Crises au Sahel : le prisme malien

Crises au Sahel : le prisme malien

Le 14 février 2020, dans la région de Mopti au Mali, un groupe armé d’hommes vraisemblablement dogons[1] ont attaqué le village de Ogossagou, en ciblant les parties habitées par les membres de la communauté peule[2]. Ce village avait déjà subi un massacre le 23 mars 2019, ce qui est révélateur des tensions ethniques qui existent dans la région. La violence de l’attaque du 14 février a remis en lumière la crise humanitaire du Sahel. Il s’agit en effet d’une crise complexe par son aspect multiforme : elle allie crise climatique due à la raréfaction des ressources naturelles à crise politique liée à un sentiment d’abandon du peuple par des élites non-fonctionnelles. Celles-ci engendrent à leur tour une crise sécuritaire suite à la formation de groupes armés ayant pour objectif de dominer le territoire sahélien et y instaurer la Shari’a, sur fond de crise inter-ethnique. Dès lors, toutes ces crises interdépendantes ont eu pour conséquence de créer une large crise migratoire.

          C’est donc l’ensemble de ces facteurs qui caractérise la situation au Sahel comme une crise humanitaire. Aujourd’hui, la vie d’une large partie de la population au Mali, Niger, et Burkina Faso en particulier est menacée. Afin d’en comprendre le contexte, nous nous pencherons sur les deux facteurs principaux de ce drame humanitaire au regard du Mali : la crise sécuritaire et la crise climatique. 

Il convient d’abord de dresser un portrait du paysage politique et ethnique du territoire sahélien, pour ensuite comprendre la crise humanitaire qui touche la région. Le terme Sahel – « rivage » en arabe – définit à l’origine le rivage méridional du Sahara. Il se caractérise donc d’abord selon une logique géographique, de par son aridité et l’irrégularité de ses conditions biogéographiques. Il comprend une dizaine de pays, dont la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Ce territoire est marqué par une diversité ethnique, héritée d’une ancienne coexistence d’États animistes – majoritairement dogons – et d’États théocratiques – majoritairement peuls. Les systèmes politiques actuels sont eux aussi l’héritage de ces logiques anciennes. Ainsi, les peuples du Sahel partagent leurs croyances avec tout leur poids ethnoculturel, et une même Histoire. Les limites des anciens territoires politiques sont bien connues par les historiens locaux et continuent d’influencer la répartition du territoire. De plus, « l’intensité du commerce transsaharien et la pratique du pastoralisme ont aussi favorisé très tôt la mobilité de la plupart des Sahéliens »[3]. Il est donc difficile de parler de chaque pays de la région de manière indépendante. Cependant, en tant qu’entité politique distincte, chaque pays connaît des réalités contrastées. C’est en ce sens que nous choisissons d’aborder les crises au Sahel au prisme du Mali.

Crise sécuritaire : Les menaces d’une instabilité militaire sur fond de conflit ethnique

          Dans cet article, il s’agit de lier le contexte de crise humanitaire aux nombreux conflits ancrés durablement sur le territoire malien. Ces conflits, ethniques ou politiques, entre groupes armés et l’appareil étatique, semblent s’éterniser, les principales victimes étant les populations civiles.

En effet depuis 2012, des groupes armés se revendiquant comme des promoteurs du Djihad sont présents au nord du Mali. Cette mainmise a été possible en grande partie par la faiblesse du pouvoir exécutif, qui n’a pas su répondre à la crise. Dans ce contexte, la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad se sont associés pour former une armée commune appelée le G5 Sahel en 2014. Au Mali, l’armée régulière a pris en main la situation tardivement avec la signature des Accords d’Alger en 2015, qui prévoit le redéploiement dans le nord des Forces armées maliennes. Les Nations Unies ont quant à elles envoyé 13 000 casques bleus dans le cadre de la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali), créée en 2013. Celle-ci agit pour la pacification des conflits et la protection des civils, mais sert également de médiateur entre la société civile et acteurs politiques en garantissant la tenue d’élections. La même année, l’Union européenne a également lancé sa « Mission de formation de l’Union européenne au Mali » (EUTM). La France n’a pas hésité à envoyer ses troupes depuis le lancement de l’opération Serval le 11 janvier 2013, avec environ 5 100 soldats sur tout le territoire sahélien. La présence militaire française est d’autant plus palpable que le 13 janvier, Emmanuel Macron convoquait un sommet du G5 Sahel à Pau. Non sans mécontentements de beaucoup de locaux, qui critiquent volontiers l’ingérence française dans les affaires africaines.

