Conflit russo-ukrainien: Racines, responsabilités et perspectives de paix : la solution de la neutralité ukrainienne

Conflit russo-ukrainien: Racines, responsabilités et perspectives de paix : la solution de la neutralité ukrainienne

Par Côme Bonnet-Badillé

La fin de l’histoire de Francis Fukuyama, qui verrait le monde s’unir sur la base libérale américaine et les conflits disparaître[1], est aujourd’hui morte et enterrée, témoin d’une époque définitivement révolue. Nous assistons, impuissants, à une montée des tensions géopolitiques à l’échelle mondiale. Les perspectives de conflit grandissent en Indopacifique[2] et se matérialisent en Europe avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine. Si ce dernier n’a jamais abandonné cette perspective ultra-réaliste des relations internationales, il apparaît tout aussi clairement que les États-Unis partagent de plus en plus cette conception. L’Ukraine est aujourd’hui une entité politique, mais aussi économique, culturelle et stratégique disputée par deux blocs. La Russie cherche à tout prix à la conserver dans sa zone d’influence, au minimum. En réaction, l’Ukraine tend la main au monde occidental, qui cherche à l’intégrer dans son système en modifiant consciemment l’équilibre des puissances et en bouleversant la situation géopolitique de la région.

Face aux velléités russes, l’Ukraine se sent de plus en plus menacée, et tend vers l’Occident. En retour, Poutine craint de voir surgir l’OTAN à ses frontières et accentue la pression. Ce cercle vicieux dégénère aujourd’hui dans des proportions dramatiques, menaçant de modifier durablement l’équilibre européen. Est-il possible de rétablir une situation de paix à long terme ?

Le salut de l’Ukraine pourrait potentiellement passer par l’intervention de l’Organisation des Nations Unies. Cette hypothèse est, selon toute vraisemblance, à exclure : une intervention armée des Nations Unies, basée sur le principe de la licéité du recours à la force (articles 39 à 42 de la Charte), doit être autorisée par son Conseil de sécurité. La Russie y siégeant comme membre permanent, elle opposera son droit de veto à toute tentative d’autorisation du recours à la force. Comment, alors, rétablir une situation pacifique, en évitant l’escalade de la violence ? L’étude de la situation de l’Ukraine comme un pays neutre semble permettre cette issue.

Il apparaît comme nécessaire, à ce stade, d’établir certains éléments de compréhension essentiels. Depuis la reconnaissance des républiques du Donbass par le Kremlin et l’invasion des troupes russes qui s’ensuivit, de nombreuses informations incomplètes et non vérifiées sont partagées sur les réseaux sociaux. Les extraits de vidéos, photos chocs et threads Twitter qui envahissent nos fils d’actualité ne transmettent une image que trop partielle du conflit et de ses enjeux sous-jacents.

Afin de fournir la compréhension la plus honnête possible du conflit, la première partie de cet article sera dédiée à une recontextualisation des faits. Il conviendra d’abord de revenir brièvement sur les racines récentes du conflit russo-ukrainien afin de déterminer les raisons de l’ingérence russe sur le territoire souverain ukrainien.

Les intérêts du « monde occidental », agrégat des plus grandes puissances partageant les mêmes valeurs normatives libérales et démocratiques – les États-Unis, la Grande Bretagne, l’Union européenne ainsi que les États qui la composent, notamment, doivent aussi être analysés dans un second temps. En effet, pourquoi s’investir autant dans l’intégration de l’Ukraine dans ses institutions, au mépris de la stabilité géopolitique est-européenne ?

Une fois effectuée cette remise en contexte essentielle, la seconde partie de cet article s’intéressera en détail à la question de la neutralité ukrainienne, qui se construit sur le précédent de la neutralité forcée de la Finlande, décidée en 1948[3]. Différents théoriciens, géopoliticiens et conseillers se sont intéressés à cette solution potentielle. Il faudra alors déterminer les modalités idéales – ou plutôt les moins imparfaites – afin de mettre en œuvre un tel plan. En effet, si ce modèle a été théorisé avant la guerre ouverte actuelle, son application n’apparaît pas pour autant impossible malgré les circonstances. Il conviendra, ensuite, d’explorer les potentielles conséquences d’un tel accord sur la scène internationale.

