquement à la communauté chiite. Les cadres de ce qu’était alors Al-Qaïda en Irak ont exacerbé cette opposition dans l’optique de plonger la société irakienne dans une guerre civile. Cette stratégie avait pour objectif de mieux recruter des combattants sunnites par la suite, rappelant ainsi le célèbre adage « diviser pour mieux régner ».

Civils pendant la « Bataille de Mossoul » en 2016

Ce rejet complet du chiisme, dont les croyants sont pris comme cible par le groupe, est symptomatique de l’idéologie très « identitaire »10 de Daech, qui refuse toute forme de pluralisme religieux. Cette vision est propre au groupe et va de pair avec un djihadisme d’une extrême violence. Cette violence s’est manifestée à l’encontre des chiites mais également de toute communauté d’autres confessions. En effet, le groupe considère que toute personne n’étant pas en accord avec son interprétation de la charia est un apostat. Cette lecture très particulière des principes du djihad a sous-tendu une vague d’épuration ethnique entreprise par Daech à travers l’Irak où vivait une population jusque-là « largement multiethnique et multiconfessionnelle »11. Cette violence inouïe a été dénoncée par les autres mouvements qui se présentent, par comparaison, comme des mouvements moins violents et ayant une lecture moins excluante et surtout moins mortifère du djihad. Cette dernière diffère tellement de celles traditionnellement portées par les autres groupes d’obédience djihadiste qu’Al-Qaïda s’en détache officiellement en 2014, en précisant ne pas être « responsable de ses actions » et que l’EIIL « n’est pas une branche d’Al-Qaïda ». 

En termes de pratique du djihadisme, Daech se distingue aussi par son mode de recrutement et par l’attrait qu’il exerce sur les populations locales mais aussi à l’international. C’est aujourd’hui encore le groupe djihadiste qui compte le plus de combattants étrangers, et de loin. En 2014, on estimait qu’environ 15 000 combattants étrangers, provenant de plus de 80 pays, se trouvaient en Irak et en Syrie12. Le modèle djihadiste porté par le groupe État islamique, fondé sur une rhétorique de l’exclusion – un mouvement qui fait de la défense des intérêts des personnes opprimées et délaissées une priorité –, constitue un levier de recrutement sans pareil. Son processus de recrutement se différencie également en ce qu’il utilise tous les codes de la communication moderne. Là où Al-Qaïda utilisait une communication très austère, principalement en arabe, Daech fait preuve d’une communication moderne, attirante et traduite dans de nombreuses langues. Internet et les réseaux sociaux sont devenus les plateformes privilégiées de recrutement du groupe puisqu’elles lui permettent de diffuser très largement et facilement son discours mobilisateur et de toucher une audience massive, partout à travers le monde. Cette propagande numérique a eu deux incidences. Elle a d’abord entraîné une vague de départs vers la Syrie et l’Irak. En Europe, la France est le pays qui a connu le plus de départs, devant le Royaume-Uni et l’Allemagne. On estime à environ 1 300 le nombre de départs depuis la France depuis 201313 (sur 5 000 environ en Europe). La propagande s’est ensuite traduite par une phase de homegrown terrorism. En effet, la diffusion massive d’instructions pour perpétrer des attaques à différentes échelles a permis à Daech d’inspirer de nombreuses lone-wolf attacks. Cela permet au groupe d’être actif quasiment partout à travers le monde par le biais d’un réseau très vaste puisque les combattants qui venaient auparavant se former en Syrie ou en Irak peuvent maintenant se former de manière autonome, peu importe où ils se trouvent. Daech choisit ensuite de revendiquer, ou non, ces attaques perpétrées en son nom s’il estime qu’elles servent son image ou sa cause.

Pays de provenance des combattants étrangers. Source : Peter Neumann, King’s College London; The International Center for the Study of Radicalization and Political Violence, dans le New York Times.