          C’est dans ce contexte sur-militarisé que doivent évoluer les 248 ONG présentes sur place[4], en marge des actions civiles et de pacification que mènent les casques bleus des Nations Unies et le G5 Sahel.

          La corruption prégnante dans les pays du Sahel empêche la population de subvenir à ses besoins primaires et fait exploser le taux de chômage. Ce phénomène est renforcé par l’instabilité politique qui y subsiste – comme en témoigne le coup d’État mené par le Comité national pour le salut du peuple, composé essentiellement de militaires, qui a pris le pouvoir au Mali le 18 août 2020 après avoir renversé le Président Ibrahim Boubacar Keïta. Dès lors, les groupes armés qui sévissent aujourd’hui proposent de toucher un salaire décent – environ 450 euros par mois[5] – et des solutions pour structurer la société juridiquement et moralement, là où l’État ne le fait pas. Une partie de la population, notamment peule, a été séduite par ce discours qui mettait en avant l’Islam.

Or, les conséquences de leur progression sur le territoire sahélien a fait empirer la situation des populations locales. Les hôpitaux – menacés d’attaques – ferment de plus en plus, ainsi que les écoles car jugées immorales (en 2018, 450 écoles ont fermé rien que dans la région de Mopti[6]). De plus, « Depuis 2018, le nombre d’incidents violents dans la région a atteint des niveaux deux à quatre fois plus élevés qu’au plus fort de la crise malienne en 2013 »[7] : Les pillages, viols, meurtres deviennent monnaie courante. Les affrontements ethniques – comme l’incarne le massacre d’Ogossagou – se multiplient eux aussi, dès lors que les peuls sont accusés d’alimenter les rangs des groupes armés dits « djihadistes », et à ce titre de procéder à un nettoyage ethnique des communautés dogons qui auraient des « croyances païennes ». Ce jeu macabre est entretenu par ces « djihadistes » pour maintenir l’instabilité, sans qu’ils aient à supporter le poids de l’occupation d’une ville et faire face à une armée conventionnelle contre laquelle ils ne feraient pas le poids.

          Les enjeux sont donc importants pour les ONG sur place, et l’insécurité ambiante ne leur rend pas la tâche facile, en cause notamment, les attaques qui les visent. De plus, les missions de « renforcement des capacités » des casques bleus entérinent le retrait de l’État en se substituant à lui dans sa mission de protection des populations et de défense du territoire face aux groupes armés. Il est donc difficile d’envisager un retrait progressif de ces forces en présence, dès lors que les élites politiques n’assurent pas leur rôle.

Cependant, une partie de la société civile oeuvre à la pacification des tensions. Une grande partie des associations présentes sur le territoire sont en effet d’initiatives locales, comme la Commission « Justice, vérité, et réconciliation » du Mali, à Sévaré, qui a récolté plus de 2000 témoignages de femmes agressées et d’anciens soldats repentis[8]. S’il y a bien sûr beaucoup d’ONG présentes pour assurer l’éducation, la santé, la sécurité de logement, ou l’assainissement de l’eau, l’enjeu psychologique est dans le cas de la crise humanitaire du Sahel très important. S’il s’agit d’aider les victimes à se reconstruire, il y a aussi les soldats repentis à prendre en charge. Souvent drogués, ils doivent être sevrés et passer par un processus d’acceptation des crimes atroces qu’ils ont commis sous l’influence de la drogue. Des conséquences sanitaires importantes sont aussi à déplorer, avec la propagation du SIDA dû aux viols systématiques perpétrés lors des attaques de villages.

Crise climatique : Une crise oubliée qui renforce la dégradation de la situation au Sahel

Si la crise sécuritaire est très couverte par les médias lorsqu’il s’agit du Sahel, la crise climatique est souvent oubliée. Pourtant elles coexistent, et la crise climatique est même un facteur déterminant de la crise sécuritaire, dès lors que les groupes armés ont joué sur les difficultés des locaux pour les convaincre de rejoindre leurs rangs.