Éléments de contexte

Les racines du conflit russo-ukrainien

Comprendre les causes du conflit russo-ukrainien nécessite, pour tout observateur occidental, d’adopter une perspective d’analyse différente. En tant que français, francophones ou européens, nous avons grandi dans un système où la coopération économique poussée a permis la pacification de nos territoires. Les pères fondateurs de l’Europe ont analysé les deux guerres mondiales comme le triomphe des idéologies nationalistes et ont tout fait pour réduire leur influence ; prendre les armes pour des raisons culturelles ou ethniques est donc une façon de moins en moins répandue de se faire entendre en Europe de l’Ouest[4]. Cette grille de lecture est inadaptée à la situation russo-ukrainienne pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, si l’Ukraine est de facto un État indépendant depuis 1991, membre de l’ONU reconnu par l’ensemble de la communauté internationale, la question nationale est moins claire en réalité. Son histoire se confond avec celle de la Russie ; c’est dans le bassin du Dniepr que se développe la civilisation russe au IXè siècle, dont la première capitale est… Kiev[5]. L’actuelle Ukraine est rattachée à la Russie en 1654 par la charte de Pereïaslav[6], et elle le restera jusqu’à la chute de l’Empire russe avant d’intégrer l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques en 1922, sous contrôle effectif moscovite. Par ailleurs, le don de la Crimée à la République d’Ukraine en 1954 par Nikita Khruschev est une façon d’augmenter la part des populations russes sur ce territoire, renforçant la complexité des liens entre Russie et Ukraine[7]. Ainsi l’Ukraine et la Russie ne sont pas deux entités séparées ; leur histoire commune rend complexe la question de l’appartenance des populations. Certains oblasts (subdivisions régionales ukrainiennes) sont ainsi majoritairement russophones ; c’est notamment le cas de plus de 60% de la population de Donetsk[8]. La question de la séparation Russie-Ukraine est donc épineuse ; si seulement 12% de la population ukrainienne était favorable à une unification avec la Russie en 2014, ce chiffre atteignait 33% à Donetsk et 41% en Crimée[9].

Mais ces liens historiques, ethniques et culturels ne suffisent pas à expliquer l’intervention militaire russe : des critères politiques et géopolitiques plus pragmatiques entrent en jeu. La situation domestique est plus compliquée qu’il n’y paraît pour Poutine, confronté à une gestion difficile de la crise du Covid ; sa cote de popularité a chuté de 20 points entre 2018 et 2020. Si le système politique russe est plus autoritaire que nos démocraties occidentales, son président a tout de même besoin du soutien populaire. Comment, alors, redorer son blason auprès de son peuple ? L’annexion de la Crimée en 2014 lui avait permis d’atteindre des sommets de popularité ; elle culminait alors à près de 89%[10]. Retenter un coup de force dans la région est donc une façon de solidifier ses bases domestiques, enjeu essentiel.

D’un point de vue strictement géostratégique, les gains potentiels russes sont relativement limités car la Crimée, zone stratégique clé pour le contrôle de ports militaires et du détroit de Kertch, est déjà contrôlée par la Russie. Le président cherche plutôt à assurer un espace « tampon » entre les frontières russes et celles des pays de l’OTAN limitrophes (Pologne, Slovaquie, Hongrie et Roumanie). En effet, la conception russe des relations internationales n’a jamais cessé d’être fondamentalement réaliste : Poutine, ex-officier du KGB, fait partie d’une génération élevée selon les conceptions soviétiques de la Guerre froide. Plus que la coopération, les accords ou le développement économique, il considère les rapports de force entre pays souverains comme fondement de l’ordre mondial. Selon cette vision, le monde se divise en zones d’influence et le Kremlin craint l’avancée continue de la vision occidentale, marquée idéologiquement par l’élargissement de l’Union européenne libérale et militairement par le développement de l’OTAN. Ainsi, il est essentiel de maintenir une zone d’influence russe afin de contenir cette avancée. En somme, Poutine chercherait à faire de l’Ukraine une seconde Biélorussie, où le gouvernement d’Aleksandr Loukachenko opère à sa solde.

Il convient enfin de clarifier que tous ces éléments culturels, politiques et géopolitiques ne sont que des explications issues de raisonnements rationnels et, malgré tout, occidentalo-centrés. Il ne faut surtout pas négliger le fait que la Russie est dirigée de main de fer par un seul homme, et que, dans de telles circonstances, l’explication du processus décisionnel doit aussi faire intervenir des aspects psychologiques et émotionnels, qu’il est extrêmement difficile de développer ici.

