Le Haut-Karabagh : région-frontière sous haute tension

Dans le cadre de son week-end « Des frontières et des Hommes », Classe Internationale se penche aujourd’hui sur le conflit du Haut-Karabagh qui oppose l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Un conflit dont on parle peu en France alors que le regain des tensions dans cette région du Caucase en 2015 est significatif.

En 1921 (1), le bureau caucasien du Comité central du parti bolchevik rattache la région du Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan mais la population arménienne qui y vit est conséquente. Les sources arméniennes parlent de 94% d’Arméniens dans la région, quand les sources azéries revoient ce chiffre à la baisse (pour plus de détails chiffrés se référer à l’article de Timoutchine Hadjibeyli, 1988, source azérie).

En 1988, l’Assemblée de la RSS d’Arménie proclame son rattachement au Haut-Karabagh. Dès lors, les armées arménienne et azérie se sont affrontées. La guerre du Haut-Karabagh a fait près de 30 000 morts entre 1988 et 1994 et des centaines de réfugiés.


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Aux origines du conflit…

Le Haut-Karabagh : arménien ? azéri ? La question se pose, et elle se posait déjà avant que les frontières du Caucase ne soient (re)redessinées dès 1917. Pour revenir aux enjeux plus contemporains de cette frontière, nous ne retracerons, brièvement, l’histoire du Haut-Karabagh – le jardin noir caucasien – que depuis la présence soviétique dans le Caucase.

En juillet 1921, après que l’URSS a envahi la zone et fait de ces Etats des républiques soviétiques, le Haut-Karabagh est rattaché à la République soviétique Azerbaïdjanaise. Sous la domination de l’URSS, les tensions restent maîtrisées malgré les réclamations de rattachement à la République soviétique arménienne.

Ce n’est que dans les années 1980 que les revendications arméniennes se font plus largement entendre. L’arrivée de Gorbatchev au pouvoir, en 1985, la perestroïka et la glasnost ébranlent l’édifice soviétique. Alors, les revendications nationales se multiplient, notamment au Haut-Karabagh où la situation explose en 1988.

Suite au premier pogrom contre les Arméniens en Azerbaïdjan, qui a eu lieu à Soumgaït, au nord de Bakou, en 1988, et devant l’action tardive des autorités soviétiques (2) et leur incapacité à assurer la sécurité des populations arméniennes menacées  par les autorités azerbaïdjanaises, la république d’Arménie s’est engagée en soutenant la revendication d’indépendance pour garantir la sécurité de cette population.

Le conflit éclate en 1988 lorsque la région du Haut-Karabakh alors rattachée à l’Azerbaïdjan exprime son intention de devenir indépendante ou d’être rattachée à l’Arménie.

Pour plus de détails, se référer à notre article publié en décembre 2014

En 1994, une trêve est négociée grâce à la médiation russe, l’ONU obtient le cessez-le-feu, le Haut-Karabagh s’autoproclame indépendant. Cependant la région reste occupée par l’armée arménienne.  

Depuis 1992, l’OSCE (Organisation de sécurité et de coopération européenne) accueille les négociations, sous la forme du groupe de Minsk (1). Ce groupe est la seule instance mandatée par toutes les parties. Son action repose sur trois principes du droit international : l’engagement de ne recourir ni à la force armée, ni à la menace de son emploi, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et l’intégrité territoriale des Etats. Cependant, depuis 2008, le premier principe se trouve largement bafoué par les deux pays frontaliers.

Le conflit frontalier depuis 2008

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Des soldats arméniens du Haut-Karabakh en faction à la frontière
SERGEY PONOMAREV/NYT-REDUX-REA

Depuis 2008, une série d’escarmouches opposent l’Arménie et l’Azerbaïdjan en dépit du cessez-le-feu en vigueur depuis mai 1994. Les accrochages et échanges de tirs se sont multipliés entre mars 2008 et novembre 2014 (alors que la crise ukrainienne éclate) jusqu’à atteindre son paroxysme le 12 novembre 2014 lorsqu’un hélicoptère MI-24 est abattu par l’armée azérie.