La prise de Mossoul en juin 2014, qui intervient après plus d’une année de conquête territoriale, est également révélatrice d’un renouvellement de la pratique du djihadisme. En effet, quelques jours plus tard, le 29 juin, Daech proclame un califat. La volonté d’établir un califat, territorialisé et régi par les règles du Coran dans sa lecture la plus pure, est au cœur du projet de tous les groupes djihadistes. La différence réside dans la rapidité avec laquelle l’EI a atteint cet objectif. Pour la majorité des autres mouvements tels qu’Al-Qaïda, il s’agit plutôt d’un objectif de long terme, qui passe après la lutte contre les ennemis lointains et les États apostats. L’instauration du califat est imaginée comme la dernière étape de leur projet, comme une forme de consécration, alors que c’est l’une des priorités de Daech, qui entend étendre son influence dans un deuxième temps.

Comment le groupe a-t-il réussi cet objectif si rapidement ? Son ascension fulgurante et l’extrême rapidité avec laquelle il a proclamé son califat s’explique en grande partie par le contexte de très forte instabilité qui régnait en Irak et dans certaines parties de la Syrie dans les années 2000 et au début des années 2010. Ce contexte de troubles géopolitiques et de vide politique en Irak mais aussi de guerre civile en Syrie a constitué un terreau fertile permettant au groupe de maîtriser un territoire très vaste. Le contrôle de territoires a aussi été favorisé par le recrutement d’anciens militaires irakiens et cadres du parti Baas14. Ces derniers ont permis à Daech de se professionnaliser et de progresser sur le plan stratégique. Cette emprise territoriale a permis au groupe de prendre l’ascendant sur les autres mouvements djihadistes, qu’il a d’ailleurs mis en garde : « Sachez qu’avec l’établissement du califat, vos groupes ont perdu leur légitimité. Personne ne peut ne pas prêter allégeance au califat »15.

Mossoul en 2016

Daech a ainsi imposé une nouvelle idéologie, renversé l’ordre des priorités et mis en œuvre de nouveaux modes opératoires. Ce modèle novateur a été extrêmement mobilisateur et a marqué une rupture nette avec ceux portés par les autres groupes alors à bout de souffle. Al-Qaïda, figure de proue du djihadisme pendant tout le début du XXIème siècle qui déclinait depuis plusieurs années, a ainsi été éclipsé. Daech a alors pu revendiquer le leadership de la lutte djihadiste.

Une révolution contrariée mais toujours en marche 

Cette ascension rapide n’a pas été sans obstacles. La revendication d’un califat a eu un effet d’électrochoc sur la communauté internationale qui avait, jusqu’alors, largement sous-estimé la force de frappe de l’EI. Une coalition internationale, sous l’égide des États-Unis, est créée dès août 2014 dans l’optique de contrer cette menace terroriste grandissante. Cette dernière ne fait finalement pas le poids face aux frappes aériennes de la coalition. Dès 2015, Daech n’a plus conquis de territoires, mettant fin au mouvement d’expansion territoriale qu’il avait entrepris depuis plusieurs années. Le groupe connaît de surcroît d’importantes pertes, aussi bien humaines que matérielles16, et perd rapidement le contrôle de son territoire. Le califat auto-proclamé chute officiellement le 23 mars 2019, lorsque Baghouz, le dernier bastion de Daech, tombe aux mains des Forces démocratiques syriennes et de la coalition.

Ces frappes aériennes et ces combats ont fortement affaibli le groupe, mais ils ont surtout mis en exergue l’instabilité inhérente à son modèle. Sa croissance exponentielle n’était pas soutenable sur le long terme et ses ressources financières n’étaient pas suffisantes. Le groupe, dont le modèle économique s’apparentait en de nombreux points à celui d’une économie de guerre, n’a pas su maintenir les services publics qu’il avait en partie continué d’assurer à ses débuts. Il a alors dû se résoudre à augmenter massivement les taxes afin d’atteindre un « équilibre financier »17. Ce modèle instable a contribué à affaiblir l’EI de l’intérieur. Il lui a donc été impossible de faire face aux attaques extérieures.