Les raisons de l’ingérence occidentale dans les affaires régionales

La réaction russe en Ukraine est motivée en grande partie par la peur d’une expansion de l’OTAN dans sa zone d’influence. Poutine avait légitimé l’intervention en Crimée il y a huit ans en soulignant la « promesse non tenue » de l’Organisation de ne pas s’étendre aux ex-territoires soviétiques – malgré de nombreux gages allant dans ce sens, une telle promesse n’a jamais été formalisée[11]. Cette expansion est risquée : l’équilibre de l’opposition Russie-Occident en Europe est fragile. Toute modification du rapport de forces menace de déstabiliser l’Europe (comme c’est le cas aujourd’hui). D’où viennent donc ces liens entre l’OTAN et l’Ukraine, et sont-ils irréversibles ?

L’hypothétique expansion de l’OTAN à l’Ukraine dépend de trois acteurs : les États-Unis, l’Ukraine et la Russie.Les États-Unis sont le seul acteur à avoir voulu maintenir constamment la porte ouverte à une accession de l’Ukraine à l’OTAN. Depuis la fin de la guerre froide, cette organisation leur permet un positionnement stratégique majeur en Europe ; au nom de l’autonomie des peuples, maintenir une certaine politique de la « porte ouverte » permet d’augmenter la zone d’influence américaine sur le vieux continent. Les autres pays de l’Organisation se sont historiquement opposés à l’accession de l’Ukraine. Au sommet de Bucarest, en avril 2008, la question de l’intégration de la Géorgie et de l’Ukraine est traitée. La France, par l’intermédiaire de François Fillon, s’y oppose publiquement, au nom de l’équilibre des rapports de puissances en Europe. Le poids des États-Unis dans l’alliance fera plier la décision vers un accord d’adhésion aux termes flous : « nous avons décidé que ces pays deviendraient membres de l’OTAN »[12]. L’histoire récente donne raison aux critiques de la politique américaine ; les ingérences russes en Géorgie en 2008 (quelques mois après le sommet) et en Ukraine prouvent que l’ouverture à l’OTAN de ces pays a déstabilisé l’ordre établi.

Mais les États-Unis ne sont pas seuls maîtres décisionnaires. En premier lieu, l’Ukraine est souveraine, et la Charte d’Helsinki de 1975 lui garantit le droit de choisir sa propre alliance. Si l’accession de l’Ukraine à l’OTAN est conditionnée à l’accord de ses 30 membres, rien n’empêche le pays d’annoncer sa volonté de rejoindre l’organisation et de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour y arriver. Refuser ce droit à l’Ukraine revient à renier l’égalité souveraine des États, principe fondateur du droit international (Article 2 de la Charte des Nations Unies). Ni la Russie ni les États-Unis ne peuvent donc s’y opposer.

Et c’est paradoxalement la Russie qui est responsable de cette volonté ukrainienne ; sous cet angle, l’annexion de la Crimée était une erreur stratégique car elle a cristallisé la peur de la Russie en Ukraine. Avant, le pays oscillait entre europhilie et russophilie mais, depuis, son gouvernement craint la Russie et ne voit son salut que dans l’Alliance atlantique. 

Le constat est donc double. D’une part, l’Ukraine est un pays disputé par deux zones d’influences : l’OTAN occidental d’un côté et la Russie de l’autre. D’autre part, le rattachement du pays à une zone ou l’autre promet de modifier durablement le rapport de forces en Europe et donc la stabilité du continent.

À ce stade[13], la progression initialement rapide des troupes russes en Ukraine est de moins en moins fluide. Les Ukrainiens opposent une résistance plus ardue que prévue aux forces russes, bien aidés par les soutiens occidentaux. Le conflit risque alors de s’enliser durablement sur le territoire[14]. Ce seront alors les négociations (pendant ou après le conflit armé) qui pourraient faire apparaître une solution pérenne à cette épineuse situation. Cette solution passe par un compromis qui, au pire, maintiendrait le statu-quo, et au mieux renforcerait la coopération entre les deux blocs.