2015, selon un article de Jean-Philippe de Hauteclocque, étudiant à l’IRIS, ne sera pas l’année de la résolution du conflit. Il faisait cette observation au mois de mai 2015, on ne peut qu’abonder dans son sens au regard des récents événements.

Depuis janvier 2015, il note que les incidents affectent de plus en plus les civils et s’étendent au-delà de la ligne de contact au Haut-Karabagh, jusqu’à toucher la frontière arméno-azerbaïdjanaise. De plus en plus, les combattants ont recours à des incursions en territoire adverse, une stratégie offensive particulièrement agressive.

Le 9 décembre 2015, l’armée azérie a fait usage de chars pour bombarder des positions rebelles dans l’enclave séparatiste, une première depuis la conclusion d’un cessez-le-feu. Ce recours de plus en plus marqué à la force illustre-t-il le fait que les équilibres ont changé ? L’Azerbaïdjan a su renforcer son armée et ses outils militaires, forte de ses revenus pétroliers et de sa croissance démographique. Le budget de défense de Bakou est supérieur au budget total de l’Etat arménien. De ce fait, on peut imaginer que le conflit puisse voir son intensité augmenter, si aucune solution pacifique n’est trouvée.

Une zone « tampon » entre deux pays qui polarise les tensions régionales

Des intérêt multiples restent cristallisés dans ce conflit : les influences des grandes puissances voisines pèsent encore largement sur le Caucase.

La Russie, alliée historique d’Erevan, exerce sur l’Arménie une pression économique et diplomatique importante. Isolée, l’Arménie reste dépendante militairement de Moscou. De leur côté, les Russes profitent d’une position stratégique dans le Caucase grâce à leur base militaire de Gyumri au nord-ouest de l’Arménie ainsi qu’en fournissant militairement le pays.

L’Iran, de son côté, n’est pas contre le rattachement du Haut-Karabagh à l’Arménie dans la mesure où cette décision porterait atteinte à l’Azerbaïdjan qui connaît déjà des difficultés avec ses ressortissants indépendantistes au nord de l’Iran

Pour en savoir plus sur les relations entre Bakou et Téhéran :
https://www.wsws.org/fr/articles/2012/jui2012/azer-j08.shtml
http://www.lesclesdumoyenorient.com/Historique-des-relations-entre-l-Azerbaidjan-et-l-Iran-Partie-III-de-1991-a-nos.html

La Turquie quant à elle soutient Bakou (4) – la défense du Haut-Karabagh reste dans l’inconscient collectif comme le dit Jean-Philippe de Hauteclocque, une prolongation de la lutte multiséculaire contre les Turcs et un facteur d’unité nationale arménienne. Malgré les tentatives de reprise de dialogue arméno-turc, toutes se sont soldées en des échecs. 

Ainsi, la résolution du conflit arméno-azéri cristallisent plus largement d’autres tensions diplomatiques et géopolitiques au-delà des montagnes caucasiennes. L’inclusion du conflit dans les tensions régionales, avec le partenariat israélo-azéri contre le partenariat arméno-iranien en est l’illustration. De ce fait,   la médiation de l’OSCE ne peut être efficace sans l’appui des ces puissances dont les intérêts divergent.

(1) L’Azerbaïdjan est soviétisé en avril 1920, l’Arménie en novembre 1920. C’est en présence de Staline, chargé du dossier caucasien que le rattachement du Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan est décidé.

(2) L’armée soviétique intervient à Soumgaït, tardivement. Les Azéris la voient comme une répression de leur mouvement vers l’indépendance, alors que les Arméniens la perçoivent comme un moment où l’on a stoppé un éventuel nouveau génocide.

(3) composé de 11 États y compris l’Arménie, l’Azerbaïdjan ainsi que « des représentants élus du Haut-Karabagh », coprésidé par la France, la Russie et les Etats-Unis.

(4) embargo truc contre l’Arménie et fermeture de la frontière 

Maud Sampo

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