Forces françaises de la coalition internationale dans la région d’al-Qaïm, proche de la frontière syro-irakienne, en mai 2018

Néanmoins, l’organisation s’était préparée à l’éventualité d’une disparition du Califat physique. Ses cadres avaient d’ailleurs prévu les modalités d’une clandestinité qui devait se traduire par une « retraite dans le désert » afin de permettre la survie du groupe malgré la perte de son territoire mais aussi, et surtout, son retour. Force est de constater que ce plan est aujourd’hui en marche. En effet, si la chute du Califat s’est traduite par des recompositions et par la perte d’une partie de ses soldats au profit d’autres groupes djihadistes, Daech reste aujourd’hui encore la principale menace djihadiste aux yeux de la communauté internationale. Le chef du Bureau du contre-terrorisme des Nations Unies, Vladimir Voronkov, a d’ailleurs rappelé en début d’année 2020 que, même s’il ne contrôle plus de territoire, « le groupe demeure au centre de la menace terroriste transnationale »18. En effet, si le Califat ne s’étend plus aujourd’hui ou ne se manifeste plus physiquement, il se maintient de fait, ne serait-ce que dans les esprits. Le groupe et son discours demeurent très prégnants sur les réseaux sociaux. Ces derniers sont toujours des canaux de recrutement fonctionnels pour Daech qui continue d’exercer un fort pouvoir d’attraction. La guérilla que mène Daech en tant que groupe armé n’est donc qu’un pan de l’action du groupe. Sa véritable force de frappe réside dans son idéologie qui inspire de nombreuses personnes à travers le monde et est utilisée comme justification pour perpétrer des attentats terroristes. 

Par ailleurs, la situation en Afrique aujourd’hui est préoccupante et témoigne de la résilience du groupe. À peine un an après la chute de Baghouz, Daech a étendu son influence et s’est re-matérialisé par le biais de différents groupes à travers le continent, comme l’EI en Afrique de l’Ouest (ISWAP) et l’EI en Afrique Centrale (ISCAP), qu’il soutient financièrement, matériellement et spirituellement19. Le groupe a aussi activement transformé et réorganisé ces nouvelles branches qui sont de plus en plus actives et deviennent très préoccupantes. La mobilisation de djihadistes et la perpétration d’attentats terroristes s’intensifient et sont devenues des menaces sécuritaires majeures pour les États de la région.

Le Sahel est particulièrement touché par le terrorisme djihadiste, comme en témoigne la multiplication des missions militaires, à l’instar de l’opération française Barkhane ou de la MINUSMA20 de l’ONU, et des instruments de coopération multilatérale. Cette année encore, un nouvel instrument a été créé sous l’égide de la France : la Coalition pour le Sahel qui vient s’ajouter au G5 Sahel, au Partenariat pour la Sécurité et la Stabilité au Sahel et à l’Alliance Sahel. Ces mécanismes d’intervention semblent toutefois avoir échoué à ralentir ce fléau, les groupes djihadistes ayant plutôt tendance à gagner du terrain. Dans cette région, l’ISWAP est confronté à d’autres groupuscules tels qu’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI, branche locale d’Al-Qaïda). Quoi qu’il en soit, l’EI est bien présent dans la région et gagne progressivement du terrain. L’implantation croissante de Daech au Sahel se fonde notamment sur un discours de résurrection des Califats pré-coloniaux d’Afrique de l’Ouest. La conjugaison de problèmes d’ordre politique et économique ainsi que certaines tensions interethniques qui existent dans la région ont également favorisé cette implantation21

L’EI prospère également en République Démocratique du Congo, et plus récemment, au Mozambique sous la bannière de l’ISCAP. Dans cette partie du continent africain, ses partisans ne connaissent aucune rivalité et montent en puissance à une vitesse alarmante bien qu’ils ne soient actifs que depuis peu. Le nombre d’attaques a fortement augmenté en un an, tout comme leur ampleur, comme cela a été démontré au début du mois de novembre, quand le groupe a décapité une cinquantaine de personnes dans la province de Cabo Delgado au Mozambique. Qui plus est, l’emprise territoriale d’ISCAP n’a cessé de croître au cours des derniers mois.

L’idéologie portée par Daech reste donc puissante et le groupe demeure le mouvement djihadiste le plus mobilisateur aujourd’hui. Ainsi, si l’on a pu penser que la révolution djihadiste que représentait Daech avait été interrompue par la chute de son califat territorial, il n’en est rien. Le groupe a diversifié son action et s’est répandu à travers l’Afrique, entamant dès lors un nouveau chapitre de sa violente histoire. Il a su se réinventer, se métamorphoser et se disséminer à l’échelle d’un continent. Loin d’avoir disparu, l’espoir d’instaurer un califat survit et se réincarne à travers des groupes affiliés à l’État islamique central.