La question de la neutralité ukrainienne

Les modalités de mise en œuvre de la neutralité

Cette solution potentielle doit nécessairement rééquilibrer le rapport de force entre Occident et Russie ; l’Ukraine ne peut alors basculer ni dans un camp, ni dans l’autre. Il est, par ailleurs, difficile d’envisager laisser Poutine contrôler un territoire souverain acquis par la force pour la communauté internationale. La médiation passe donc par la détermination d’un statut de neutralité de l’Ukraine. Une telle solution en ferait un État formellement neutre, aux capacités d’autodéfense limitées ; militairement, le pays ne peut pas faire partie de l’OTAN (ni de l’OTSC par ailleurs). Sur le plan économique, il n’est pas exclu de voir l’Ukraine se rapprocher, à terme, de l’Union européenne, mais dans un premier temps le développement devra se faire via des accords bilatéraux, économiques ou politiques, avec des pays voisins[15].

En somme, la neutralité ukrainienne se modéliserait par une formule combinant des accords sécuritaires, politiques, économiques et énergétiques entre la Russie et ses alliés d’une part, et les vingt-sept européens et les USA de l’autre.

Zbigniew Brzeziński, ponte de la politique étrangère américaine à la fin du XXe siècle, proposait déjà une telle solution avant l’annexion de la Crimée en 2014. Selon lui, l’efficacité d’un tel plan à long terme dépend de certains aspects clés.

Il est, tout d’abord, essentiel de préserver les intérêts du peuple russe ; Poutine n’est pas éternel et c’est la classe moyenne russe émergente qu’il faut convaincre afin d’assurer la réussite d’une neutralité sur plusieurs décennies. Pour autant, composer avec le leader actuel est essentiel. Si la donne a changé depuis 2014 (Brzeziński mettait en avant la nécessité de conserver des bonnes relations pour pouvoir coopérer efficacement en Syrie), une coopération demeure primordiale[16]. En effet, un accord ostracisant la Russie annihilerait les efforts conjoints d’encadrement du programme nucléaire iranien et favoriserait le rapprochement de la Russie avec les pays autoritaires d’Asie (Inde, Iran, mais surtout la Chine) dans une alliance diamétralement opposée aux intérêts occidentaux.

Ainsi, la neutralité de l’Ukraine devrait impliquer des relations économiques développées non seulement avec l’UE mais aussi et surtout avec la Russie ; le rapprochement avec l’UE ne serait possible que sur plusieurs décennies et l’accès à l’OTAN formellement exclu[17].

Une telle coopération nécessite aussi un certain nombre de prérequis. En premier lieu, une relation de confiance OTAN-Russie est nécessaire. La réalisation d’exercices conjoints et de survols communs de la mer Noire et des pays baltes avait été proposée par la Russie en 2017, et rejetée par James Mattis, secrétaire d’État à la défense américaine[18]. Depuis, les relations ne cessent de se dégrader et les évolutions récentes montrent qu’elles ont atteint un point de non-retour. À court terme, toute coopération est impossible. À moyen terme, elles ne dépendront que de la bonne volonté des deux acteurs principaux engagés, et notamment de celle des États-Unis qui ne semblent pas disposés à rétropédaler sur la question de l’accession de l’Ukraine à l’OTAN. 

Une ouverture économique est aussi essentielle. En effet, la neutralité de l’Ukraine ne pourra être garantie que par la création d’une forme de commission commerciale et financière tripartite (Ukraine-Russie-UE) qui assurerait une répartition convenable des échanges. Il serait aussi bénéfique de considérer la réintégration de la Russie dans le G8, dont elle avait été suspendue en 2014. En pratique, de tels projets n’ont pas leur place en période de conflit ouvert. Il est néanmoins nécessaire de considérer l’après-guerre et, à ce moment-là, tendre la main à la Russie semble être l’option la plus raisonnable à long terme. Car c’est précisément son isolement international qui conforte la vision belliqueuse de Poutine ; un pas en avant délégitimerait son discours agressif vis-à-vis de l’Occident et réduirait le soutien populaire domestique vis-à-vis des interventions armées.