          Au-delà de la progression de la température en moyenne 1,5 fois plus rapide qu’ailleurs et de la désertification[9], elle a pour conséquence de rendre irrégulière une pluviométrie déjà faible sur les 4 à 5 000 kilomètres que représente la bande sahélienne[10]. Mais comme l’explique l’ONG Solidarités International : « Le changement climatique provoque également des pluies diluviennes (orages violents, précipitations au-dessus de la normale). Or les terres sont trop sèches pour absorber la montée des eaux. […] Au Sahel plus qu’ailleurs, ces catastrophes naturelles dégradent les ressources naturelles, indispensables aux moyens d’existence agropastoraux qui sont à la base de l’économie dans la majeure partie de la zone. »[11] Au Mali par exemple, « en 2019, plus de 78 000 personnes ont été sinistrées suite à des pluies diluviennes »[12].

Des solutions étaient admises pour pallier la sécheresse de la région, à savoir le recours aux marchés agricoles régionaux. Mais le réchauffement climatique augmente les besoins agricoles des locaux, et associé à l’insécurité, de gros problèmes logistiques se posent et l’acheminement de ressources naturelles est rendu difficile. 

La situation climatique a donné naissance à ce que l’on peut qualifier de crise humanitaire, puisqu’elle touche profondément la sécurité alimentaire des sahéliens. En effet, près de 4,2 millions de personnes étaient en situation de précarité alimentaire dans les pays du G5 Sahel entre octobre et décembre 2019 d’après Jean-François Riffaud, le directeur général d’Action contre la faim[13]. La malnutrition aiguë menace la vie d’environ 400 000 enfants. Si cette crise est aussi importante, c’est parce que la population rurale représente 68% de la population totale malienne, et la population dite « agricole » 76%[14].

De plus, associée à la crise sécuritaire, la situation climatique a engendré une crise migratoire dans tout le Sahel. Au Mali, le nombre de déplacés internes a plus que doublé en 2019 et atteint environ les 100 000 personnes[15]. Si les inondations obligent les sinistrés à se déplacer, ce sont les sécheresses qui ont provoqué un exode rural massif.

          C’est dans l’optique de trouver une solution à ce problème, que les dix-sept chef d’Etats sahéliens ont adopté un « Plan d’investissement climatique pour la région du Sahel » (PIC-RS) le 25 février 2019 à Niamey au Niger[16]. Ce plan s’étend sur la période 2019-2030, et compte mobiliser 400 milliards de dollars. Des solutions plus concrètes sont aussi mises en œuvre par les locaux et les ONG sur place. Par exemple, le recours à l’agroécologie intensive, qui consiste à reconstituer les sols en freinant le flux d’eau se déversant sur les sols, et qui permet de doubler les rendements agricoles. Ou encore le développement de l’agroforesterie, qui implique des milliers d’agriculteurs dans des programmes de plantations d’arbres, encadré par exemple par l’association The Nature Conservancy.

L’agriculture pourrait ainsi être une des clés pour apaiser la crise sécuritaire, et envisager des solutions stables – non-menacées par l’insécurité – et durables pour la répondre à la question climatique. Or, dans un contexte sécuritaire dégradé, cela reste difficile d’envisager des actions de développements de long terme. De plus, la crise sanitaire du covid-19 contribue à rendre la résolution de ces crises difficiles.

Force est de constater que la crise humanitaire sahélienne est loin d’être résolue. La présence onusienne du MINUSMA depuis sept ans – sans même parler des opérations européennes (EUTM depuis 2013, Task force Takuba depuis 2020) et françaises (opération Serval depuis 2013 puis opération Barkhane depuis le 1er août 2014) – ne contribue pas de manière effective à inverser la tendance.

Nadine Wellnitz


Notes de bas de page :

[1] Peuple vivant anciennement sur ses propres terres mais faisant aujourd’hui principalement partie du Mali. Les dogons ont leur propre langue et leur propre culture, et ont des croyance animistes.

[2] Peuple pastoral établi dans toute l’Afrique de l’Ouest. Aujourd’hui, les peuls sont très majoritairement musulmans.