Amélie Coffignal 

1 Si le groupe se fait appeler « État islamique », il est important de noter que cette dénomination est contestée. En effet, Daech n’a jamais réussi à fonder un État politique stable et reconnu par la communauté internationale. Il s’agit plutôt d’un « proto-État ».

 2Voir à ce propos le dossier « Les mots de l’islam » de France Inter : https://www.franceinter.fr/histoire/le-djihad-un-combat-sur-soi-meme

 3 La charia (الشَّرِيعَة) désigne, dans l’islam, les lois et normes qui régissent la vie religieuse, politique et sociale, aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère publique.

 4 Paul E. Lovejoy, « Les empires djihadistes de l’Ouest africain aux XVIIIe-XIXe siècles », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n°128, 2015.

 5 Le djihad est un concept controversé et complexe. Certains textes du Coran y font référence de manière souvent contradictoire ce qui complique la compréhension de cette notion. Les mouvements djihadistes actuels ont une interprétation très extensive de la notion de djihad offensif, qui va même souvent à l’encontre des pratiques “historiques” et autorisées par le Coran.

 6 L’apostasie est, d’après le dictionnaire de l’Académie française, le fait de renoncer à sa religion. Par conséquent, les apostats sont les personnes ayant renoncé à leur religion, abandonné leurs croyances.

 7 Littéralement الدولة الاسلامية في العراق والشام (ad-dawla al-islamiyya fi-l-iraq wa-š-šam) d’où provient l’acronyme « Daech ».

8Nous reprendrons ici la notion d’idéologie telle qu’elle est définie dans le dictionnaire de l’Académie Française : « ensemble de représentations, vision du monde propre à une société, une époque, un mouvement intellectuel, un groupe social ».

 9 Pour plus de détails sur la distinction sunnite-chiite, voir par exemple l’article de Maxime Vaudano : “Quelles sont les différences entre sunnites et chiites ?”, Le Monde, 20 juin 2014.

10 On entend par « vision identitaire » une vision fondée sur le caractère singulier du groupe défendu, ici les sunnites.

 11 Abdelasiem El Difraoui, « Chapitre II. Le djihad selon Daesh», dans : Abdelasiem El Difraoui éd., Le djihadisme, Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », 2016, p.57.

 12 D’après les chiffres publiés dans le New York Times.

13 Le phénomène de départs en zone syro-irakienne est abordé en détail dans le rapport (Sénat, n° 639, session ordinaire 2017-2018) de Mme Sylvie Goy-Chavent fait au nom de la commission d’enquête sur l’organisation et les moyens des services de l’Etat pour faire face à l’évolution de la menace terroriste après la chute de l’Etat islamique, juillet 2018, pp. 27-28.

 14 Le parti Baas, socialiste et panarabiste, a longtemps été dominant en Irak. Il existe également en Syrie : le président Bachar al Assad est du parti Baas. Pour plus d’informations sur cette question voir la description d’Anne-Lucie Chaigne-Oudin : « Parti Baas », Les clés du Moyen-Orient, 9 mars 2010.

 15 Selon les propos rapportés dans : « Les islamistes de l’EIIL proclament un « califat islamique » entre l’Irak et la Syrie », Le Monde, 29 juin 2014.

 16 Selon les propos rapportés dans : « Les islamistes de l’EIIL proclament un « califat islamique » entre l’Irak et la Syrie », Le Monde, 29 juin 2014.

17 D’après Hélène Sallon, « Comment l’Etat islamique a organisé son ‘califat’ » Le Monde, 11 décembre 2015.

 18 « Daech demeure au cœur de la menace terroriste internationale, souligne l’ONU », ONU Info, 7 février 2020.

 19 Comme l’explique Jacob Zenn dans « ISIS in Africa: The Caliphate’s Next Frontier », Center for Global Policy, mai 2020.

 20 Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali

 21 Voir à ce propos : Nadine Wellnitz, « Crises au Sahel : le prisme malien », Classe Internationale, octobre 2020.

Sources :

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(2020). “Daech demeure au cœur de la menace terroriste internationale, souligne l’ONU”. ONU Info. https://news.un.org/fr/story/2020/02/1061352

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