La mise en place de ces modalités en pratique

Une telle approche paraît particulièrement adaptée dans le cas de l’Ukraine, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, l’Ukraine partage 1500 km de frontières avec la Russie. Il paraît dès lors inconcevable d’y installer des bases de l’OTAN car celles-ci déséquilibreraient le rapport de force et augmenteraient le sentiment de vulnérabilité russe. Pour autant, l’indépendance ukrainienne doit être maintenue. Le seul autre pays partageant autant de frontières communes et maintenant son indépendance politique est la Finlande (1300 km), dont le statut de neutralité a été décidé en 1948…

En matière de stratégie géopolitique, l’acteur qui aurait le plus à perdre de cette neutralisation semble être les États-Unis. Pourtant, leur intérêt à cette solution est réel, ce qui pourrait faire pencher la balance. Rappelons que les Américains orientent leur politique étrangère vers l’Indopacifique, et plus spécifiquement la Chine, adversaire commercial de plus en plus menaçant. Or, une neutralisation de l’Ukraine permettrait une pacification des relations avec la Russie et ôterait à la Chine un allié potentiel de poids. À l’inverse, les tensions existantes risquent de polariser le bloc Russie-Iran-Inde-Turquie-Chine, augmentant l’échelle des tensions internationales. Ainsi, cette solution permet aux États-Unis d’isoler la Chine en affaiblissant son pôle idéologique, et d’éviter une course aux armements radicale[19].

De plus, cette solution verrait l’ouverture d’une forme de zone de libre échange en Ukraine. Outre les bénéfices d’une ouverture du pays aux échanges européens, cette zone de libre échange permettrait à la Russie d’y « gagner » économiquement (notamment via le commerce en Mer d’Azov) et donc de sauver la face. En effet, cette guerre est avant tout une guerre d’image pour Poutine ; il est essentiel pour lui de pouvoir communiquer sur les gains russes du conflit. Or, sa situation est de plus en plus compliquée. Son armée s’enlise ; il est estimé qu’au 1er mars, la Russie avait déjà perdu 29 avions, 198 tanks et 5 700 soldats, sans même avoir réussi à contrôler Kiev[20]. Il est aussi en train de perdre son bras de fer avec Volodymyr Zelensky dans l’opinion publique ; tandis qu’il paraît froid et fatigué, le président ukrainien s’affiche comme un exemple d’héroïsme salué par le monde entier. Dans de telles circonstances, il est crucial d’offrir à Poutine des garanties lors des négociations ; en effet, ne laisser transparaître aucun gain futur au président russe risque de l’encourager à continuer une fuite en avant irrationnelle, aux conséquences (potentiellement nucléaires) dramatiques. C’est d’ailleurs dans cette même optique que s’inscrit l’idée du maintien de la Crimée sous annexion russe, même en cas de défaite.

Ceci étant dit, cette solution se heurte actuellement à plusieurs limites de taille.

Tout d’abord, cette idée dépend en grande partie de l’assentiment ukrainien ; la communauté internationale ne peut forcer la main d’un pays souverain, et cette solution implique l’imposition d’un choix de politique extérieure – décision qui doit dépendre du processus démocratique local. Or, le gouvernement revendique activement sa volonté de pouvoir choisir librement son camp. Constamment menacés depuis 2014 et envahis cet hiver par la Russie, il apparaît peu probable que le peuple ukrainien abandonne sa volonté de plus en plus forte d’appartenir à l’OTAN pour se prémunir d’une menace à l’Est – appartenance qui condamnerait toute forme de compromis. En 2014, 44% de la population était favorable à une accession à l’OTAN. En février 2022, juste avant l’invasion, ce chiffre était monté à 77%[21].

Malgré les positions actuelles, il est sans doute possible de convaincre le gouvernement ukrainien. À court terme, ce sera difficile ; les tensions sont fortes et le sentiment nationaliste est mis en avant des deux côtés dans l’effort de guerre. Mais à moyen et à long terme, la mise en avant d’accords permissifs sur les échanges économiques et une garantie de non-agression (comme cela fut fait avec la Finlande en 1948) sont des leviers qui pourraient pousser l’Ukraine à accepter un tel statut.

Du côté russe, il semble aussi que Poutine ait plus à gagner d’une situation instable ; son assise domestique se nourrit des tensions frontalières et, après 23 ans au pouvoir, il est passé maître dans l’art d’instrumentaliser ses différences idéologiques avec le monde occidental pour s’imposer comme l’unique sauveur de l’identité russe. Tout accord à long terme réduirait donc sa marge de manœuvre, car ceci impliquerait un compromis public avec l’Occident et l’acceptation de ne pas intervenir dans des territoires qu’il a toujours revendiqués comme des annexes russes.