[3] Abdoul Hameth Ba, Acteurs et territoires du Sahel: Rôle des mises en relation dans la recomposition des territoires (2007).

[4] Selon le rapport de mai 2019 de l’OCHA, Crise humanitaire au Sahel – Mali, Niger, Burkina Faso.

[5] Selon le documentaire Mali : Sahel, aux frontières du Djihad de Arte (2020).

[6] Selon le documentaire Mali : Sahel, aux frontières du Djihad de Arte (2020).

[7] Selon le rapport de mai 2019 de l’OCHA, Crise humanitaire au Sahel – Mali, Niger, Burkina Faso.

[8] Selon le documentaire Mali : Sahel, aux frontières du Djihad de Arte (2020).

[9] Cf : Article « Le Sahel, au cœur des enjeux du changement climatique ». GEO (05/12/20).

[10] D’après l’interview de Serge Michailof pour TV5Monde Sahel : le réchauffement climatique touche la zone sahélienne accroissant les risques de famine (09/01/20).

[11] Cf : Article « Le Sahel au coeur des enjeux du changement climatique », Solidarités international (13/03/20).

[12] Cf : Article « Mali : l’impact des changements climatiques sur l’alimentation en eau des populations », Solidarités international (12/03/20).

[13] Cf : Article « Au Sahel, la détérioration humanitaire la plus rapide de la planète », La Croix (31/01/20).

[14] Selon le rapport de 2010 du Secrétariat  du  Club  du  Sahel  et  de  l’Afrique  de l’Ouest  (CSAO/OCDE), Incidences  sécuritaires  du  changement  climatique  au Sahel (SICCS).

[15] Selon le rapport de mai 2019 de l’OCHA, Crise humanitaire au Sahel – Mali, Niger, Burkina Faso.

[16] Cf : Article « Sahel : un plan de plus de 350 milliards d’euros contre le réchauffement climatique », Le Monde (26/02/19).

Sources :

AFP. 05 décembre 2019. « Le Sahel, au cœur des enjeux du changement climatique ». GEO.

AFP. 26 février 2019. « Sahel : un plan de plus de 350 milliards d’euros contre le réchauffement climatique ». Le Monde.

Ba, Abdoul Hameth. 2008. Acteurs et territoires du Sahel: Rôle des mises en relation dans la recomposition des territoires. École Normale Supérieure.

Four, Jean-Marc. 05 novembre 2019. « Le Sahel en ébullition », Le monde à l’envers, France inter.

Heinrigs, Philipp. 2010. Rapport du Secrétariat  du  Club  du  Sahel  et  de  l’Afrique  de l’Ouest (CSAO/OCDE). Incidences  sécuritaires  du  changement  climatique  au Sahel.

Larcher, Laurent. 31 janvier 2020. « Au Sahel, la détérioration humanitaire la plus rapide de la planète », La Croix.

Lorgerie, Paul. 28 février 2020. « Au Mali, le nombre de déplacés internes a plus que doublé en un an », Le Monde.

Maldavsky, Yuri. 2019. Mali : Sahel, aux frontières du Djihad, Arte.

Michailof, Serge (Interview). 09 janvier 2020. Sahel : le réchauffement climatique touche la zone sahélienne accroissant les risques de famine. TV5Monde.

ONU Info. 21 février 2020. « Dans le centre du Mali, les défaillances de l’Etat facilitent la violence, souligne un expert de l’ONU ».

ONU Info. 19 mars 2020. « Mali : le massacre à Ogossagou le 14 février pourrait être qualifié de crime contre l’humanité (ONU) ».

Pérouse de Montclos, Marc-Antoine. 24 janvier 2020. « Sahel : les conséquences de l’intervention militaire française au Mali », France info.

Rapport de l’OCHA. Mai 2019. Crise humanitaire au Sahel – Mali, Niger, Burkina Faso.

Solidarités international. 13 mars 2020. « Le Sahel au coeur des enjeux du changement climatique ».

Solidarités international. 12 mars 2020. « Mali : l’impact des changements climatiques sur l’alimentation en eau des populations »,.

Toupet, Charles. 1993. Le Sahel. Nathan dictionnaire.

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