Mais les circonstances changent de jour en jour ; l’échec de sa guerre éclair est de plus en plus visible, et les sanctions européennes imposées aux oligarques russes réduisent drastiquement sa base de soutien. Dans de telles conditions, Poutine ne pourrait avoir d’autre choix que d’accepter un tel compromis ; ceci lui permettrait de renouer les liens économiques dont ses soutiens ont besoin, et de communiquer sur des gains qui semblent de plus en plus difficiles à gagner par la force.

Enfin, la réussite d’un tel compromis implique que l’Union européenne soit structurellement unie. Elle doit faire office de médiatrice efficace, détachée des intérêts de ses États et de ses propres volontés d’expansion. En effet, il semble difficile de mener des négociations neutres lorsque 21 des 27 États de l’Union sont aussi membres de l’OTAN. Un tel projet implique aussi de mettre une limite implicite aux velléités d’expansion de l’Union, idée qui domine depuis le début du XXIème siècle, car il faut affirmer clairement que l’ouverture à l’Ukraine n’est pas à envisager à court voire à moyen terme. Or, les sujets de l’ouverture à l’OTAN et de l’expansion territoriale sont deux des débats les plus structurels de l’Union, et les pays qui la composent n’ont jamais été unanimes[22]. Est-il alors possible de voir les pays s’unir à cette occasion ?

Il serait naïf de répondre « oui » sans de profondes réserves. Pour autant, cette optique n’est pas si lointaine qu’elle n’aurait pu l’être il a quelques années. Rappelons cette phrase de Jean Monnet, qui n’a jamais cessé d’être d’actualité : « J’ai toujours pensé que l’Europe se ferait dans les crises, et qu’elle serait la somme des solutions qu’on apporterait à ces crises »[23]. Dans les crises, l’Union européenne peut s’affirmer, prenant le contre-pied de ses tendances divisives historiques. Récemment, elle l’a fait à plusieurs reprises : en mars 2020, la Commission Européenne s’affranchit du sacro-saint pacte de stabilité et de croissance[24], modifiant drastiquement les règles budgétaires en place depuis 1997. Ces derniers jours, les pays de l’Union ont surpris par la force de leur réaction face à l’invasion russe ; l’Allemagne a débloqué des aides militaires pour un pays étranger pour la première fois depuis la seconde Guerre mondiale, et la Commission a débloqué 450 millions d’euros d’aides militaires à l’Ukraine. Ces décisions sont historiques et montrent que l’Union européenne est capable de s’adapter de façon surprenante à des moments clés. Il n’est donc pas invraisemblable de la voir à nouveau s’entendre pour appuyer la neutralité de l’Ukraine, décision vitale pour la paix en Europe.

Conclusion

La question de la neutralité ukrainienne semble donc être une option viable pour stabiliser à long terme les tensions en Europe. La mise en place de cette solution sera difficile ; elle implique de voir chaque acteur faire preuve de bonne volonté et accepter de laisser de côté certains intérêts au profit de la sécurité européenne. Elle nécessitera des prouesses de diplomatie pour faire s’entendre des pays aux volontés, visions et conceptions culturelles différentes. Pour autant, chacun y trouve, en partie, son compte.

En plein conflit, cette solution est évidemment inenvisageable. Mais la fin de la guerre verra ses acteurs se réunir pour convenir d’un accord de sortie. C’est à ce moment-là que l’option doit être remise sur la table. Difficile de déterminer pour l’instant l’issue des combats, mais une tendance se dessine déjà : la victoire totale, dans un camp comme dans l’autre, n’aura sans doute pas lieu. Il faudra laisser la place à un compromis. Ce conflit peut-il alors être le facteur déterminant, qui fera réagir ses acteurs en les orientant vers une solution durable ?

Côme Bonnet-Badillé

[1] Fukuyama, 1989

[2] La Chine cherche par exemple à réhabiliter une base aérienne sur l’île de Kanton, à Kiribati.

[3] Jakobson, 1980

[4] Les tendances ethniques et nationalistes armées existent encore, comme en Irlande du Nord, en Corse ou en Catalogne. Néanmoins, cette forme de terrorisme régionale est de plus en plus rare et l’ampleur est bien moindre que dans le cas ukrainien.

[5] Rey, 2016 – p.17

[6] Ibid. p. 64

[7] Dullin, 2021 – p. 87

[8] Institut statistique de Donetsk

[9] Kyiv International Institute of Sociology

[10] Annexe 1

[11] Thibout, 2017

[12] OTAN – communiqué de presse 49, 2008

[13] Situation au 1er mars 2022

[14] Informations au 1er mars 2022

[15] Gardner, 2018

[16] Brzeziński, 2013

[17] Brzeziński, 2014

[18] Cooper, 2017

[19] Gardner, 2018

[20] Kyiv Independent

[21] PR Newswine

[22] Gnesotto, 2022 – p.80

[23] Monnet, 1976

[24] Le PSC est actuellement suspendu pour la durée de la crise du Covid – le débat est néanmoins ouvert au Parlement pour une modification durable des règles budgétaires.

BIBLIOGRAPHIE

Brzeziński, Zbigniew, Discours au Congrès, Janvier 2013.

Brzeziński, Zbigniew, « Russia needs to be offered a ‘Finland option’ for Ukraine », Financial Times, 22 février 2014

Cooper, Helene, « Mattis rejects closer military ties with Russia as he reassures NATO, New York Times, 16 février 2017.

Dullin, Sabine, « Le grand pays et les petites patries », L’Histoire, juillet-août 2021, n°485-486, p.87

Fukuyama, Francis, “The end of history”, National Interest, 1989, 16, pp. 3-18.

Gardner Hall, « Point de vue. Ukraine : un nouveau plan », Politique américaine, 2018/1, n° 30, p. 167-185.

Gnesotto, Nicole, L’Europe: changer ou périr, Tallandier, 2022, 294 pages.

Jakobson, Max, « La neutralité finlandaise : apparences et réalités », Politique Étrangère, 1980, 45-2, pp. 453-464 

Kyiv International Institute of Sociology., URL: http://www.kiis.com.ua/?lang=eng&cat=reports&id=236&page=1

Monnet, Jean, Mémoires, Paris, Fayard, 1976.

Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, « Déclaration du Sommet de Bucarest », Communiqué de presse 49, 3 avril 2008. URL: https://www.nato.int/cps/fr/natolive/official_texts_8443.htm

Rey, Marie-Pierre, La Russie face à l’Europe ; d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, Champs histoire, Flammarion, 2016, 439 pages.

Thibout, Charles, « L’élargissement de l’OTAN et la Russie : promesse tenue ? », Institut des Relations Internationales et Stratégiques, 21 décembre 2017, URL: https://www.iris-france.org/104531-lelargissement-de-lotan-et-la-russie-promesse-tenue/

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1 Comment

  1. S’il n’avait vraiment aucun document légal à propos de la non-invasion des pays est-europpéens, est-ce que la parole avait valeur d’être au moment de l’effondrement du mur de Berlin, entre les représentants des deux super-puissances et en particulier aux États-Unis qui demeurait au commandement d’une alliance, l’OTAN (devevant obsolète par ailleurs…), se verrait  »conquérir le coeur » des nations désormais souveraines du Pacte de Varsovie à laquelle, la dernière en liste et la plus redoutable qui a sacrifié 27 millions de ses patriotes, a favorisé la libération de l’Europe au terme de la deuxième guerre mondiale? Qui a soutenu le coup d’état de l’euro-maïdan à Kiev? Qui est derrière la montée du fascisme en Ukraine auxquels deux batallions font partie de l’armée nationale? Qu’en est-il de l’Accord de Minsk? Est-ce que les garants français et allemands avaient vraiment la volonté ou la pleine liberté d’arriver à une paix durable avec leur partenaires russe et ukrainien? Des intérêts supérieurs, voire au-dessus de la démocratie mine la paix au coeur des nations souveraines d’Europe. Un outil supra-national tel que l’UE ou pire l’OTAN ne fait que placer de plus en plus la population tributaire d’un marché axé sur la consommation de biens qu’ils ne peuvent plus produire eux-même. Pourtant, l’Europe a été le coeur économique, culturel et spirituel de l’Occident. Puisse-t-elle le redevenir avec une zone est-européenne neutre, avec un échange économique accru avec la Russie parce que de toute façon elle demeure un partenaire incontournable? Est-ce que les nations d’Europe pourrait relèguer l’Empire anglo-saxon déclinant à un statut d’égal à égal et non plus hégémonique? est-ce que la souffance du peuple amènera ses élus à sa rémission ou sa destruction? Je ne vous le souhaite pas, mais plusieurs indicateurs semblent affirmer que rien est moins sûr…

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